« La poésie est un acte radical d’affirmation et de transformation »

Entretien de Tanella Boni avec Breyten Breytenbach

Troisième et dernière partie de l'interview de Breyten Breytenbach qui évoque l'importance de la poésie dans son parcours de citoyen et d'écrivain.
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Parlons maintenant de poésie. Dans votre œuvre, la poésie n’est pas seule, elle chemine avec la prose et avec d’autres formes d’art. Mais quelle place pour la poésie parmi cette cinquantaine de livres publiés à ce jour ?

La poésie est l’épine dorsale de tout le reste. Épine dorsale dans le sens où c’est aussi la partie la plus archaïque, la plus instinctive, la plus au-delà des mots eux-mêmes, et du sens. Je le dis souvent, en prenant un raccourci terrible, la poésie est à la prose ce que la révolution est à la politique. Il s’agit, dans le cas de la poésie ou de la révolution, d’un processus de transformation, de mise en question radicale même au risque de se perdre ou d’adopter des positions qui ne sont pas comprises. La politique ou la prose renvoient à une question plus large, celle de l’administration du bien commun. Le bien commun de la poésie est quelque chose d’essentiel et est le même, curieusement, partout dans le monde. Ce bien a une certaine universalité. Les « régions » d’où vient la poésie sont très profondes, enracinées en nous. Elles correspondent à des sortes de rites, d’exorcisme, de magie que nous véhiculons à travers les mots mais qui ne relèvent pas de la littérature. La poésie n’est pas la littérature.
Il me semble que la poésie est un geste. C’est une manière d’être et de s’exprimer et au-delà, une forme de communication qui relève de l’essence même de l’être humain. Il s’agit de savoir que l’on est confronté à une existence et à des forces que nous ne pouvons pas connaître. De là viennent depuis toujours ces tentatives répétées de se mettre en harmonie avec ces forces à travers des rites, des manières de parler, des danses, mais aussi par cette façon de vouloir exorciser ce que nous ne connaissons pas. La poésie est donc une manière de vouloir avoir accès à l’inconnaissable. Voilà pourquoi je dis aussi qu’il y a là une volonté de magie dans la poésie. Pour moi, ce n’est pas cela la littérature. Celle-ci est déjà largement appropriée, c’est une façon de se raconter à soi-même et aux autres, de manifester le plus largement possible le fait que nous appartenons à la même humanité ; je ne crois pas que la littérature prévoit ou a comme intention de vouloir changer le monde. La poésie est un acte radical, d’affirmation et de transformation.

Avez-vous des sujets de prédilection dans ce domaine ? Vous avez par exemple écrit sur votre expérience en prison…

Il est évident que n’importe quelle personne pratiquant la poésie vit dans une réalité qui est identifiable, reconnaissable. Les circonstances sociales et politiques dans lesquelles on vit trouvent aussi leur lieu de réflexion dans la poésie. C’est pour cela que les années de prison, celles de l’exil, les activités militantes trouvent un écho dans ma poésie. Je ne suis pas sûr que ce soit-là l’essentiel…

Où se trouve donc l’essentiel ?

Ce dont nous parlons fait partie de l’habillement, mais le corps essaie de se faire une idée de ce qu’est la conscience. En français, on ne peut faire la différence par le mot même de conscience entre deux choses distinctes : l’acte et le processus du savoir et dans un deuxième temps l’acceptation des responsabilités ou être conscient des implications de ses actes, le bien et le mal. En anglais, c’est plus clair : consciousness être, devenir conscient (neutre) est très concret et conscience qui est la bonne ou la mauvaise conscience. Pour moi, la poésie est un processus continu à travers le vécu, de l’élargissement de la conscience, avec toutes ses implications tout en sachant qu’on est en contact avec une matière qui existe en dehors de soi. Cette matière ce sont les mots, les paroles, les langues, les images qui ont leur propre existence. Comme disait Henri Michaux, « il faut faire confiance aux mots, ils savent plus de choses que nous ».

Un dernier mot sur la poésie et aussi à propos du devenir de l’Afrique…

L’Afrique, bien malgré elle, est un projet poétique. Avec toutes les horreurs dont nous sommes conscients, que nous voyons autour de nous, mais aussi avec tout le potentiel que cela recèle. Quand je dis que la poésie est une volonté de transformation, donc de mise en pratique de la magie, on va en Afrique, forcément. Là, on est encore plus proche de l’essentiel. Mais cela ne veut pas dire qu’on l’utilise bien. Bien au contraire, on utilise la magie pour des raisons obscurantistes. L’Afrique est en régression, en déchéance. On y voit la remontée des formes d’obscurantisme religieux, le retour à une espèce de superstition et la paranoïa que cela entraîne. Les phénomènes de mal gouvernance sont expliqués par les agissements des magiciens par exemple, voilà pourquoi nous sommes dans une situation terrible. Comment s’en sortir ? Je continue de croire que nous avons les ressources nécessaires car nous avons encore vivants dans notre mémoire d’autres moments de mobilisations et d’aspirations. Il n’y a pas tellement longtemps, la jeunesse croyait encore à quelque chose. Il y avait des raisons pour lesquelles on existait, des raisons de se battre, de vouloir se développer. Maintenant le développement se résume à avoir un téléphone mobile et un ordinateur portable pour pouvoir jouer ou regarder les matches en Angleterre ou en France. On vit dans le désir perpétuel des choses que l’on n’a pas, tout en croyant à tort que tout Européen en a. Nous sommes en décalage, en porte à faux avec nous-mêmes et avec le reste du monde. C’est cela qui est absolument terrible. Et nous n’avons pas le leadership politique nécessaire pour pouvoir sortir de là. Il y a aussi la défaillance des intellectuels, des philosophes et des écrivains pour prendre les choses en main – ce n’est pas une pierre jetée mais une réalité. Il va falloir que nous nous ressaisissions et que nous sortions de là.

Vous croyez donc à l’aptitude des intellectuels à reprendre les choses en main ?

Je crois que c’est une nécessité absolue. On est intellectuel parce qu’on se pose des questions. Et si on se pose des questions, honnêtement, il y a des réponses auxquelles on ne peut pas échapper. L’une de ces réponses est que nous avons des responsabilités.

Il arrive aussi que des intellectuels prennent le pouvoir et que cela échoue…

Parce que, malheureusement, les intellectuels peuvent être aussi des gens faibles, qui confondent des choses et ne comprennent pas les sources réelles de leur pouvoir propre à être intellectuel ou écrivain. Cette force-là ne réside pas dans le Palais. Pour l’intellectuel, ce n’est pas en devenant ministre ou haut fonctionnaire qu’il peut faire quelque chose. C’est trahir ses propres capacités d’intellectuel ou d’écrivain et de penseur. Notre place n’est pas parmi les gavés, les élites, les aliénés ou parmi ceux qui vivent plus à Paris ou à Londres. Mugabe va se faire soigner, lui chef d’État, en Malaisie, parce qu’il n’y a plus d’hôpitaux qui fonctionnent assez bien chez lui. Comment peut-on faire partie de ce monde-là ? Avec leurs grosses voitures, leurs gardes du corps, non et non. Cela est stupide ! Nous ne pouvons pas, en tant qu’intellectuels, nous permettre de tomber dans ce piège. Qu’est-ce qu’on obtient ? En fin de journée, de l’argent mal gagné, mal justifié, corrompu, qu’on va distribuer. On veut être fort à l’africaine, parce qu’on va pouvoir dépenser et faire vivre tous ceux qui dépendent de nous. Non ! Il faut changer les choses. Il est de notre responsabilité éthique et existentielle d’œuvrer à changer cela…

[ Première partie : De l’Afrique du Sud à Gorée]

[ Seconde partie de l’entretien de Tanella Boni avec l’auteur Sud-Africain Breyten Breytenbach qui revient sur les objectifs du Gorée Institute dont il est le directeur exécutif depuis 1992.]///Article N° : 8433

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