Manifeste à mon fils

Revue IntranQu'îllités

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Ce texte de Mohamed Mbougar Sarr paraît conjointement dans le quatrième numéro de la Revue IntranQu’îllités, coordonnée par le poète James Noël et auquel Africultures est partenaire et a collaboré.
Cette Revue réuni des romanciers, des poètes, des peintres, des photographes dans l’union libre des genres et de tous horizons (34 pays) pour créer « un manifeste pour un nouveau monde ». Une « boîte noire des imaginaires » éditée par Passagers des vents et diffusée par les Editions Zulma.

Fils,
Il n’y a qu’une seule lutte humaine vraiment sérieuse : la lutte pour être l’auteur de sa propre carte intérieure. Tu n’y échapperas pas. Car vois-tu, il y aura pour toi, dès que ton premier cri aura retenti, un plan- au sens de projet comme au sens géométrique. Tout le monde voudra en être l’architecte ; tout le monde voudra, sur cette page vierge qui t’appartient pourtant, tracer des lignes, des chiffres, des signes. Ce sera souvent par regret : ce qu’ils savent ne plus pouvoir gommer ou retracer en eux, sur leur planche saturée d’ambitions manquées, de desseins et de dessins inachevés, de lignes sans perspective, ils souhaiteront le corriger en toi. Non forcément pour toi. Alors déplace-toi, fils, habite la terre que tu auras défrichée et sur laquelle tu auras jeté les fondations de ton rêve le plus intime ; et cette croix que tracent l’abscisse et l’ordonnée du temps et de l’espace humains, ne la porte pas si elle doit te mener à la crucifixion. Tu n’es pas le Christ, tu n’es pas un Prophète, tu n’es pas un Dieu, tu es un Homme : ta majuscule n’est pas le signe de ta perfection mais l’attribut de la faillible noblesse qui est ton lot. Oui, tu as raison : c’est peut-être beaucoup plus difficile que tout le reste.
*
Tout est question de cadastre. C’est un beau mot, c’est un très beau mot, si beau qu’un grand poète, que je te conseille de lire, un jour, quand tu en ressentiras la nécessité -car il ne faut lire les poètes que par nécessité- en a fait le titre d’un de ses recueils. Il y a dans celui-ci le poème « Mot », qui s’ouvre ainsi :
« Parmi moi-même
De moi-même
A moi-même
Hors toute constellation (…) »

Et le poème continue de jaillir. Mais le cadastre était déjà dit, proclamé, défini : c’est l’espace sacré que tu dé-limites pour toi d’abord, en toi d’abord, avant de le faire dans le monde. Tu es à la fois auspice et haruspice -auspice : c’est dans le ciel, dans le monde, que tu cherches l’espace où s’inscrira ton avenir ; mais haruspice, surtout, car c’est avant tout dans ta propre entraille, dans ton propre foie d’animal, qu’il faudra plonger la main, tenter de définir et de lire ce qui t’arrivera, où tu iras. Le cadastre, fils, ce n’est rien d’autre : c’est la suprême liberté que tu t’octroies -que tu dois t’octroyer- de marcher sur tout lieu en cette terre dont la plante de ton pied ressentira la démangeaison du manque ou désir. Encore faut-il que tu arrives à désirer intimement l’ailleurs et à accepter que tu le désires.
*
Tu es fils de la Terre, ne l’oublie jamais et n’en conçois jamais de honte. Refuse que ton monde soit une cellule, ta couleur une geôle, ton histoire et ta culture, les seuls lieux possibles. Partout, présente-toi comme fils d’un lieu donné, donc -c’est de la logique pure- fils de plein droit de la Terre. Il y a une suspicion qui frappe le cosmopolitisme, un malentendu, une disgrâce, un injuste déshonneur. Le cosmopolitisme recèle pourtant deux des conditions du miracle humain : le voyage et la rencontre. L’un des malheurs de ce temps vient peut-être de ce que beaucoup d’Hommes craignent d’être perdus, broyés, effacés en l’autre, chez l’autre. Je te dis, moi, qu’il faut avoir bien peu de foi en ce qu’on est, il faut bien avoir depuis longtemps renoncé à soi, pour que l’autre n’inspire que crainte. Si la terre inconnue effraie tant d’hommes et n’apparaît que sous la forme de la menace, de la gueule noire qui s’ouvrira soudain pour les engloutir, c’est que ces Hommes prêtent bien peu de puissance tellurique, de caractère, de vitalité à leur propre terre. Celle où, à la faveur des hasards de la généalogie, ils sont nés. Mais naître en lieu, est-ce le posséder ? Que peut-on prétendre posséder, sinon son propre cœur ? Je crois profondément, d’une foi viscérale et cérébrale, fils, qu’un Homme n’a d’abord de patrie que celle de son expérience intérieure, de ses émotions, de ses désirs, de ses lectures, de ses inquiétudes ; il est lui-même le théâtre du monde, la scène de toute une vie, le proscenium où s’élèvent tous les chœurs ; et tout le reste est voyages et dialogues.
Alors déplace-toi, fils, bouge, fuis -ce n’est pas toujours une honte- mais, avant tout ça, prends le temps de t’examiner, comme un problème, comme un malade ; prête attention aux moindres mouvements, aux rythmes, aux propriétés, aux infimes variations du seul espace qui t’appartienne vraiment, ta seule retraite certaine, l’espace du dedans. Un autre grand poète a intitulé ainsi l’une de ses poésies, que tu liras peut-être, plus tard, mais toujours, n’oublie jamais, fils, par nécessité.

IntranQu’îllités. Revue littéraire et artistique dirigée par James Noël
Direction artistique : Pascale Monnin & Barbara Cardone
Lire l’éditorial de la Revue n°4 : Pour un nouveau monde///Article N° : 13667

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