Inhumain est le labyrinthe de la mémoire des hommes

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En août 2021, La plus secrète mémoire des hommes (coédité par les éditions Philippe Rey et Jimsaan), quatrième roman de l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, a démarré sa vie publique, enflammant la critique aussi bien que ses lecteurs. Depuis, ce trésor n’en finit pas de figurer dans les listes des prix littéraires. Nous voulons ici donner la parole au livre mythique dont le roman nous parle, Le labyrinthe de l’inhumain, de T.C. Elimane.

Je suis un livre qui a provoqué la mort de plusieurs personnes, au fil des années. Voilà le prix à payer pour renouveler une promesse. Laquelle ? Que la littérature ne manque jamais à son devoir de violence, à son idéal d’honnêteté.

Je suis un livre sur lequel beaucoup de visages se sont penchés pour ensuite se tortiller, se crisper, s’éblouir. Ils ont dit que c’était un labyrinthe de l’inhumain, celui dans lequel j’ai voulu les conduire. Et pourtant je ne suis qu’un empilement de pages. N’empêche. Le pouvoir de l’encre m’a gravé à jamais dans la mémoire de l’humanité. Je suis né d’une gestation enthousiaste et brûlante de promesses, en 1938. Après un accueil triomphant, j’ai vite compris que mon jugement arriverait avant même que je ne puisse marcher de mes propres jambes. M’éloigner de tout ce brouhaha littéraire qui faisait de moi une œuvre pessimiste et barbare. Je devais incarner une Afrique nouvelle, puis une Afrique ancienne, puis une Europe à l’envers, puis le miroir de l’Europe. Puis plus rien. Je devais faire profil bas, jusqu’à m’aplatir dans le néant. Et disparaître.

Je suis un livre qui est né dans la naïveté, celle qui ignore le regard des autres tout en le recherchant sans cesse. J’ai voulu me faire reconnaître par le Centre, le milieu littéraire français. J’ai été empoisonné par cette illusion d’élévation symbolique. Alors que les livres occidentaux étaient en moi et qu’ ils logeaient dans mon écriture, mes non-dits et mes symboles renversés, on m’a enjoint de les retirer. On m’a reproché que ma façon de leur rendre honneur n’était qu’un vain exercice de style et d’érudition. Je pouvais les retirer, certes, mais j’allais mourir. Et même mort, ils allaient toujours être là. On voulait entendre les pulsations de ma terre, et en même temps on était effrayé par le courage avec lequel je disais la folie et la beauté de mon continent. Alors je vous l’annonce : mon héritier littéraire réunira en lui la folie et la sagesse, la beauté et la laideur de ses deux continents. Il balayera, comme j’en avais rêvé prématurément, le dilemme – être trop Africain ou ne pas l’être assez – pour emprunter le seul chemin sensé, notre profession de foi : se faire écrire et lire.

Je suis un livre qui a visé l’absolu et s’est donc destiné à l’échec. J’ai été si vaniteux : aucun texte, de l’Antiquité à l’époque moderne, n’a échappé à la réécriture ouvrée dans mes entrailles. Selon la Critique, l’erreur de mes pages aurait été celle d’afficher trop explicitement mes plagiats, de ne les avoir pas assez dissimulés. Ce n’est pas vrai. L’erreur a été celle de vouloir devenir savant dans la culture qui a dominé et brutalisé la mienne. Ma véritable faute a été d’imaginer que je n’avais pas besoin de montrer une richesse préexistante à mes emprunts littéraires, de marquer ma différence pour rassurer mes lecteurs d’une chose : que si je leur ressemblais, en revanche ils ne me ressemblaient pas. Mon successeur bravera tous ces dangers, les anticipera, se souviendra de mon échec, qui n’était qu’un avertissement. Il saura être un livre céleste et terrestre à la fois.

Je suis un livre qui a été écrit par un homme pareil aux autres, mais cette égalité n’était pas si manifeste ni acquise. Quand on parle de moi en citant le Silence, la Nuit et l’Ombre, c’est aussi parce que mon créateur, Elimane, a pris soin d’effacer toutes ses traces. D’abandonner, un à un, tous ceux qui l’aimaient, de devenir l’obsession d’autres plumes, le poison d’autres encres, le courage d’autres papiers. Après avoir été le craquement d’une allumette dans la profonde nuit littéraire, nous avions disparu, lui et moi. Mais l’heure du retour a sonné.

Je suis un livre qui est fini dans les mains d’hommes et femmes qui ont fait de moi la pointe d’une discussion aiguisée comme un couteau qui se plante dans le ventre de la littérature. Parce qu’on ne me lit jamais qu’une fois. Pour me comprendre, me digérer, m’affronter, il faut me dévisager longuement. Mes vrais lecteurs ont eu la chance d’être mis face à leur solitude. J’ai eu l’ambition de les pousser à ne pas s’évader de l’essentiel : en me lisant ils ont descendu un escalier dont les marches s’enfoncent dans les régions les plus profondes de leur humanité. En croyant se sauver de la tragédie de la vie, ils l’ont empruntée. Est-ce que mon héritier aura la même exigence ? Peut-être, mais il la dissimulera sûrement mieux que moi.

Je suis un livre qui a passé beaucoup de temps dans un tiroir, dans un village sénégalais du fleuve Sine Saloum, aux côtés d’un voyant aveugle qui préférait réparer les filets de pêche et les corps des gens, plutôt que de m’ouvrir et s’ouvrir à moi. Je devrais me considérer chanceux, car dans les années, il a détruit des lettres tout près de moi : j’ai senti la chaleur de leurs flammes crépiter, m’inviter à prendre le feu. Mais j’ai résisté. Parfois on m’a psalmodié comme un appel à la vie, pour ne pas sombrer. J’ai été la prière d’une écrivaine étalant sa folie sur les murs de Dakar, mais aussi la fièvre qui jaillit dans le sang d’un nazi à Paris. J’ai écouté des fabuleux tangos à Buenos Aires, fumé des joints étourdissant à Amsterdam. J’ai eu mille et une vie secrètes. Si vous saviez.

Et finalement je suis un livre qui est parti sur une pirogue, la pirogue du temps, et a franchi la ligne de l’horizon. Ils ont imaginé que je reviendrai à moitié fou, détruit à l’intérieur, parce que la lutte avec la déesse littérature m’aurait infligé des blessures dont je ne pourrais guérir. Ils ont aussi dit que je retournerai chez moi en vainqueur, avec une place assurée dans le grand panthéon des chefs-d’œuvre littéraires. Je ne sais quelle issue vous confier, et peu importe. Ce qui importe c’est que je vous confie ma progéniture : mon premier fils, né en ce 2021, a mis du temps à venir au monde. Mais c’est toujours comme ça quand on s’essaie aux profondeurs et aux sommets les plus vertigineux. Quand on fouille, tels des archéologues de l’âme, la plus secrète mémoire des hommes.

Aminata Aïdara

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