La Route de l’art sur la Route de l’esclave (1993-2000)

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Pour répondre à cette question, nous allons explorer l’histoire symbolique de l’exposition La route de l’art sur la route de l’esclave et celle d’une sélection d’oeuvres qui font référence à l’esclavage ; des commandes publiques en Martinique, à La Réuni on et à Liverpool, en France avec le Mémorial de Nantes et
la commande du Jardin du Luxembourg à Paris. Nous aborderons également plusieurs oeuvres entrant davantage en résonance avec la pensée d’Aimé Césaire.

L’exposition La route de l’art sur la route de l’esclave est inspirée d’un synopsis de Sam Cambio intitulé La ligne bleue des Vosges. Cette histoire relate l’itinéraire d’un Noir voyageur qui, intrigué par l’histoire, vient jusqu’à Champagney, au pied des Vosges, où on lui a dit que la lumière dans les sousbois était rose. Il y rencontre un Blanc. Lui aussi a des problèmes de couleur. Le bleu outremer l’empêchait parfois de dormir. Il avait lu quelque part que jamais on n’abolirait la traite de la surface de la mer. L’exposition a été inaugurée le 18 juin 1994 à la Saline royale d’Arc-et-Senans pour commémorer le bicentenaire de la première abolition de l’esclavage, loi votée à Paris par la Convention nationale le 4 février 1794, 16 pluviôse an II. Cette loi validait le décret d’abolition de l’esclavage pris par le commissaire civil, Léger-Félicité Sonthonax, dans la partie nord de Saint-Domingue, le 29 août 1793. Alors pourquoi en Franche-Comté plutôt que dans une ville portuaire comme Nantes ou Bordeaux ? Parce que justement le général haïtien et gouverneur de Saint-Domingue, Toussaint-Louverture, emprisonné par Napoléon, qui avait rétabli l’esclavage le 20 mai 1802, est mort au Fort de Joux le 7 avril 1803, dans le Doubs, et que les habitants de Champagney, une bourgade de Haute-Saône, avaient expressément demandé à Louis XVI dans leur cahier de doléances, en mars 1789, d’abolir l’esclavage et la traite des Noirs. Si l’on regarde sur une carte, on voit que Oyonnax (ville natale de Sonthonax), le Fort de Joux et Champagney, c’est quasiment une ligne droite dans l’est de la France. Dix artistes participaient à l’exposition inaugurale : Georges Adéagbo (Bénin), Charles Belle (France), Bili Bidjocka (Cameroun), Omar Fall (Sénégal), Marc Latamie (Martinique), John Lie A Fo (Guyane), El Loko (Togo), Kra N’Guessan (Côte d’Ivoire), Robert Radford (Guadeloupe) et Hervé Télémaque (Haïti). Cette exposition avait été conçue pour voyager sur la route de l’esclavage. Elle fut d’abord présentée à São Paulo, au Brésil, puis passa seulement par Port-au-Prince en Haïti sans avoir été montrée, abandonnée sur le port de Port-au-Prince pendant trois mois par les personnes censées l’accueillir.
Donc, je suis allée la chercher sur le port pour faire charger le container dans un camion et l’emmener en République dominicaine. Elle est allée ensuite en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane, et à chaque étape de l’exposition, de nouveaux artistes étaient invités pour s’agréger au groupe existant et enrichir le projet. C’est ainsi que la Brésilienne Rosana Paulino, le Haïtien Mario Benjamin, le Dominicain Tony Capellan, le Martiniquais Alex Burke et le Guadeloupéen Bruno Pedurand ont rejoint « la route de l’art ». Après la Guyane, l’exposition était attendue à La Havane, mais le 9 janvier 2000, à 13h40, par une forte houle dans l’Atlantique, le container avec toute l’exposition est passé par-dessus bord du navire, au-dessous de l’Équateur, dans l’embouchure de l’Amazone. Erreur du commandant qui n’avait pas vérifié les amarrages au départ de Belem. Les oeuvres : L’archéologie, Vers quel avenir,Tournesols portés aux nuits, Sans titre ni racine, Syndérèse, Crucifixion, Stabat Mater, Puits non visibles, Ali Baba, Aladin, Les enfants du sable, Objet Vodoo. Sans titres 1,2,3,, Le départ, En mémoire de Gorée, Rythme ternaire, Poussière aux pieds vaut mieux que poussière aux fesses, Prisonnier des rues, La crainte du magicien, Liberté !, D’ombre et lumière je vis, Talibé, Place sacrée, Papa Gado, Rite, Séance, La porte du sanctuaire, Adoration, L’entrée du sanctuaire, Message des jeunes initiés aux vieux, Le fétiche des hommes, Avis de recherche, Chantier interdit au public, Mur de mémoire, Étendards, Le grand Nu, À la recherche des empreintes, Crucifixion, Emprisonner, Autel du culte, Mar Caribe, ont définitivement disparu en face du golfe de Guinée. Des artistes m’ont alors dit que peut-être leurs ancêtres, qui reposent au fond de l’océan, les rappelaient à l’ordre ou bien désiraient conserver les oeuvres pour eux tout seuls.
Parmi les œuvres au fond de l’océan, il y avait celle de Georges Adéagbo: L’archéologie. Un artiste emblématique que j’avais invité en voyant les photos de deux installations prises par Jean-Michel Rousset dans sa cour, en 1992. L’une représentait Napoléon avec une vieille veste de l’armée plantée sur un piquet et quelques képis abîmés qui tranchaient singulièrement avec les images qu’on a l’habitude de voir de Napoléon en costume d’apparat et en vainqueur ; l’autre installation s’appelait Histoire de France. L’oeuvre qu’il a réalisée à la Saline, est une synthèse de l’Histoire de France et de Napoléon. On retrouve la veste dans l’espèce d’autel du départ.
Jason DeCaires Taylor est un artiste anglo-guyanais qui développe depuis plusieurs années un travail de sculptures immergées au fond des océans. Il a créé plusieurs parcs de sculptures sous-marins dans différents endroits du monde : à la Grenade, au Mexique, en Angleterre et en Grèce. Il s’est fait connaître avec le projet Grace Reef à Moilinere Bay, au large de l’île de la Grenade qui avait été ravagée par le cyclone Ivan en 2004. Ce n’est pas un artiste qui travaille sur les notions d’esclavage. Il travaille plutôt de manière écologique pour réhabiliter les fonds marins, les coraux. L’image de ces enfants qui se tiennent par la main et forment une ronde me fait invariablement penser à cette histoire qui m’a été racontée : malgré l’interdiction de la traite, des bateaux continuaient à la pratiquer illégalement. Quand les négriers ne voulaient pas être arraisonnés et condamnés pour trafic illégal, ils ouvraient les cales du navire pour noyer les esclaves que l’on retrouvait morts et enchaînés sur des plages des îles de la Caraïbe.
Ensuite, j’ai choisi plusieurs images d’oeuvres commandées pour des commémorations, des anniversaires. Sous la direction de Mario Benjamin, chef de file de l’art contemporain en Haïti, les artistes sculpteurs de la Grand Rue de Port-au-Prince, André Eugène, Jean-Hérard Céleur et Frantz Guyodo, ont réalisé une sculpture pour l’inauguration du musée de l’Esclavage à Liverpool,à l’occasion du 200e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en Angleterre. En amont du projet, Mario Benjamin avait conduit des ateliers avec des enfants de Carrefour Feuilles, un quartier déshérité de Port-au-Prince, pour travailler avec eux sur la notion de l’esclavage, d’un point de vue universel et sur plusieurs époques. L’oeuvre en question, Freedom Sculpture, a été réalisée à partir de matériaux de récupération et représente dix personnages en lutte pour leur survie ou leur liberté. Les ampoules que l’on voit, clignotent en réalité, elles ne sont pas fixes comme sur l’image. Elles signifient le rapport de l’homme à l’immatérialité, à l’insaisissable. À la suite de cette création, Mario Benjamin a déclaré :
Il est très important de montrer que l’esclavage a toujours fait partie de la civilisation et que son ambition pour ce projet de Liverpool était de créer une oeuvre qui puisse avoir une dimension universelle en référence aux souffrances, aux espoirs, aux luttes que l’humanité connaît depuis toujours.
André Eugène, l’un des sculpteurs de la Grand Rue a dit en 2007:
Les Haïtiens ont combattu pour leur liberté il y a longtemps, mais que veut dire la liberté quand vous n’avez rien, pas de nourriture, pas d’électricité, pas de livres, que vous ne pouvez pas envoyer vos enfants à l’école ? Les gens dans mon pays luttent pour ça chaque jour.
Autre oeuvre commandée, celle de Laurent Valère en Martinique. Intitulée Cap 110, elle a été commandée à l’artiste par la ville du Diamant, dans le sud de la Martinique. Elle a été inaugurée en 1998 à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Ces quinze statues sont réalisées en béton armé blanc et en sable, sur une falaise qui fait face à la mer Caraïbe et au rocher du Diamant. Le mémorial rend hommage aux esclaves disparus dans le naufrage, à l’Anse Caffard, du dernier bateau de traite clandestine en Martinique. De forme triangulaire, l’installation rappelle le commerce du même nom et son titre, Cap 110, désigne l’orientation vers le golfe de Guinée d’où provenait probablement le bateau.
Thierry Fontaine a également réalisé un mémorial à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1998, inauguré en 2001 à Saint-Benoît, à La Réunion. L’artiste fabrique des images d’où émanent des messages, des messages suggérés ou bien de forme littérale comme les cinq lettres qui forment le mot « Libre ». La sculpture est réalisée en acier corten sur lequel l’artiste a gravé une liste alphabétique de deux centaines de noms d’esclaves affranchis le 20 mai 1848 à La Réunion. Non seulement ces esclaves, hommes et femmes, devenaient des êtres libres, mais ils sont aujourd’hui nommés. En utilisant le singulier dans le mot « Libre », l’artiste rend un hommage personnalisé à chacun d’eux. Thierry
Fontaine dit qu’il n’entend pas le mot « libre » comme un slogan républicain mais comme une opposition directe à l’esclavage. En effet, l’abolition de l’esclavage est la phase élémentaire évidente pour accéder à la liberté, mais l’accès à la liberté de penser constitue aussi une autre phase à laquelle chaque individu se trouve confronté et ça suppose une autonomie d’esprit, une autonomie de pensée. En cela, l’artiste, lui aussi, doit être libre dans son processus de création. Cette oeuvre est installée de manière permanente à Saint-Benoît. Krzystof Wodiczko, artiste engagé, ardent défenseur des droits humains a, quant à lui, conçu un Mémorial, à Nantes. Il ne redoute pas de heurter les consciences pour défendre les intérêts des démunis et intervient principalement dans l’espace public avec des oeuvres monumentales comme des projections vidéo à grande échelle sur des façades de bâtiments emblématiques. Krzystof Wodiczko et Julian Bonder, l’architecte, ont proposé un cheminement méditatif et commémoratif pour ce Mémorial, l’un des plus importants réalisé à ce jour.
Avec Le Cri, l’Écrit, Fabrice Hybert a répondu à une commande du ministère de la Culture, implantée dans le Jardin du Luxembourg à Paris et inaugurée en 2007. Une plaque située à proximité de la sculpture, en bronze polychrome d’à peu près quatre mètres de haut, explique la symbolique de l’oeuvre. Y figurent la mention de dates importantes de l’histoire de l’esclavage et sur le revers de la plaque, un extrait du Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire. Fabrice Hybert dit :
Le cri, c’est la marque de l’abolition de l’esclavage, mais aussi la mise en garde contre l’esclavage moderne. Le cri est de peur, de larmes mais aussi de joie. Le cri est une métaphore de cet asservissement qui a été aboli par les textes. Le cri, c’est un dessin dans l’espace. Pour le Jardin devant le Sénat, il fallait un écrit. L’abolition de l’esclavage, c’est l’anneau de chaînes ouvert. L’anneau fermé, c’est que tout peut recommencer et le piétement, c’est le retour aux racines. Le travail de Thierry Alet est un travail à la fois éphémère et permanent. Permanent, comme le poème « Éloge » de Saint-John Perse peint à l’acrylique surle mur du jardin du musée Saint-John Perse à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Ephémère (car je ne suis pas certaine qu’il en reste des traces), comme les extraits du Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire, peints, en 1999, sur des murs de Terres Sainville, un quartier de Fortde-France, en Martinique. Le texte est écrit en majuscules, sans ponctuation. L’artiste déclare que les écrits d’Aimé Césaire, dans leur forme graphique, sont une représentation visuelle de sa pensée. En écrivant exclusivement en majuscules et sans ponctuation, l’artiste transgresse le texte en le rendant inintelligible, mais si le « Cahier » se métamorphose pour adopter un mode pictural, la dimension littéraire de l’oeuvre demeure sous-jacente.
Pour conclure, l’oeuvre récente de Thierry Fontaine au MAC/VAL, « Les blessures des ancêtres font saigner les enfants ». Cette oeuvre a été réalisée sur un matériau imputrescible, le bois de padouk, pour sa résistance au temps et pour son origine qui ne provient ni de la Caraïbe ni des Amériques, mais d’Afrique. La dimension de l’oeuvre correspond à la taille des panneaux publicitaires dans l’espace urbain et l’appareillage des pièces de bois est celui des parquets du château de Versailles, construit à l’époque où le Code noir était respecté et légitimait l’esclavage. Les mots y sont gravés par brûlure, comme marqués au fer rouge, selon une typographie simple, celle que l’artiste pense qu’Aimé Césaire aurait choisi. Pour Thierry Fontaine, cette phrase ne symbolise pas seulement la pensée de celui dont on veut garder et honorer la mémoire, elle signifie la relation à l’esclavage, à la colonisation en général et à la lutte engagée par Aimé Césaire pour la liberté. Tout comme un autre message emblématique de Thierry Fontaine, Chaque homme est une île, Les blessures des ancêtres font saigner les enfants, fait partie de son travail depuis longtemps. Il a déjà utilisé ce message qui trouve aujourd’hui sa place au MAC/VAL, à Vitry-sur-Seine, dans une oeuvre permanente à l’entrée du musée.
Pour terminer, je voulais partager les derniers mots du poème « Batouque » d’Aimé Césaire, publié dans Les armes miraculeuses :
Liberté mon seul pirate, eau de l’an neuf ma seule soif
Amour mon seul sampang
Nous coulerons nos doigts de rire et de gourde.
Entre les dents glacées de la Belle-au-bois-dormant.

///Article N° : 12835

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