La rencontre internationale de poésie de Medellin

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J’aurais voulu te parler d’Angela et de Fernando. Mais le festival qu’ils organisent parle de lui-même parce qu’il est dédié à la parole. Parole de vie, parole de paix. Lieu de rencontre. Ils croient que la poésie transforment les mœurs et combat la violence et l’exclusion. Cette ville a aussi mauvaise presse pour ce que l’on sait. Mais à Medellin, la poésie brise pour un temps les carcans de solitude qui enserrent les cœurs. Elle rassemble des milliers de personnes autour de la même source vive. Des poètes du monde entier se dirigent alors vers les montagnes pour donner la parole d’espoir et se ressourcer. J’y suis allée, j’ai vu, j’ai entendu…
Et, dans l’ouest du pays, côté Pacifique, une surprise m’attendait. Une province peuplée à 95% de Noirs. J’ai la tête encore pleine d’images, de senteurs et de couleurs des tropiques. Au premier contact, ma peau a reconnu l’atmosphère de ce pays. Aujourd’hui, je me demande si je n’ai pas parcouru à pied un pays voisin du mien. Quelqu’un m’a dit : « si tu montres ces photos que tu as prises ici, on te dira que tu as été en Sierra Leone ». Le soleil, l’air, la luminosité, la forêt dense, cette moiteur si caractéristique des zones tropicales humides n’avaient rien à me dire de nouveau. Et pourtant…
Oui. J’ai suivi les traces de la poésie en Colombie, brûlée par mille feux. Absorbée par mille devoirs. Angoissée à l’idée d’aller vraiment au bout du monde.
Paris-Bogota, onze heures de vol. J’ai croisé l’Amérique latine dans l’avion. Entre voisins, on s’est parlé, on a échangé des adresses. Un body guard de profession m’a donné sa carte de visite…Liés par le même destin, arriver à bon port ou crever ensemble. Quel temps nous réserve la chaîne montagneuse et les nuages épais qui l’entourent ? L’avion descend en chute libre comme une pierre attirée par un aimant.
A l’aéroport de Santa Fe de Bogota, un poète d’Afrique du Sud qui n’était pas dans le même avion que nous, semblait encore installé dans les nuages par-dessus la Cordillère des Andes. Comme il sied à un poète dans ses beaux jours ! Il s’inquiétait de ne pouvoir trouver un vol dans l’immédiat pour Medellin. Mais il n’y pouvait rien. Il a fini par attendre le même vol que nous. Trente minutes plus tard, nous étions arrivés à destination. Pablo Montoya nous attendait. Il pensait devoir ramener trois passagers. Un poète diplomate, un autre poète directeur d’une Académie des arts en Inde et moi. Mais nous étions quatre. Le grand poète nous avait rejoints tout heureux, il était redescendu des nuages. Maintenant, il nous voyait. Le pauvre Pablo qui avait prévu un taxi fourgonnette de cinq places, a dû rejoindre les bagages dans le coffre. De là, il participait à la conversation. Il pouvait à peine respirer j’imagine. Le grand poète, assis près du chauffeur, avait le sourire. Il avait retrouvé sa verve de poète.
– A Bogota, je vous ai pris pour des Nigérians. « Nigerians are very formal ». Je n’ai pas voulu vous adresser la parole. D’ailleurs, je m’apprêtais à dormir dans la brousse. J’ai vraiment pensé qu’il n’y aurait personne pour l’accueil… Je ne vous raconte pas quels chemins j’ai dû emprunter pour arriver jusqu’ici !
Entre l’aéroport (situé près de la ville de Rionegro) et Medellin, il y a cinquante-cinq kilomètres à parcourir. Ici, la montagne est reine, habitée par les arbres et les humains. La forêt vierge a encore droit de cité. Pour combien de temps ? La route serpente à travers la nature qui, entre deux conversations, commence à nous dire ses premiers mots. Nous sommes à deux mille mètres d’altitude. La ville est à mille cent mètres. Pablo, du fond du coffre à bagages, prend le temps de nous parler.
La montagne est illuminée par petites touches, à dix heures du soir. J’aurais voulu être un peintre impressionniste pour capter du bout des doigts cet instant magique. Mais ma peau a tout vu, tout entendu. Je ne sais quand elle me racontera la traversée d’une partie de la Cordillère des Andes. Medellin, ville-vallée, ville-lumière, ville-merveille au creux de la nuit. Et, je le saurai dès le lendemain, ville très riche où les pauvres se réfugient sur les flancs des montagnes, où les riches occupent le centre du monde. Mais ici, les enfants, les femmes et les hommes habitent partout, dans la forêt, dans la montagne, dans la vallée, au centre de la ville.
Le Festival avait déjà enflammé la ville depuis des jours. Nous sommes parmi les derniers à arriver. Khal me raconte cette lecture, samedi, dans un bidonville, près d’un tas d’immondices. La foule enthousiaste, immense, du jamais vu…
Lundi, dès onze heures, j’ai une lecture dans la municipalité de Bello, banlieue pauvre de Medellin. Des enfants sont là, des hommes, des femmes, dans la rue. Il y a ceux qui restent chez eux, à leurs fenêtres, pour entendre la parole de vie. Il y a ceux qui s’asseyent à même le sol. Et ceux qui demandent un autographe. Ceux qui vibrent et retrouvent le bonheur. Ici, la poésie est un baume qui calme le stress, réveille l’âme endormie, donne de l’énergie. La poésie distribue à petites doses le courage de vivre, comme une panacée universelle. On n’y pense pas souvent. Le chemin de la poésie est le remède le plus sûr contre le mal de vivre. Le Festival de Medellin y croit et nous en donne la preuve vivante. A quinze heures, une autre lecture pour soutenir des employés des télécommunications en grève. De grands poètes venus des cinq continents prennent la parole. Editeurs, vous qui pensez que la poésie ne nourrit ni un auteur ni un éditeur, avez-vous imaginé un seul instant qu’elle est un trésor inestimable ? Maintenant je sais, parce que je viens d’en faire l’expérience, que la poésie est le lien fondamental qui lie une culture à une autre. Comment pourrais-je encore en douter ?
Dans ce pays qui se présente au monde sous les traits de la violence, dans cette ville qui fait peur parce qu’elle semble être le centre de tous les réseaux qui mènent aux narcotiques, la poésie est, par excellence, une parole de paix et de cohésion sociale. Ici, on y croit à la poésie. On s’y accroche parce qu’elle est chant de vie. Si tu as encore des doutes au sujet de l’efficacité de la poésie, fais donc escale à Medellin, pendant le Festival. Ici, la foule afflue par milliers dans les universités, les centres culturels, les quartiers populaires, les quartiers riches, les places publiques, les hôpitaux…La poésie est écoutée, vue et vécue. Toute forme de poésie. Poésie déclamée. Poésie-performance. Poésie-chant. Poésie-comptine. Poésie-dessinée. Poésie-mangée. Oui, car on peut croquer de la poésie comme on mange un « menu » : à pleine dents. Et le public tend la main. Et le poète avance, avance toujours vers le public jusqu’à ce que l’un et l’autre se rencontrent…
Mardi midi, Pablo me dit, à table :
– Il faut que tu ailles à Quibdo !
Et moi, surprise, je lui réponds :
– Quel est ce bled ? Et comment y va-t-on ?
– Ici, je ne l’ai pas oublié, la montagne et la forêt se parlent à mots couverts afin que l’homme cherche le chemin le plus court d’un point à un autre.
– On y va en avion !
Oui, je n’y pense pas. Vivant en Afrique, je ne pense pas que les humains se déplacent à vol d’oiseau afin de narguer la nature, afin de résister à son emprise inéluctable. Pablo sourit. Il voit ma mine qui en dit long sur ces petits avions qui, pour peu que le temps soit capricieux, perdent leur équilibre et crash ! flammes !
– On va te programmer avec Waberi, jeudi. De toute façon, je serai avec vous. On peut bien mourir ensemble, non ?
Je ne pense plus à ce voyage du côté du Pacifique, dans la jungle. Rosa, la traductrice me sert de guide dans la ville. Nous faisons le tour de rues marchandes. Je suis frappée par le nombre impressionnant de pharmaciens traditionnels. On me commente les milles vertus de la « penca sabila », plante qui fait des miracles. Je prends aussi le temps de découvrir avec Khal et d’autres poètes les merveilles du Musée d’Antioquia où sont exposées les peintures et sculptures de Fernando Botero, l’artiste dont la renommée a dépassé, depuis longtemps, les frontières du pays natal.
Tous les soirs, une lecture m’attend. Je m’habitue rapidement à la musique de cette langue qui ne m’est pas familière. Et un soir, lendemain de mon arrivée, je rencontre des yeux d’enfant, portant des lunettes de soleil en pleine nuit, dans l’amphithéâtre pleine à craquer de l’ancienne université d’Antioquia. Les yeux me regardaient du balcon Nous venions d’écouter une prestation de los Mamos de la Sierra Nevada. Un enfant métis me fait des grimaces. J’ai le temps de finir ma lecture. A la fin de la soirée, il vient vers moi. Il a perdu la parole. Il dit à Rosa :
– Dis-lui que je veux l’accompagner !
Juan Esteban n’a ni père ni mère. Il suit les traces de la poésie. Il a aidé à coller les affiches du Festival. Il connaît le programme par cœur. Un enfant de la rue que je verrai tous les jours sauf jeudi où j’ai dû prendre l’avion pour Quibdo.
Ce jeudi-là, très inspirés par l’idée du voyage par-dessus la forêt dense et les montagnes de l’Ouest, nous avons raté le premier vol.
– Ça ne fait rien, dit Pablo, hilare. On prendra le suivant. Nous sommes en Colombie, non ?
La ville tropicale vit au rythme de la pluie et du soleil. Je ne sais plus dans quel monde je suis tombée. Je suis en Afrique. Je suis à Abidjan au mois de juin. Ce soir-là, il tombe des cordes d’eau…
– Ce département compte 95% de Noirs. Ici, le maire est noir, le gouverneur aussi.
Je suis vraiment en Afrique au bord du rio Atato. Il y a des pirogues remplies de bananes. Un marché aux fruits, du poisson, des plantes, des étals, des odeurs que je reconnais. Il y a des ouvriers du bois. Une église présente des toiles exposées par un peintre mulâtre. Ces toiles en disent long sur l’esclavage ancien et la misère qui perdure dans cette région. Chaleur de l’accueil. Hospitalité. Juan Velasco et son fils Carlos, sociologue, nous font visiter la ville. Ici, on a soif et faim d’Afrique. Mais l’Afrique est à portée de main. Pas de retour aux sources, même si l’on parle de « négritude ». Les sources sont sans doute mieux conservées ici ! A la radio, nous rencontrons un militant des droits des Noirs. Il leur faut lutter pour avoir des droits comme tous ceux de ce pays, sans distinction de couleur de peau. Il faut pouvoir être soi-même malgré la double colonisation et de l’Etat central et de ceux d’Antioquia qui, à Quibdo, s’installent comme commerçants.
Quand Sergio Mosquera, historien, prend la parole autour d’un pot, je vois que ce que nous avons perdu depuis des siècles est encore vivant près de l’Océan Pacifique, chez ceux qui, par la force de l’Histoire, ont traversé l’Atlantique et, faits esclaves, sont redescendus le long du Pacifique, venant des Etats-Unis, fuyant le dur labeur des plantations, croyant pouvoir retrouver, un jour ou l’autre, le chemin du retour au pays natal… Des noms se retrouvent de part et d’autre. L’historien parle d’un village ayant pour nom « Bété », il cite d’autres noms : « Maou », « Bobo ». Je les reconnais. Ces mêmes appellations existent aujourd’hui en Côte d’Ivoire ou au Burkina Faso. Il cite d’autres noms de peuples vivant en Afrique centrale…
A l’aéroport de Quibdo, au moment du départ, j’ai voulu acheter un C.D. de musique locale. Une jeune femme m’a dit :
– J’ai pensé que tu étais d’ici. Regarde-toi, tu fais partie du décor quotidien de Choco ! (Choco ou la province dont Quibdo est la capitale) Le monsieur à côté de toi me dit que tu vis en Afrique. Tu vas m’emmener avec toi n’est-ce pas, dans ta valise, pour que je voie l’Afrique au moins une fois dans ma vie ?
Cette femme me fait penser à Martha Quiñonès, jeune poétesse que j’ai rencontrée à Medellin dès mon arrivée. Un jour, nous sommes allés chez, elle, à la Castilla, sur un flanc de montagne. La voie monte et serpente entre les maisons aux murs de briques couleur latérite. Puis il faut être suffisamment acrobate, comme Martha, pour arriver au troisième étage sans escalier, par un trou pratiqué dans un coin de chaque pallier. Ici, la « Negra » – comme l’appellent ceux qui, dans son entourage, n’ont pas la même couleur de peau qu’elle écrit tous les jours, perchée sur un flanc de montagne…La poésie lui permet de briser tous les cercles de solitudes, y compris celui des nouveaux théoriciens, qui, autour d’elle, pratiquent l’exclusion par la « négritude ».

///Article N° : 564

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Les images de l'article
Pirogues à Quibdé, sur le rio Atraco. © Tanella Boni
Ici, l'esclavage a laissé des traces sur la peau et dans l'imaginaire. © Tanella Boni




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