La revue Ngouvou de Brazzaville, une belle aventure

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Récit émouvant de la naissance et du développement d’un journal de jeunesse que seule la guerre put faire taire en 1997.

La revue Ngouvou est née en avril 1988 quand une équipe pédagogique franco-congolaise, une dizaine d’enseignants, de conseillers pédagogiques et d’inspecteurs ayant en charge la formation des professeurs et le souci des élèves, dresse au quotidien l’amer constat d’un manque quasi total de supports de lecture dans les classes des collèges de Brazzaville, hormis les textes figurant au tableau noir.
Si les 60 000 collégiens de la capitale, et a fortiori ceux des autres régions du pays, n’ont guère de possibilité de lecture à l’intérieur de la classe, la situation à l’extérieur n’est guère meilleure. La plupart des enfants et des jeunes vivent encore ce qu’ont vécu leurs aînés et qu’illustre les propos d’un haut responsable congolais, à savoir que son enfance et sa jeunesse ont été marquées par le retour permanent de cette phrase de son père : « Lis, lis,… tout ce que tu trouves, même si c’est dans les corbeilles à papier ou tout autre lieu, pourvu que tu lises ! » Obéissant et conscient qu’il ne fallait pas « perdre la lecture », l’enfant suivait les sages conseils de son Vieux et lisait tout ce qu’il pouvait. Des inscriptions sur les boîtes de conserve, les cartons, les étiquettes de bouteilles, aux pages de vieux journaux que la chance mettait parfois autour des arachides et des beignets…
Face à cela, il est impossible de ne pas réagir et de ne pas chercher les moyens de proposer de la lecture aux élèves. Comment former de bons élèves si l’on est incapable de former de bons lecteurs ? Prenant le taureau par les cornes, l’équipe décide de se réunir jusqu’à ce que solution soit trouvée. Toutes les possibilités sont passées en revue – équipement des classes en manuels scolaires, neufs, moins neufs, à fabriquer sur place, à faire venir d’ailleurs, fabrication de fascicules, uni ou pluridisciplinaires, recours aux photocopies… – et laissent tout le monde perplexe. Les cogitations et les discussions continuent, on affine les objectifs, on précise les attentes et l’idée d’un journal prend forme et visiblement séduit tout le monde car chacun s’en empare et déjà se l’approprie. On est donc sur la bonne voie !
En effet, on s’accorde à penser que ce support présente de nombreux avantages : joindre l’utile à l’agréable, lier information et formation, instruction et culture. Il offre beaucoup de souplesse et de variété, variété des rubriques, des thèmes, des tons, des formes du discours et de la communication. Espace ouvert, il peut être pour les jeunes un bon déclencheur, un stimulant efficace de l’expression et de la créativité. Côté enseignants, il joue un rôle facilitateur dans la mesure où il constitue une base (plus tard on dira une mine) d’informations et de textes directement exploitables en classe. En outre, il peut les inciter à mener des activités qui leur redonneront le goût de l’enseignement du français. Le journal peut ainsi répondre à la fois aux objectifs pédagogiques de ses initiateurs, aux attentes des enseignants utilisateurs et à celle des collégiens. Enfin, le journal est réalisable sur place et n’exige pas de lourds investissements. Aisément adaptable, il se révèle donc adapté et son choix est définitivement adopté.
Reste à préciser le contenu !
C’est le moment où resurgissent les querelles de chapelle entre les scientifiques et les littéraires… On finit par créer des rubriques combinant lecture et réflexion, lecture et rêve, lecture et jeu, lecture et information, lecture et culture. Et l’on aboutit à un certain nombre de propositions dont certaines reçoivent un assentiment unanime, que les lecteurs confirment et qui résistent au temps.
Le dossier est à caractère scientifique. Rubrique-phare de la revue, il s’étend sur les pages centrales, donc détachables, et traite en profondeur, avec l’aide de spécialistes, de thèmes parfois difficiles mais toujours rendus accessibles : la santé (le paludisme, la maladie du sommeil, la nutrition, le sida, la drogue…) ; des thèmes de culture générale (l’aventure du livre, celle de l’écriture, l’histoire de la Terre, de l’homme…) ; les grands faits marquants de l’histoire du Congo (la Conférence de Brazzaville, l’histoire de Brazzaville, celle du chemin de fer Congo-Océan …) ; des sujets de l’actualité du moment (les élections en Afrique du Sud, le Rwanda, la Somalie, la Yougoslavie, le conflit israélo-arabe, la dévaluation, les grandes organisations internationales, la désertification…).
Cette rubrique satisfait la curiosité des lecteurs et démystifie le monde des créations humaines.  » Ngouvou, pourquoi quand je te lis tout me paraît simple et qu’à l’école tout est si compliqué ! Grâce à toi, je comprends beaucoup de choses, même le moteur à essence à deux temps et à quatre temps !  » (Natacha Bouesso – 3e, Ecole privée de Bananga).
La rubrique Notre Univers touche, bien que scientifique, les contemplatifs. Combien de jeunes sont subjugués par la connaissance de cet infiniment grand et lointain, par l’exploration et la découverte du monde merveilleux des étoiles et des planètes, qui ne les effraie point, mais bien au contraire les enthousiasme.
Afin que les lecteurs ne perdent pas trop le sens des réalités, Tonton-la-bricole, tonton Basile plus exactement, les ramène sur terre et leur apprend comment avec pas grand-chose on peut faire quelque chose et s’ouvrir à la technique pratique, comment avec un minimum de matériel, accessible à tous, on peut réaliser des expériences physiques ou chimiques simples.
Il est bien secondé dans sa tâche par tantie Pauline qui livre ses trucs et ses recettes dans sa rubrique à succès Vie pratique, objet d’un courrier abondant. Combien de collégiens s’excusant de ne pas être très fort en français ou à l’école ont surmonté la difficulté d’écrire par le biais de ces  » petites  » rubriques.
Qui un truc, qui une recette, qui une histoire drôle pour, comme l’ont si joliment dit les lecteurs,  » faire écarter les gencives de vos amis  » ou  » mettre les dents en récréation « . Ils nous ont beaucoup appris eux aussi.
 » Merci Ngouvou, tu m’as aidé à vaincre ma solitude. Depuis que je t’ai découvert, je ne m’ennuie plus. Ta lecture me passionne. J’ai maintenant des correspondants, je t’écris et je cherche des contes, des blagues et des jeux pour te nourrir. Tu m’as redonné goût à la vie « . (Richard Chastel – CEG Central – Dolisie).
Autre rubrique incontournable, la Recherche de correspondants. C’est le début de la célébrité. On s’est très vite rendu compte qu’avoir son nom dans le journal n’est pas rien pour les lecteurs ! On écrit petit, serré, on fait des prouesses en matière d’abréviations. Coûte que coûte tous les noms doivent y tenir car, gare à l’oubli, des yeux vigilants nous surveillent. Mais chercher un correspondant, c’est aussi donner une adresse, pas toujours postale, et lorsque les papas débarquent à la rédaction les yeux en feu et la colère aux lèvres, furieux de voir des galants sur les talons de leurs filles, Ngouvou à la main, il faut assumer et prendre de nouvelles dispositions.
Et le jeu-concours ? Un moyen d’évaluer. Voilà habilement introduite l’expression d’un bon réflexe de pédagogues. En fait, il s’agit à travers une grille de repérage simple, ludique et détachable, de tester rapidement le degré de compréhension de l’information par le lecteur. Cet exercice génère près de cinq cents réponses par numéro dont les résultats sont publiés dans une rubrique réservée à cela et qui affiche, outre les solutions, le nombre de participants, le nom des gagnants, leurs récompenses.  » Je profite de participer au jeu-concours pour souhaiter longévité et grand succès à notre journal, l’ami fidèle, sincère et attentif qui accompagne notre scolarité et nous aide beaucoup  » (Henry-Vital Ekyembe – Lycée Thomas Sankara – Brazzaville).
Répondant au souci de stimuler la réflexion sans en avoir l’air, deux pages, très prisées, sont consacrées aux jeux, équilibre harmonieux entre jeux  » gratuits  » et jeux  » savants « , jeux pour les plus jeunes et jeux pour les aînés, jeux à caractère linguistique et jeux à caractère scientifique. Se piquant ainsi au jeu, les collégiens réagissent, cherchent, cogitent et font le travail de la rédaction qu’ils noient sous une tonne de propositions.
Parlant d’équilibre et de dosage harmonieux, les littéraires s’insurgent. Certes, il est indispensable de développer l’esprit scientifique, on est bien tous d’accord là-dessus. Mais va-t-on considérer comme superflu, dans un pays, il est vrai, foisonnant de littérature, qu’elle est un don naturel au point de négliger ce volet ?
Et l’on s’entend sur une rubrique Contes, nouvelles, extraits choisis, d’ici et d’ailleurs, originaux ou empruntés, qui connaît un vif succès. Les textes sont proposés par la rédaction, le plus souvent par les lecteurs, pour le plaisir d’écrire.
Et pourquoi ne pas ouvrir une page à la poésie ? Ainsi naît une page à succès, encore une : Poètes, vos papiers. Après des débuts difficiles pour les rédacteurs, car il faut bien montrer l’exemple, le relais sera pris par les enseignants, qui organisent dans leurs classes des exercices d’écriture, collectifs, individuels, efficaces quels qu’ils soient. La rédaction est sauvée. La poésie plaît et de nombreux lecteurs s’y essaient individuellement. De jeunes talents éclosent. Des centaines de poèmes submergent la rédaction désormais confrontée à d’autres problèmes, le mécontentement, voire la réprobation des poètes en herbe quand, au fil des numéros, ils se croient oubliés.
Tonton Eugène connaît alors bien des difficultés à se faire entendre dans le Courrier des Lecteurs, quand il explique tout cela. Il a beau leur demander temps et patience, les prévenir des exigences de la rédaction sur la qualité du travail, il ne peut empêcher le débarquement des poètes en culottes dans les locaux de  » leur Journal « . Ainsi s’engage la procédure de recherche du courrier dans l’énorme registre réservé à cet effet : date de réception, numéro d’enregistrement, analyse du contenu avec repérage par croix dans la ou les colonnes concernées (simple courrier, jeu-concours, autant de colonnes que de rubriques, plus les colonnes suggestions, satisfaction, critiques), dossier de classement.
Quand chaque publication génère de six cents à mille cinq cents lettres, le système de classement et de rangement doit être le plus simple possible. Et lorsque l’écrivain retrouve son chef d’œuvre parmi tant d’autres et qu’il voit ses mots ou ses phrases soulignés, au stylo rouge, vieux réflexe dont il a fallu se défaire, il mesure d’un coup la relativité des choses et voit sur le champ son rêve s’écrouler. Momentanément. Jusqu’à l’édition et la diffusion dans tous les établissements scolaires, les bibliothèques, les kiosques et les librairies, du recueil des meilleurs poèmes des  » Amis de Ngouvou « , classés par thèmes et révélateurs de l’imaginaire des jeunes et de leurs préoccupations. Excellente opération, sur beaucoup de plans, mais peu rentable. Heureusement, la rédaction n’avait pas misé sur la poésie pour joindre les deux bouts ! Mais quel bonheur immense, quels instants inoubliables devant la joie et la fierté de tous ces jeunes.
Quelle tristesse aussi face aux efforts déçus.
J’ai pourtant tout essayé
Essayé de tout changer
Car comment vous expliquer
Que la Terre devient cinglée ?
De dérive en séisme, de cyclone en volcan
Où vont les continents ?
De coups de vent en tempêtes
De typhons en raz-de-marée
La Terre est déboussolée !
J’ai pourtant tout essayé
Essayé de tout arrêter
Car comment vous expliquer
Que la Terre devient cinglée !
De savane en désert,
De désert en famine,
La terre tombe en ruine !
De maladie en épidémie,
Du paludisme au sida
Comment guérir tout cela ?
J’ai pourtant tout essayé
Essayé de tout transformer
Mais … Je n’ai fait que rêver
La Terre est toujours cinglée.
(Ameline Babindamana, 3e – CEG Auguste Bitsindou – Brazzaville).
Notre ami Ngouvou
Reste fidèle au rendez-vous
Lecteurs,
Voici de la bonne lecture
Cultivez-vous, distrayez-vous
Ne passez pas votre temps
À attendre inutilement
Car Ngouvou, notre ami,
Nous surprend agréablement.
Tu nous incites à la lecture,
Tu sauvegardes notre culture,
Demandez, je vous donnerai.
C’est ta façon de nous aider,
C’est ta façon de nous aimer,
Telle est ta générosité.
Profitez donc de l’occasion,
Elle ne fait pas toujours le larron,
Cultivez-vous
Distrayez-vous
À te lire tout devient clair
Et puis ton coût n’est pas si cher
Personne ne peut dire le contraire.
(Roland Moukouyou)
Si j’étais Jean de La Fontaine
Je t’aurais fait une fable
Pour te dire mon amour.
Si j’étais un chanteur célèbre
Je t’aurais fait des chansons
Pour la même raison.
Mais je ne suis
Qu’un lecteur fidèle
À qui tu donnes des ailes.
(Morya-El Nganga – 5e, CEG Mafoua Virgile).
Sachez que ce Ngouvou est beaucoup lu
Il n’est pas le journal d’une tribu
Ni la revue d’une unique région
Gare à ceux qui se font des illusions !
Écoutez plutôt ses conseils
Regardez plutôt ses merveilles
(Varie Larissa Samba Mpombo, 4e, CEG Matsoua, 1993)
Ngouvou,
Tu es l’ami des jeunes
Tu es leur interprète
Et tu leur donnes
Une nouvelle raison d’être,
Dans ce pays
Déchiré par les ethnies
Mutilé par la guerre
Rongé par la haine
Tu demeures le seul espoir
De tous mes jours noirs
(Corinne Dibondo – Brazzaville – 1994).
Les circonstances l’exigeant, la souplesse de la revue permet une rapide adaptation de son contenu aux attentes des lecteurs, à leurs suggestions pourvu que la structure de fond n’en soit pas modifiée et que les lecteurs ne perdent pas leurs repères. C’est ce qui permet de supprimer ou remplacer certaines rubriques qui ne  » marchent  » pas.
Ainsi, l’environnement, qui a fait d’abord l’objet de dossiers ponctuels, est devenu une rubrique de quatre pages, texte et bande dessinée, car de sérieux problèmes se posaient quant à la protection et à la gestion rationnelle du milieu naturel. Des aires protégées du pays à la régénération de la forêt et à la protection de la mer, l’occasion a été donnée aux lecteurs de faire connaissance avec le monde extraordinaire des animaux, des plantes, des insectes et des oiseaux.
Il en est allé de même pour la connaissance et la sauvegarde du patrimoine. Le comité de rédaction jugeant indispensable d’opérer une sensibilisation auprès des jeunes, deux pages Art et Culture ont été introduites sur ce sujet. Sous forme d’entretiens avec les personnalités qui constituent le patrimoine du pays, de proverbes en langues nationales, avec recherche de l’équivalent français.
Pour valoriser les facettes de la culture traditionnelle de chaque région, il est fait appel aux lecteurs, sources appréciables d’informations, que les spécialistes du secteur mettent en forme et complètent. Ainsi naissent des articles sur les couleurs corporelles rituelles, les instruments traditionnels, statues et masques du Congo, le tchikumbi, rite magico-religieux…
Les enseignants eux aussi font des suggestions et sollicitent le journal pour l’ouverture d’un espace consacré à l’instruction civique. Ngouvou dans la démocratie traite de manière vivante, bande dessinée, illustrations, des thèmes comme la Constitution, l’état civil, les droits de l’enfant, les droits de l’homme, l’élection présidentielle, la commune, les fonctions d’un député, le tapage nocturne… autant d’informations utiles pour comprendre ce qui se passe autour de soi.
Confrontés à l’inquiétude des jeunes face à leur avenir, quoi de plus normal que de leur présenter sous forme d’entretiens et de petits reportages des expériences de professionnels et des structures locales susceptibles de les aider à s’insérer dans le monde du travail. Expériences puisées dans l’éventail des professions et des initiatives. Telle est la rubrique Société et développement.
Un journal pour les jeunes ne peut faire l’économie d’une entrée privilégiée dans la lecture : la bande dessinée. Si longtemps le journal a recours à l’aide aimable d’une grande maison de la presse française pour jeunes qui lui cède gracieusement des BD à suivre et qui tiennent en haleine le lecteur, parallèlement le relais se prend sur place par un, deux, trois dessinateurs. Le groupe s’étoffe, les plus avancés guidant les débutants. Une émulation se crée. On discute, on critique, « on se chauffe », on progresse à pas de géants. Puis on se spécialise. Certains « s’éclatent » dans l’illustration, d’autres dans la BD. Chacun a son style, mais tous ont du talent. Ils sont jeunes, entre 16 et 25 ans, ils sont sympathiques, motivés, travailleurs.
Bénévoles au départ, le journal les aide du mieux qu’il peut. Ils font des études et ont peu de sources de revenus. Les nouveaux s’essayent dans L’école et nous. Ensuite, chacun choisit ce qui correspond le plus à son style. Certains préfèrent les adaptations, d’autres choisissent de donner libre cours à leur imagination. Certains préfèrent l’épreuve de résistance, d’autres d’endurance. Ainsi naissent une dizaine de pages, humoristiques ou sérieuses, distrayantes et éducatives – le fameux équilibre ! – qui permettent à de jeunes talents de s’exprimer, se faire connaître, apprécier et gagner correctement leur vie. Que de chemin parcouru entre L’école et nous, l’adaptation de fables, l’illustration de contes et la création de L’homme de Brazzaville, Savorgnan de Brazza, Tchimpa-Vita : héroïne du Kongo !
Et la couleur ? Qui a parlé de quadrichromie ? Alors que tout le monde sait qu’il n’y a pas de flasheuse à Brazza, ni au Congo. Non, mais ce n’est pas possible ! Déjà notre Ngouvou est bien tel qu’il est ! On a bien progressé depuis le début. On est passé de deux pages monochromes en à-plat, dont on était déjà fiers, à quatre pages, puis à six, à deux couleurs puis trois et maintenant on parle de quatre, de nuances… Des  » sophistications « , tout ça ! C’est qui  » l’embrouilleur « , là ? Et puis notre meilleur partenaire est prêt à nous soutenir ! (on entend les moustiques voler et ils ont le temps d’attaquer). Ça, c’est encore une idée de moundele (de Blanc). Alors, comment on fait ? Ce serait bien quand même. Chaque fois que l’on a ajouté de la couleur, les jeunes ont réagi positivement : des centaines de lettres en plus. Et les délais ? On rajoute des rubriques, des pages, ça coûte cher, on a de plus en plus d’intervenants, de dessinateurs. Il faut toujours relancer les sponsors, en chercher de nouveaux. On a beau s’organiser, s’y prendre tôt, on court toujours et on est toujours en retard. On n’arrive pas à boucler, mais on continue. On se stresse, on s’angoisse. C’est vrai, on ne va pas raccourcir les délais. Teddy, je te sens motivé pour ajouter une corde à ton arc. Tu vas nous faire ça, toi, tu es le seul dans l’équipe à avoir les qualités qu’il faut. Si vous m’aidez. Bien sûr qu’on t’aidera. Et c’est parti. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Il est fou de se lancer dans la fabrication de la maquette couleur. La décomposition manuelle des couleurs, c’est pas rien.  » Moderniser  » un journal en utilisant des techniques vieilles de deux siècles. Ils l’ont fait ! Des heures d’un travail sérieux, minutieux, précis, pour un résultat aléatoire. Quand l’imprimeur s’affole à une heure du matin et appelle à l’aide car il trouve la couleur des Congolais de la BD bizarre, on traverse la ville pour juger sur place. En fin de compte, ce n’est pas si catastrophique. On continue et on fera mieux la prochaine fois, ce qui est sûr car chacun s’implique tellement qu’il ne peut en être autrement.
Et puis, moment solennel, Ngouvou, majestueux, arrive jusqu’à la rédaction sous la forme de cartons de feuilles imprimées. Tout le monde retient son souffle, et pour cause. Des cartons, il y en a, vraiment beaucoup. Et il faut les décharger. Heureusement, c’est venu progressivement, 24 pages à 3000 exemplaires, 4000, 6000, puis 32 pages à 7000 exemplaires et maintenant 32 pages, parfois 36, à 7500 exemplaires. Ouf !
Premier souci, reconstituer un exemplaire, on ne trouve pas toutes les feuilles, on cherche, on déplace encore les cartons. Généralement, on est assez fier du résultat quand, zut, on a oublié une faute page quatre, ligne trois, sixième mot. Comment est-ce possible, on a tous relu plusieurs fois. On le sait, mais on ne s’y habitue pas. Une fois le journal imprimé, les fautes, on ne voit que cela et l’œil, ce traître, ne semble les capter avec vivacité que ce jour-là. Ce n’est rien, c’est une faute de frappe. Effectivement, parce que les fautes d’orthographe et celles de grammaire restant inexcusables, elles mettent la rédaction dans tous ses états. Heureusement que les lecteurs sont moins sévères …
Autre moment de vérité, l’assemblage du journal. Manuel, car il n’y a pas d’autres possibilités et que c’est une excellente occasion pour les rédacteurs, les dessinateurs, le groupe des enseignants actifs de passer une journée, laborieuse mais agréable, avec des lecteurs dynamiques livrant leurs impressions à chaud.  » Ah, vraiment, notre Ngouvou, il est sapeur !  » ( » les sapeurs  » sont à Brazzaville un groupe, un mouvement de jeunes qui se distinguent par leur amour de la  » sape « ).  » Les couleurs sont trop pâles « .  » Il n’y a pas assez de pages en couleurs  » – sans commentaires ! – Les premières impressions portent toujours sur la forme.
Souvent responsables d’un club de lecteurs de la revue au sein de leur établissement scolaire, ces jeunes qui se prêtent de bonne grâce aux rites du pliage sont un excellent intermédiaire entre la rédaction et les collégiens et lycéens, dont ils recueillent les critiques, les suggestions et le courrier. D’autres sont diffuseurs du journal dans leur établissement ou leur quartier. D’autres appartiennent au club des poètes de Ngouvou, à l’atelier de presse des jeunes journalistes de la revue. D’autres encore viennent à titre personnel pour rendre service et apporter ainsi leur contribution à l’édifice. Beaucoup ont grandi avec le journal, sont devenus des fidèles, pour ne pas dire des inconditionnels de la revue car la plupart des lecteurs développent une relation affective au journal.
Il suffit donc d’une cinquantaine de personnes, sympathiques, aimant rire et plaisanter mais aussi travailler, pour que les tas de feuilles se transforment en une revue dont la grande famille de Ngouvou est toujours très fière, surtout ce jour-là, toujours le dimanche, seul jour où tout le monde est libre. Heureusement, la parution étant bimestrielle, on a le temps d’oublier. Le signal de départ est donné à 8 heures, pause « boissons » à dix heures, repas collectif à 12 heures. Reprise à 13 heures « jusqu’à… fatigué ».
« Les installateurs » préparent la salle la veille, évacuent les chaises (pas question de « poser »), aménagent de grandes tables avant d’y disposer les huit paquets de feuillets, si possible dans l’ordre et pas dans n’importe quel sens. Ils sont aussi les « pourvoyeurs » chargés d’alimenter les paquets de feuillets pour éviter rupture du rythme et pénurie. Le gros de la troupe assemble les feuillets et s’adonne au ballet des allées et venues de part et d’autre de chaque table. Attention aux traînards et aux maladroits ! « Les contrôleurs » voient souvent avec angoisse s’entasser en bout de table les liasses de feuillets dont ils vérifient le bon ordre et la bonne disposition avant de les passer aux « plieurs » à qui incombe la forme finale de la revue. Gare à ceux qui ne plient pas correctement le journal en deux. Pas une feuille ne doit dépasser ! Ainsi, les exemplaires s’empilent… jusqu’au passage de « la voirie » chargée de les convoyer auprès des « compteurs », qui font des paquets de dix, de cinquante et des cartons de deux cents cinquante exemplaires. Les « transporteurs » à bras acheminent les cartons jusqu’au magasin d’où ils partiront, par les moyens du bord, en direction des établissements scolaires, librairies, kiosques de Brazza et de Pointe-Noire. Dans les quartiers, la diffusion est confiée aux « Enfants de la rue », association protégeant les orphelins, les enfants handicapés. Ils reçoivent comme tous les diffuseurs 20 % du produit de leurs ventes.
Ngouvou peut être mis sur le marché à la somme modique de 200 FCFA grâce aux différents appuis dont il bénéficie puisque 40 % du budget proviennent des subventions allouées par la Coopération française, 20 % d’un partenariat avec un programme de l’Union européenne, 20 % de la publicité pour des entreprises privées et 20 % du produit des ventes du journal. En arriver là n’a pas été si facile. Il a fallu en donner des preuves de sérieux. Constituer des dossiers n’a pas suffi au début. Les premiers numéros ont pu paraître grâce à des sponsorisations appréciables, bien que timides, et à l’organisation de tournois de foot où chaque entrée rapportait « cent francs (CFA), cent francs », selon l’expression consacrée et à la confiance. Au fil des numéros, la confiance se renforçant, Ngouvou a été bien soutenu par la Mission française de coopération et d’action culturelle. Il a pu ainsi fonctionner sur un FAC d’intérêt général (Fonds d’aide et de Coopération), puis bénéficier d’un CDI (Crédit déconcentré d’intervention), autant d’aides considérables qui ont permis de passer de la machine à écrire, du montage manuel de la maquette avec cutters et collages, à l’ordinateur par l’acquisition d’un poste PAO (Publication assistée par ordinateur) performant et la récupération de deux ordinateurs « réformés » comme postes de saisie. La distribution de la revue, qui se faisait dans la capitale et ses environs en voitures, vespa, vélos personnels, ou par les transports en commun, a été simplifiée par l’acquisition d’un véhicule commercial. Parallèlement, les partenariats se sont multipliés et les aides privées sont devenues plus généreuses, permettant à la revue de grandir.
Tous ces efforts n’ont cependant pas permis d’organiser un réseau fiable de distribution à l’intérieur du pays. Problème crucial s’il en est et qui touche toute la presse au Congo. Combien de fois n’avons-nous pas envié l’efficacité des circuits de distribution de la bière ! Aussi profond que l’on aille dans le pays, dans certains petits villages éloignés, pas toujours aisément accessibles, la seule production venant de Brazzaville ou de Pointe-Noire : la bière ! La rédaction a toujours mesuré là, avec colère et rancune, ses limites à répondre à l’énorme besoin et à la forte demande exprimés dans des courriers touchants, souvent réprobateurs, lui rappelant à juste titre son incapacité à satisfaire les plus isolés et les plus démunis. On a beau solliciter toutes les bonnes volontés qui se déplacent dans le pays, ONG, responsables de projets, de programmes, missions religieuses, inspecteurs, conseillers pédagogiques, proviseurs, transporteurs, qui encore… on en reste toujours à une formidable chaîne de solidarité, appréciable et appréciée, mais aléatoire.
Telle est l’extraordinaire aventure qu’ont vécue tous ceux qui ont participé, et ils sont légions, à l’édification de cette vaste famille bâtie autour de cet animal fétiche bien connu des Brazzavillois, l’hippopotame-vedette des berges du Djoué, Nestor pour certains, Hyppolite pour d’autres, Ngouvou – autrement dit « L’hippopotame » – pour tous et à qui petits et grands au quotidien manifestaient leur affection en venant offrir des gerbes de plantes choisies.
Gageons que, même si depuis juin 1997 cette revue a disparu, tout comme l’hippopotame domestiqué du fleuve, pour les raisons que l’actualité nationale du Congo explique, elle renaîtra, tel Phénix de ses cendres, quand les hippopotames reviendront paître paisiblement sur les berges de ce fleuve car l’espèce, assurément, est toujours bien vivante. 

Infographie : Stéphane KOGUC, graphiste de 1993 à 1995 ;
Dessins : Willy ZEKID et Teddy, dessinateurs congolais ;
Photos : Raymond ALEGRE, bénévole.///Article N° : 1059

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