La Route

De Zakès Mda

Sous l'arbre mécanique…
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Sec et fluet, sentimental aussi, il traîne son baluchon sous le soleil ardent, appelant Békilé son compagnon de route, le chien qu’il a sauvé de la noyade. L’ombre d’un arbre, un peu de repos… et voilà que surgit un autre homme, trapu, bourru, le cheveu fil de fer électrique, un jerricane à la main. Panne d’essence. Se noue alors entre les deux hommes une drôle d’aventure aussi absurde qu’emblématique, reproduction allégorique en miniature de l’éternelle danse du maître et de l’esclave. Car il s’agit bien d’une danse et d’un travail plastique sur les corps et les silhouettes, tel que Ewlyne Guillaume a conçu sa mise en scène. Elle a dirigé les acteurs, Serge Abatucci et Bass Dhem, comme des figurines, ou plutôt des personnages de bande dessinée dont les gestes et les grimaces sont stylisés. L’arbre l’est aussi, arbre à roulettes, conçu par le scénographe et plasticien Emmanuel Duro. Ni arbre à palabre, ni arbre de vie, mais curieuse mécanique raide et rouillée qui accompagne le déplacement mental des personnages et se déplace au fil des étapes de la pièce. D’ailleurs l’aventure avance par tableaux qui pourraient être des cartouches de BD.
L’un, le journalier, est réparateur de machine, l’autre, l’Afrikaner, est en panne, panne d’essence, panne d’amitié, panne de sexe, panne d’amour… dévoré par la méfiance, il confond les hommes et les chiens et on comprend que c’est lui qui a tué Békilé, chien errant fantomatique dont l’image se projette sur le mur de fond de scène, sous la forme d’un petit film noir et blanc. Si différents et si complémentaires, ils ne parlent pas le même langage. Aveuglé par ses certitudes et sa négrophobie, l’Afrikaner impose son amitié à celui dont il ne remarque même pas la différence, puisqu’il ne voit que ce qu’il connaît, tandis que le journalier, qui ne voit au contraire dans l’Afrikaner qu’un dominant à éviter, déploie toutes les esquives possibles pour se défiler. L’un a sauvé le chien, l’autre l’a tué, mais l’un est l’autre sont les deux faces d’un même chien qui, sans le savoir, partagent la même maîtresse.
La force des images d’Ewlyne Guillaume est bien sûr liée au choix de deux acteurs noirs. Impossible en effet de réduire cet affrontement humain à une question de couleur, le travail scénique descend ainsi au tréfonds de l’âme humaine, mais démontre aussi au plan de l’esthétique théâtrale combien le jeu de l’acteur n’est pas une question de couleur, mais relève de la conviction narrative du comédien. L’acteur ne donne pas chair au personnage, il habite une essence et nous en transmet l’idée en jouant. C’est ainsi que l’Afrikaner que joue Serge Abatucci devient une figure à démystifier pour en dépasser les aberrations racistes.
Cette rencontre improbable sous un drôle d’arbre de métal à roulettes s’achève comme elle avait commencé. L’affrontement ultime bascule dans la violence physique et le noir se fait, tandis que les silhouettes des deux hommes ont rejoint celle du chien dans l’au-delà des images cinématographiques projetées sur le mur de fond de scène. Au final la mort en commun.

La Route
Texte de Zakès Mda
Traduction : Nadine Gassie
Cie : KS and CO (Guyane)
La Chapelle du Verbe Incarné
Mise en scène Ewlyne Guillaume
Scénographie : Emmanuel Duro
Lumière : Fred Belleney
Avec : Serge Abatucci et Bass Dhem///Article N° : 6773

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Les images de l'article
La Route, de Zakès Mda © Ronan Liétar
La Route, de Zakès Mda




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