La question linguistique

Le portugais, le créole, la CPLP et la francophonie

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Lorsque l’on veut connaître la situation linguistique du Cap-Vert, un paradoxe saute aussitôt aux yeux : au moment même où l’enseignement du portugais se développe largement dans les écoles, en tant que langue officielle et obligatoire, c’est le créole (encore langue non officielle) qui est le plus parlé dans toutes les îles de l’Archipel.

Le portugais
Bien qu’elle soit la langue officielle et obligatoire dans le système éducatif, il n’existe pas encore au Cap-Vert de politique bien définie de développement de la langue portugaise. De l’avis même de plusieurs professeurs que nous avons rencontrés au cours d’un récent séjour au Cap-Vert, le portugais est parfois enseigné comme une langue étrangère, le professeur devant recourir au créole pour se faire comprendre. Détail révélateur : dans la cours de récréation, on n’entend parler que le créole. En France même, où vit une importante communauté cap-verdienne, on observe que très peu d’enfants d’origine cap-verdienne se sentent concernés par les cours de portugais dans le système éducatif.
Dès le temps de l’occupation des îles par les Portugais, au XVème. siècle, la langue portugaise était la langue officielle imposée aux esclaves. Nul ne pouvait recevoir le baptême sans avoir appris le catéchisme enseigné par les prêtres en portugais. Suite aux multiples phénomènes de créolisation de cette langue au cours de la colonisation, et étant donné les différents niveaux de scolarisation de la population (l’enseignement secondaire ne s’est généralisé qu’après l’indépendance), il existe actuellement au Cap-Vert plusieurs degrés de connaissance du portugais. L’écart de niveau entre l’expression écrite et l’expression orale est très important. Cette situation n’est d’ailleurs pas unique en Afrique, loin de là. Par ailleurs, il est courant de rencontrer, surtout dans les zones rurales, des personnes qui comprennent le portugais mais qui ne s’expriment qu’en créole. Autre constatation, les couches les plus défavorisées ne s’expriment qu’en créole alors que la presque totalité des journaux et des livres sont rédigés en portugais. On estime que seulement 50 % des Cap-Verdiens peuvent s’exprimer correctement en portugais, ce qui pose de sérieux problèmes de communication entre l’administration et les citoyens.
Le créole
Environ un million de personnes parlent le créole cap-verdien, dont plus du tiers résidant au Cap-Vert. Le créole cap-verdien est le résultat de la rencontre de la langue du colonisateur avec plusieurs groupes ethniques et linguistiques venant de la côte occidentale de l’Afrique. Parmi ces langues africaines, le mandingue était la plus répandue. Diverses thèses s’opposent concernant la formation de cette langue. Pour simplifier, nous pouvons dire que la rencontre portugais/langues africaines a produit une langue créole à base de grammaire africaine et de lexique portugais. Ainsi, en créole, la marque du genre n’existe que pour les êtres animés ; il n’y a pas de flexion verbale, mais le pronom sujet est obligatoire (exemple : sei, sabes – je sais, tu sais – en créole : N sabe, bu sabe ). Cette fusion n’a pas été le fruit du hasard : le contexte historique de la colonisation ne permettait pas le développement des langues africaines dans l’Archipel.
Selon Manuel Veiga, auteur de nombreuses études sur la langue créole au Cap-Vert et auteur également d’un roman en langue créole (Oju d’Agu), le processus de formation de cette langue a commencé dès le XVème. siècle, sur l’île de Santiago, et s’étendit à l’île de São Vicente au XVIIIème. siècle. Jusqu’au XIXème. Siècle, ce processus se poursuivit sans grands bouleversements car, toujours selon Manuel Veiga, il existait une convergence implicite d’intérêts entre le colon, qui utilisait la langue du dominant, et l’esclave, pour lequel le créole était un espace de liberté. En 1942, apparaît une presse en langue créole et en 1979 a lieu le premier colloque consacré à la question de l’alphabet créole et à l’avenir de cette langue.
Chaque île possède une variante de créole, les différences étant essentiellement de nature phonétique, sans que cela empêche la compréhension entre les habitants des neuf îles de l’Archipel. Le créole de Santiago, le badiu, sert généralement de base à tous les autres. Toutefois, le Cap-Vert vit aujourd’hui une situation linguistique bien singulière : le créole est la langue la plus parlée par toutes les couches sociales, devenant ainsi un facteur décisif d’unité nationale, et néanmoins il n’est ni langue officielle, ni langue nationale déclarée. S’il est certain qu’en ce qui concerne les relations internationales, et surtout avec les PALOP (Pays africains de langue officielle portugaise), le portugais facilite la communication et les échanges, il est aussi évident que le créole permettrait, s’il devait prendre le statut de langue nationale, une meilleure intégration sociale. D’où la position de certains intellectuels cap-verdiens en faveur d’un bilinguisme réel, à travers notamment une politique volontariste de l’enseignement du portugais et du créole à l’école. Lors d’une table ronde au salon Expolangues à Paris, en février 1997, consacrée à la question du bilinguisme au Cap-Vert, l’écrivain cap-verdien Henrique Teixeira de Sousa a tenté de démontrer que le Cap-Vert est un pays bilingue, où le créole est la langue populaire et le portugais la langue érudite. Pour lui, le Cap-Vert n’est pas un pays africain de langue officielle portugaise, car le terme  » officiel  » est une appellation politique qui ne correspond pas à sa réalité culturelle. H. Teixeira de Sousa reconnaît cependant les inconvénients d’une langue écrite uniquement en créole et évoque les difficultés rencontrées dernièrement concernant l’adoption d’une écriture phonologique au détriment d’une écriture étymologique car, selon lui, l’écriture phonologique accentue les différences phonétiques du créole d’une île à l’autre. (Pour les lecteurs francophones et les lusophones non Cap-Verdiens intéressés par le Cap-Vert, et plus spécialement par le créole, signalons la sortie très récente des dictionnaires  » Cap-verdien/français  » (éd. L’Harmattan, 1999) et  » Cap-verdien/portugais  » (éd. Verbalis, 1998), de Mafalda Mendes et de Nicolas Quint).
La CPLP
Le 17 juillet 1996, à Lisbonne, naissait officiellement la Communauté des Pays de Langue Portugaise dont l’objectif était d’arriver à créer un espace privilégié de coopération et de libre circulation des biens et des personnes entre les sept pays de langue officielle portugaise, soit un espace peuplé de plus de 190 millions d’habitants. Les autorités cap-verdiennes, parties prenantes, avaient accueilli cet événement favorablement mais aussi avec une dose de scepticisme due, peut-être, aux échecs antérieurs de coopération entre ces pays, provoqués par des désaccords entre les deux locomotives, le Portugal et le Brésil, mais aussi par le traumatisme de la décolonisation. Aujourd’hui, malgré les discours annonçant des actions communes dans les domaines de la lusophonie, de la formation des jeunes, des droits de l’homme, des télécommunications ou du commerce, peu de projets ont été concrétisés : la CPLP manque non seulement de moyens structurels mais aussi de conviction politique. L’adhésion du Mozambique au Commonwealth, l’engagement total du Portugal dans l’Union européenne, l’enjeu du Mercosul pour le Brésil et les attirances du Cap-Vert pour la zone franc de l’Afrique de l’Ouest expliquent peut-être cette situation. Dans le meilleur des cas la CPLP est, pour l’instant, plutôt une communauté de gouvernements et de représentants politiques qu’une communauté de citoyens.
La francophonie
Une brève analyse géo-politique nous permet rapidement de comprendre la présence relativement importante de la France au Cap-Vert dans les domaines culturel, linguistique et économique. Situé à peine 500 km au large des côtes sénégalaises, ce pays fait désormais partie de l’Association économique de l’Afrique de l’Ouest (zone franc). Les Cap-Verdiens ne voient pas cette situation de façon manichéiste. Ils considèrent qu’ils vivent dans une zone francophone et qu’il peut y avoir une complémentarité entre eux et leurs voisins. A eux donc de savoir tirer profit de toutes les ressources et des moyens offerts par les pays de la francophonie (une position similaire est défendue par le Mozambique qui a intégré la zone du Commonwealth).
Cette proximité géographique et linguistique (de très nombreux intellectuels cap-verdiens s’expriment et écrivent en français), a favorisé le développement de l’enseignement du français au Cap-Vert. Dans plusieurs lycées (Praia, Mindelo, São Filipe), le français est obligatoire jusqu’à l’entrée en Seconde et des projets de création d’espaces culturels français, accessibles aux élèves issus de l’école primaire, sont prévus dans le système éducatif. Deux centres culturels français, à Praia et à Mindelo, fonctionnent à plein régime et sont assez bien équipés. Des coopérants français sont envoyés régulièrement au Cap-Vert, principalement dans les domaines de l’agriculture, des infrastructures et de l’enseignement. En contrepartie, de nombreux étudiants cap-verdiens viennent compléter leurs études en France. Enfin, signalons qu’un nombre appréciable de jumelages et d’appariements ont lieu entre des établissements scolaires français et cap-verdiens, essentiellement dans le primaire.

///Article N° : 1272

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