La  » popularisation  » des monuments historiques musulmans marocains : les timbres-poste du protectorat (1917)

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En 1917, le Maroc est déjà depuis cinq ans sous la tutelle française. Les premiers timbres-poste du protectorat apparaissent à cette date. Au nombre de six, ils sont dessinés par le peintre orientaliste, Joseph de la Nézière. Les vignettes mettent en valeur l’histoire et l’art du pays par l’illustration de six monuments historiques. Ce double objectif concorde avec la volonté du Commissaire résident général, le Général Hubert Lyautey, de conserver le patrimoine architectural marocain. Les timbres sont le reflet de la politique française au Maroc.

Le Maroc est le dernier pays à rentrer dans l’empire colonial français. Par le traité du 30 mars 1912, il devient un protectorat. Le premier octobre 1913, à la suite d’une entente entre les postes françaises et marocaines, l’Office des Postes, des Télégraphes et des Téléphones chérifiens est constitué. Il est placé sous la direction de M. Gallot. Il regroupe les services postaux chérifiens réorganisés en 1912 et les bureaux des postes françaises en place au Maroc depuis 1854. Seuls les établissements français de Tanger, Larache, El Ksar et Arzila sont maintenus et relèvent de l’administration métropolitaine comme bureaux français à l’étranger. (1)
Les timbres employés dans le protectorat sont français. Entre 1914 et 1917, les représentations allégoriques de la France de Blanc Mouchon retouchés et L.O Merson reçoivent les surcharges  » Maroc  » en bleu et rouge et en noir pour les mots  » Protectorat français « ) (2). En 1917, le résident général français au Maroc, le général Lyautey, demande au peintre orientaliste Joseph de la Nézière d’exécuter de nouveaux timbres. L’artiste est présent dans le pays depuis 1914. La création de timbre n’est pas nouvelle pour lui. Déjà en 1906, le gouverneur général de l’AOF (Afrique occidentale française), Merleau Ponty lui avait demandé la réalisation des timbres de la colonie française. Ceux du Maroc sont mis en circulation dès 1917 et seront en service jusqu’en 1945. Ils mettent en valeur le Maroc. Le peintre ne représente pas une allégorie du Maroc comme c’est le cas pour la France. Il dessine cinq monuments marocains. Tous les dessins originaux mesurent 30 cm de long sur 18 de large. Ceux-ci forment les maquettes initiales. Ces oeuvres sont ensuite gravées une à une sur une molette d’acier doux qu’on durcit ensuite. Cette molette fournit successivement toutes les empreintes pour permettre l’impression encrée sur du papier gommé. C’est un procédé de typographie amélioré. Les vignettes sont toutes de même dimension : 4 cm de long ou de haut sur 2, 35 cm de large. Ces timbres projettent un triple message. Ils illustrent l’histoire marocaine de l’antiquité jusqu’au vingtième siècle. Ils participent aussi à la connaissance de l’histoire de l’art marocain. Enfin, ils mettent en exergue la politique de conservation du patrimoine amorcée dès 1912.
Représentation de l’histoire du Maroc
Joseph de la Nézière représente cinq monuments différents : la tour Hassan de Rabat, le Grand Méchouar à Fez, La porte de Chella près de Rabat, la Koutoubia à Marrakech, Bab-el-Mansour à Meknès et les ruines de Volubilis.. L’artiste valorise les architectures par deux procédés distincts. Il les montre en gros plan et deuxièmement, il les enferme par des arcades. Ce système d’encadrement existe déjà sur les timbres de l’AOF. L’architecture est traitée comme un portrait. Le dessin est à rapprocher ici de la photographique. Chaque édifice est représenté selon un point de vue unique permettant de le voir dans son intégralité. De plus, l’artiste joue avec la lumière pour donner plus de densité aux monuments. Pour mettre en évidence la relation entre l’édifice et le pays, le nom  » Maroc  » est écrit dessous en Français et en arabe :  » al barid al maghrib  » désigne  » la poste du Maroc « . L’artiste veut montrer la grandeur du pays. Il choisit pour cela des architectures familières et appartenant à la culture des marocains.
Il représente deux minarets. Ces édifices érigés à côté des mosquées sont les lieux où le muezzin appelle cinq fois par jour à la prière. L’islam étant la religion d’Etat, les monuments sont donc connus de tous. Les portes illustrent les villes auxquelles elles appartiennent. Ce phénomène est amplifié par la légende française en dessous du dessin. Ainsi Bab al Mansour est l’image de Mekhnès, le Grand Méchouar représente la ville de Fès, et la porte de tous les édifices est imposante, et encore en bon état.
Il faut rapprocher l’iconographie des timbres avec la phrase de l’historien et historien de l’art du Maroc, Henri Terrasse :
 » Les monuments marocains sont étroitement liés aux évènements historiques. Dès qu’un souverain énergique sait imposer partout sa puissance, par la force et même par la terreur, il fait régner dans le pays une paix relative. Dès que les impôts lui ont procuré des ressources suffisantes, les villes voient les édifices s’élever nombreux. (3) « .
Volubilis est donc à rattacher à la période romaine du I et II° siècle ap.jc. Le Maroc se nommait Mauritanie Tingitane. Tingi est le nom latin de Tanger. La Koutoubia, le minaret d’une des mosquées de Marrakech, a été bâti sous la dynastie Almohade (1147-1269), plus exactement par son fondateur Abd el Moumen. La tour Hassan est aussi une œuvre almohade du XII° siècle. Le Grand Méchouar ou Bab Es Seba date de l’époque des Mérinide (1216-1461). Elle donne accès à Fès al-Djedid, la nouvelle Fès érigée à partir de 1276. La porte de Chella a été construite au XI° siècle sous la domination des Almohades. Elle correspond à l’entrée de l’ancienne ville des Almoravides et puis des Amolhades ainsi qu’à la nécropole mérinide. Bab al Mansour a été édifié sous Moulay Ismaïl (1672-1727), sultan Alaouïte (1666-2005). Les monuments illustrent trois grandes périodes de l’histoire marocaine. Les I et II° siècle ap. jc. correspondent à l’âge d’or de la Mauritanie Tingitane. Du XI° au XIV° siècle, le Maroc atteint son hégémonie. Il englobe toute l’Afrique du Nord (des côtes atlantiques jusqu’à Tripoli) et l’Espagne musulmane (Al Andalus.) Le règne de Moulay Ismaël a marqué son époque. Ce souverain est souvent comparé à Louis XIV qui est d’ailleurs son contemporain. Mis à part les ruines de Volubilis, toutes ces architectures sont situées dans les quatre villes impériales marocaines : Rabat, Fès, Marrakech et Mekhnès. Celles-ci ont toutes été capitales de l’empire chérifien au moins une fois.
Les villes participent aussi à cette lecture historique qu’offrent les timbres. Fès est construite durant la période Idrisside (788-924) et redevient la capitale des Mérinides (1053-1147). Rabat est capitale de l’empire sous la domination berbère des Zénète au X° et XI° siècle. Elle devient aussi celle du protectorat marocain en 1913. Marrakech est la capitale des Almoravides (1053-1147), des Almohades et des Saadiens. Meknès est consacrée comme la ville de l’Empire sous le règne de Moulay Ismaël en 1672. Elle a été souvent nommée la  » Versailles marocaine « . Les édifices représentés par l’artiste appartiennent aussi aux différentes phases de l’histoire de l’art du Maroc.
Représentation de l’histoire de l’art marocain
Joseph de la Nézière a voulu représenter à travers ces trois portes et ces deux minarets l’évolution de la construction des bâtiments et du décor architectural. L’artiste a dessiné les monuments avec une extrême précision jusqu’à rendre visible les matériaux utilisés pour leur édification. La Koutoubia, la tour Hassan et la Porte de Chella sont construites en pierre. Dans le dessin, cela est rendu par un effet d’alternance de traits fins et gras. La brique de Bab es Seba est illustrée par des hachures verticales plus ou moins prononcées. L’ensemble de Bab al Mansour à Mekhnès est présenté de manière homogène et lisse sauf pour la partie décorative. Toutes ces architectures sont ornées. La décoration est visible dans le dessin.
La Koutoubia a ses fenêtres géminées avec au-dessus des arcatures polylobées. Pour la tour Hassan, il montre le réseau d’entrelacs qui courent sur les quatre côtés de l’édifice. Sur le timbre, il ne montre qu’une seule face de la tour quadrangulaire. Tous les minarets marocains sont tous de cette forme. Pour Chella, il représente le décor festonné en méplats au-dessus de l’arc brisé à deux centres de l’ouverture de la porte. Pour Bab es Seba, seul l’encadrement de la porte est lisible. Il est garni d’entrelacs en méplats. Seul Bab el Mansour à Mekhnès est bien représentée, il correspond bien à la description qu’en fait Prosper Ricard :
 » Massive et trapue, renforcée de lourds bastions reposant sur de courts supports, et cantonnés eux-même de colonnes surmontées de hauts piliers jusqu’à la frise supérieure, elle est construite en pisé avec des parements de brique. Son archivolte polylobée, son encadrement, ses panneaux sont garnis d’entrelacs architecturaux méplats dont les compartiments et ses frises d’inscriptions cursives sont ornés de carreaux noirs et verts. Un couronnement de merlons court sur le tout. (4) « 
Les décorations sont reprises dans l’encadrement graphique des monuments. Celles-ci dialoguent avec l’architecture puisqu’elles correspondent avec l’époque de l’édifice. Ce lien est renforcé par la couleur monochrome des timbres. (5) Pour la Koutoubia, l’arcade formée par un arc brisé à quatre centres de l’encadrement est formée de festons et au-dessus court une frise de chaînettes. Pour la tour Hassan : une frise de câble forme l’arc brisé à deux centres. En ce qui concerne Chella, la frise de l’arc est faite de chaînettes Le même système est employé pour Bab-el-Mansour. Pour les architectures datant des périodes almohades et mérinides, l’artiste utilise dans son encadrement le motif de feuille simple ou plus lourde. Par contre pour le timbre de Meknès, les panneaux de l’encadrement représentent les motifs des entrelacs architecturaux de la porte. Une coquille cannelée est présente au bas de ces deux panneaux dans les écoinçons. L’artiste respecte l’usage de ce motif. Dans le décor marocain, la coquille est utilisée pour orner les centres des écoinçons des arcs (6). Toute cette fioriture fait que les timbres sont assez homogènes.
Les timbres illustrent l’art appelé hispano-mauresque. Le protectorat classe tous les monuments marocains dans cette catégorie. Elle correspond à l’alliance de l’art berbère almoravide et almohade et celui plus riche d’Al Andalus. Pour les Français, cet art perdure jusqu’en 1912. Il connaît son hégémonie entre le XI° et le XIV° siècles. L’époque mérinide correspond à l’apogée de l’art marocain. Les édifices sont identiques à ceux de l’Alhambra. La chute de Grenade met fin aux relations entre le Maroc et l’Espagne. Les arts marocains perdent leur source et déclinent petit à petit. Les grandes innovations n’existent plus. Même si les édifices érigés sous le règne de Moulay Ismaël dérivent de ce courant hispano-mauresque selon les historiens de l’art du protectorat. Comme les timbres, l’art reste donc lui aussi homogène. Les monuments marocains sont encore présents lorsque le pays passe sous la tutelle française. Ils sont pour la plupart en fonction mais certains méritent de sérieuses rénovations. Cette optique est envisagée dès 1912 par le résident, le général Lyautey.
L’évocation de la politique de conservation du patrimoine marocain
C’est par souci de protéger la couleur locale que dès la signature du protectorat, le général Lyautey a eu l’idée de créer un service des Beaux-Arts, des Antiquités et des Monuments historiques au Maroc. Celui-ci a pour tâche la surveillance au point de vue esthétique des travaux effectués à l’intérieur des villes indigènes et susceptibles d’en modifier l’aspect. Il a aussi pour mission la recherche et la conservation des antiquités, monuments et objets présentant un caractère historique ou artistique et l’étude des mesures de défenses, de protections et de rénovations de l’art industriel indigène. En ce qui concerne les villes impériales, les agents dénombrent et inspectent les édifices relevant d’un caractère artistique. Un emprunt de un million de francs peut ainsi permettre la réparation de certains monuments. Le dahir du 26 novembre 1912 arme le protectorat d’un texte législatif qui permet le classement et la surveillance des édifices historiques et artistiques. (7) Il est complété par celui du 17 février 1914. Celui est relatif à la conservation des monuments historiques, d’inscriptions et des objets d’art et d’antiquité de l’Empire chérifien, à la protection des lieux entourant des monuments, des sites et monuments naturels. Sur les quarante articles qui le constituent, les dix-huit premiers concernent le classement et la préservation des monuments historiques. Il n’y a pas de différence entre les édifices romains et musulmans. Cependant les divers dahirs de classement édités ensuite sont tournés vers les architectures musulmanes.
L’article trois du texte législatif de 1912 insiste sur les genres de monuments à classer :  » Tous ces immeubles classés appartenant au maghzen telles que les ruines de villes anciennes, les forteresses et remparts, les palais de nos prédécesseurs et leurs dépendances… ainsi que toutes les mosquées, koubba, medersa, ayant un caractère habous (8) public, seront inaliénables et imprescriptibles tant qu’ils n’auront pas fait l’objet d’un décret de classement. (9)  » La notion maîtresse est celle d’exemplarité. Seuls certains spécimens permettent de se faire une idée de l’ensemble de l’espèce disparue. Elle est à mettre en parallèle avec ce qui se fait en France depuis 1830.
Tous les édifices représentés sont déjà quasiment tous assignés comme monuments historiques en 1917. Dès le 31 juillet 1914 les portes et les murailles de Rabat, les portes et les murailles intérieures et extérieures de Marrakech et de Fès, les Kasbas de Fès, les ruines de la mosquée d’Hassan et de Chella près de Rabat, sont classées. Des enquêtes sont ouvertes pour le classement des medersas de Fès, de la mosquée de la Koutoubia à Marrakech, l’établissement de zone de protection autour de ces édifices et des remparts de Fès et de Marrakech (10). Le 25 août 1914, le Grand Méchouar devient monument historique. Le 18 octobre 1914, c’est autour de Bab El Mansour. Par contre, il faut attendre le 10 novembre 1920 pour que la mosquée de la Koutoubia soit aussi promue au même rang. (11) Les édifices dessinés sur les timbres représentent donc des types d’art d’une certaine époque et de la ville. Il en est le symbole et le résumé.
Les timbres de Joseph de la Nézière montrent le Maroc comme puissance a part entière dont les bases se trouvent dans son histoire et son art. Il participe aussi à glorifier la politique protectrice de Lyautey. Cependant, il faut replacer ces timbres dans un contexte politique conflictuel. La France est plongée dans la première guerre mondiale. Elle compte sur ses colonies pour l’aider à vaincre l’ennemi allemand. D’autant plus que le Maroc a été lui-même l’objet de rivalité entre l’Allemagne et la France en 1911. La politique de Lyautey pendant toute la guerre a été de mettre en valeur la puissance économique du Maroc par la création d’expositions franco-marocaines comme celle de Casablanca en 1915, de Rabat en 1916 et de Marrakech en 1917. Cette même année, Joseph de la Nézière inaugure avec la société des peintres orientalistes français au pavillon Marsan à Paris, une exposition des arts marocains. Le but étant de les faire connaître en métropole. Le même objectif est appliqué aux timbres.

1. R Michel : L’Office chérifien des PTT et l’évolution postale au Maroc, Edition Félix Mancho, Rabat, 1938, p. 29.
2. P Flury :  » Le timbre-poste africain-français « , Bulletin du Comité de l’Afrique française, octobre 1933, p.505.
3. H. Terrasse et J. Hainaut : Les arts décoratifs au Maroc, Edition Larose, Paris, 1925, p.45.
4. P. Ricard : Pour comprendre l’art musulman dans l’Afrique du Nord et en Espagne, Edition Hachette, Paris, 1924, p.230-231.
5. Chaque couleur correspond à une valeur numérique précise.
6. P. Ricard, p. 162.
7. G. Lyautey : Rapport général sur la situation du protectorat du Maroc au 31 juillet 1914, Rabat, Résidence générale de la République française au Maroc, p.203.
8. Le habous est un service public où chacun peut donner des dons afin de construire des monuments à usage religieux et les restaurer. Il est créé un service des habous durant le protectorat. Certains domaines notamment ceux qui touchent les mosquées sont toujours sous la juridiction des habous.
9.  » Dahir du 28 novembre 1912 concernant la protection des arts et monuments historiques « , Bulletin officiel du Protectorat français du Maroc, n°5, 29 novembre 1912, p.25
10. G. Lyautey, op.cit.p 205.
11. Direction générale de l’instruction publique des Beaux-Arts et des Antiquités : Service des Beaux-Arts et des monuments historiques-historique 1912-1930, Paris, 1931, p.52-53.
Bibliographie :
 » Dahir du 28 novembre 1912 concernant la protection des arts et monuments historiques « , Bulletin officiel du Protectorat français du Maroc, n°5, 29 novembre 1912, p.25-26
Direction générale de l’instruction publique des Beaux-Arts et des Antiquités : Service des Beaux-Arts et des monuments historiques-historique 1912-1930, Paris, 1931, 70p.
P Flury :  » Le timbre-poste africain-français « , Bulletin du Comité de l’Afrique française, octobre 1933, p 499-506.
G. Lyautey : Rapport général sur la situation du protectorat du Maroc au 31 juillet 1914, Résidence générale de la République française au Maroc, Rabat, 1914, 270p.
R Michel : L’Office chérifien des PTT et l’évolution postale au Maroc, Edition Félix Mancho, Rabat, 1938, 380p.
P. Ricard : Pour comprendre l’art musulman dans l’Afrique du Nord et en Espagne, Edition Hachette, Paris, 1924, 350p.
H. Terrasse et J. Hainaut : Les arts décoratifs au Maroc, Edition Larose, Paris, 1925, 120p.///Article N° : 3879

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Les images de l'article
Planche 3 : La Tour Hassan, 30x18 cm, Coll. Barid el Maghrib.
Timbre 1 : Bab es Seba, 4x2, 35 cm, Coll. Théliol.
Timbre 2 : La Koutoubia, 4x2,35 cm, Coll. Théliol.
Planche 2 : Bab el Mansour, 30x18 cm, Coll. Barib el Maghrib





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