La poésie demeure un art majeur

Entretien de Landry-Wilfrid Miampika avec Francisco Zamora Loboch

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Francisco Zamora Loboch est né à Santa Isabel (Guinée Équatoriale) en 1948. Poète, journaliste, musicien, cet auteur dont diverses anthologies reprennent les poèmes réside à Madrid. Publié en 1999, son dernier recueil, Memoria de laberintos (Mémoire des labyrinthes), inaugure avec Löbela (1999) de Justo Bolekia Boleká une maison d’édition – Casa de Africa – récemment fondée à Madrid et consacrée aux écrits d’Afrique Noire. Par-delà deux poèmes désormais légendaires – « Salvad a Copito » (Sauvez Copito) et « Vamos a matar al tirano » (Allons tuer le tyran) – ainsi qu’un essai sur le racisme, Cómo ser negro y no morir en Aravaca (Comment être noir et ne pas mourir à Aravaca), Memoria de laberintos condense les souvenirs d’enfance, d’adolescence, la passion pour la musique, le cinéma et le football. Comme la plupart des auteurs équato-guinéens, Francisco Zamora Loboch demeure un inconnu dans l’espace francophone. (1)

Que peut la poésie aujourd’hui ?
Ce n’est pas la poésie d’aujourd’hui, et la poésie africaine en particulier, qui changera le monde dans lequel nous vivons. C’est par notre force d’entreprendre et nos efforts personnels ou collectifs que nous changerons l’Afrique. Laissons donc la poésie à sa vraie place mais saisissons-nous de l’écriture. Pensons plutôt à être fidèles à nous-mêmes et le monde fera son chemin. Notre pari est de s’engager avec la poésie en essayant d’être à la hauteur des meilleurs poètes du monde entier !
Comment est né votre dernier recueil, Memoria de laberintos (Mémoire de labyrinthes) ?
Memoria de laberintos est né des souvenirs que je ne voulais pas oublier. En Guinée équatoriale, nous avions des hémérothèques bien fournies. Les gouvernements de Macías Nguema et de Theodoro Obiang les ont toutes détruites. Aussi, sommes-nous restés sans souvenirs ni références. Memoria de laberintos essaie donc de restituer ces souvenirs à travers une galerie d’illustres perdants : boxeurs disparus, joueurs de football fusillés, modes de vie anéantis. Je ne comprends pas pourquoi les choses doivent disparaître. Memoria de laberintos est un magma où se consolide le souvenir, l’engagement et des sentiments aussi dangereux que la nostalgie. Les poètes et les journalistes ont pour mission de récupérer la mémoire.
Et pourquoi le mot labyrinthe ?
Tous les souvenirs ne peuvent être l’objet d’un poème. En ce sens, Memoria de laberintos essaie de saisir beaucoup de souvenirs. Le labyrinthe signifie que certains souvenirs sont poétisables et d’autres non.
Dans votre production antérieure se dégagent deux poèmes : « Salvad a Copito » (Sauvez Copito) et « Vamos a matar al tírano » (Allons tuer le tyran)…
Vamos a matar al tírano est un poème écrit à une époque plus combative, une époque d’engagement politique. Mon engagement est beaucoup plus social que politique. Je suis conscient que l’on ne peut séparer une chose de l’autre. C’est un poème écrit à un moment où il était encore possible de faire un coup d’état, d’entreprendre un soulèvement armé ou de faire une révolution. C’est donc une invitation à se soulever contre la tyrannie de mon pays.
« Salvad a Copito » ironise sur l’utilisation du Noir dans la culture occidentale…
Comment se fait-il que l’Occidental mythifie un gorille et pas un Noir ? Il mythifie n’importe quel paysage, n’importe quelle manifestation folklorique, un singe ou un volcan. Prenez un film comme Out of Africa : l’Occidental y mythifie son passage en Afrique mais le monde africain en est absent. L’Occidental ne veut rien savoir du Nègre comme personne humaine ; il n’en parle pas. Le déni de l’Africain est évident, flagrant et blâmable.
Comment évaluez-vous la poésie équato-guinéenne de nos jours ?
Aujourd’hui, on publie beaucoup de poésie en Guinée Équatoriale. Citons par exemple Tomás Avila Laurel et Anacleto Mubuy. Le seul problème est que la production poétique a une forte couleur locale. Mais tôt ou tard, ils la dépasseront quand ils visiteront d’autres pays d’Afrique ou du monde.
Ne retrouve-t-on pas chez Tomás Avila Laurel le poète romantique espagnol Francisco de Quevedo ?
Cela ne lui est pas imputable. Cela vient du fait que les enfants équato-guinéens n’ont pas de livres. Aussi, les gens inquiets ont-ils des connaissances limitées. Pour moi, l’influence d’un auteur quelconque n’est pas un défaut. Nous venons tous de quelque part.
Et des poètes comme Ciriako Bokesa et Juan Balboa Boneke ?
Ils écrivent bien, mais il leur manque la dimension universelle. Il faut que nous dépassions le cadre équato-guinéen. Dépasser ce cadre ne signifie pas renoncer aux thèmes guinéens, mais plutôt les doter d’universalité.
Pensez-vous que des romanciers équato-guinéens comme María Nsue Angüe (2) et Donato Ndongo- Bidyogo (3) se sont affranchis de la couleur locale ?
C’est certainement le cas de Donato Ndongo : Los poderes de la tempestad (Les pouvoirs de la tempête) est un drame africain ayant une dimension universelle.
On retrouve dans Los poderes de la tempestad de Donato Ndongo-Bidyogo et dans ton recueil Memoria de laberintos la même inquiétude de perpétuer la mémoire ?
Si quelqu’un comme Donato Ndongo ne le fait pas, personne d’autre ne pourra le faire dans notre pays !
Avez-vous abandonné la prose ?
Non. J’ai repris les fictions courtes. Il est, bien entendu, difficile de les publier mais elles sont là. C’est pour cette raison que je suis reconnaissant aux éditeurs qui ont publié Memoria de laberintos. Même mon essai Cómo ser negro y no morir en Aravaca a dû attendre longtemps pour être publié. Et il reste sans écho. Comme le disait un ami, il s’agit est une vengeance contre le lâche assassinat de la dominicaine Lucrecia Pérez. Son assassinat m’avait tellement mis en colère que j’ai réuni tout ce que j’avais contre le racisme espagnol d’autant plus que l’Espagnol a toujours prétendu de ne pas être raciste. Ce livre résume la manière dont l’espagnol aborde la question noire.
Pour boucler la boucle, la littérature, et la poésie en particulier, a-t-elle encore un pouvoir aujourd’hui ?
De nos jours la poésie ne peut rien changer. Les poètes ne peuvent plus rien changer. Je ne pense pas que la poésie ait encore une visée quelconque. Par exemple, depuis que mon livre est paru, personne ne m’a rien dit. Je ne sais pas s’il a été bien reçu ou pas. Je ne sais pas s’il a plu à quelqu’un ou pas. Mais la poésie sera toujours un art majeur. Aujourd’hui, la poésie demeure un art majeur sur une disposition mineure. Elle ne peut pas être un art mineur mais sa réception est mineure car elle n’est plus reçue comme avant.

(1) L’anthologie Littératures francophones d’Afrique Centrale (ACCT/Nathan, 1995) de Jean-Louis Joubert comporte des textes d’auteurs équato-guinéens (Ciriako Bokesa, Juan Balboa Boneke, María Nsue Angüe, Pancracio Esono Mitogo). On peut y lire « Allons tuer le tyran » de Francisco Zamora Loboch.
(2) María Nsue Angüe est auteur de Ekomo au coeur de la forêt guinéenne (L’Harmattan, 1995. Trad. de l’espagnol de Françoise Harraca).
(3) Donato Ndongo est le plus important écrivain équato-guinéen. Ce journaliste et essayiste est auteur de deux romans inédits en français : Las tinieblas de tu memoria negra (1987) et Los poderes de la tempestad (1997).
///Article N° : 1164

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