La Sarkozyte, nouveau virus français

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 » Ce pays ne nous aime pas, mais nous sommes têtus « . C’est ce que professe un vieil adage de matelots comoriens sur le port de Marseille. À trop voir leurs compatriotes raser les murs par peur d’un contrôle policier ou du mépris des bons citoyens  » de souche « , ces immigrés finissent par être philosophes et fins observateurs. La France ne s’est jamais montrée tendre envers ses étrangers, et cela ne risque pas de changer avec la nouvelle politique de son ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy.

Stigmatisés, réprimés, expulsés, loin de l’image de la « France terre d’asile », les étrangers, ceux d’origine africaine surtout, sont devenus une bombe à retardement entre les mains du gotha politique. Les critiquer contribue à mettre de l’huile sur le feu, y compris auprès des humanistes les plus libéraux de gauche. Les ignorer fait chuter le nombre d’électeurs dans les urnes par ces temps de crise, où les fantasmes sur l’altérité remplissent régulièrement les colonnes des journaux.
« Trois millions de chômeurs égal trois millions d’immigrés », s’exclamait Jean-Marie Le Pen. « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », renchérissait Michel Rocard. C’était les années 80. De l’eau a coulé sous les ponts depuis ces déclarations sans équivoque sur l’état d’esprit du champ politique français. Désintérêt manifeste pour les véritables questions posées par l’immigration africaine d’un côté. Intérêt plus que grandissant sur comment transformer les peurs des Français face à l’inconnu en pourcentage d’électeurs de l’autre.. Pour nombre d’hommes politiques, cela se transforme en « jeu de yoyo  » et se traduit en un discours officiel « musclé » à travers lequel l’immigré devient une monnaie d’échange évidente avec le citoyen.
Mauvais karma : les souteneurs de ce petit micmac politique se sont laissés prendre au piège lors des dernières présidentielles. Avec un second tour inattendu : un ticket Chirac-Le Pen. Catastrophe des catastrophes ! Les élites de gauche ont été un tantinet embarrassées. Ne s’était-on pas trompé sur la logique à suivre pour un salut républicain en bonne et due forme ? N’avait-on pas raté un épisode du combat à mener pour un mieux-vivre ensemble ? Et l’égalité des chances ? L’avait-on offert à tous les enfants de cette France rendue multicolore par son histoire ? Les grandes utopies se sont diluées, y compris celle du black-blanc-beur, dans l’économie du tout- marketing.
« À l’époque, confie un éboueur aux origines africaines qui balaie la rue Marbeau à Paris, je disais à mes enfants que ce n’était rien, que le pire était à venir. Pour moi, c’était juste un avertissement. Et voilà que Sarkozy commence à me donner raison ». Car voilà ce qui a transformé le mental de l’Hexagone sur la question immigrée ces derniers temps. Sarkozy ! Le premier flic du pays ! Patron incontesté de l’UMP, le principal parti au pouvoir ! Sarkozy, qui se croit obligé de dire tout haut ce que les Français pensent tout bas sur les immigrés, sous la forme de lois et au nom d’une « lucidité » que lui envient tous ses amis politiques. « Pendant des années, nous avons eu la trouille d’être perçus comme parlant comme le Front National. Nous nous interdisions de poser le sujet en termes économiques, en nous interrogeant sur nos capacités d’intégration », juge Éric Raoult, député UMP et ancien ministre délégué à l’intégration. Bingo ! Sarkozy a dégotté une formule choc que tout ce monde rêvait de trouver : « l’immigration choisie ». Une affaire de quotas qui ne disent pas leur nom. Des quotas qui parlent d’immigration qualifiée. Des quotas qui poussent la France à décider de qui vient dîner chez elle, sur des critères qui laissent perplexe…
Immigration « choisie » contre immigration « subie »
Quo-tas ! Une idée que le Parti socialiste français avait déjà évoquée dans ses débats internes, sans l’entériner complètement. Dans un rapport publié l’an dernier au nom d’une nouvelle réflexion à impulser sur le débat de l’immigration, Malek Boutih, secrétaire national au PS, préconisait « une politique de quotas des flux migratoires permettant de prévoir les besoins et la capacité d’accueil de notre société ». Avant lui, Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre, parlait de quotas visant à « concilier les besoins économiques de l’Union, les intérêts légitimes des pays d’origine et les liens historiques ». Hésitant sur la marche à suivre, afin de ne pas déplaire à sa clientèle politique de toujours, ce parti a finalement préféré enterrer la question. Du coup, Sarkozy, qui fut le premier à en parler d’une façon ouverte et officielle (1), passe maintenant pour l’homme de la providence. À ses ennemis de gauche, comme à ses amis de droite, il autorise désormais une attitude complètement décomplexée sur le sujet.

Désormais, il ne sera plus question d’immigration zéro mais « d’adaptation de notre pratique en matière d’immigration aux besoins de l’économie », comme l’exigeait le Premier ministre, Dominique de Villepin, en juin dernier, devant les membres de son comité interministériel pour un contrôle maîtrisé de l’immigration étrangère. S’y trouvait, en première ligne, son numéro deux, Nicolas Sarkozy. Résultat sans surprise : le gouvernement français vient d’élaborer un avant-projet de loi, prévu pour être adopté d’ici août 2006 et dont le propos se résume à deux principes essentiels à la conception sarkozienne du « problème immigré » (2) : fermeté et sélectivité.
Il s’agit d’autoriser d’un côté l’existence d’une immigration « choisie » en tenant compte des besoins économiques du pays, tout en radicalisant de l’autre les méthodes de lutte contre l’immigration illégale, à coup de répression aveugle et d’expulsion sauvage. La France, affirme-t-on à voix basse, ne veut plus avoir à subir son flot quotidien d’étrangers exotiques. Plus d’invasion, que du premier choix ! La France se veut sélective aux frontières. « L’immigration peut avoir des effets bénéfiques pour notre économie si elle correspond à ses besoins. Or notre pays a surtout besoin de salariés moyennement ou hautement qualifiés », déclare le Premier ministre.
Concrètement, le permis de séjour promis aux sans-papiers ayant vécu dix ans en France n’existera plus. Les régularisations seront plus que jamais considérées comme un « appel d’air gigantesque » à éviter, dixit Sarkozy lui-même. Les contrôles d’identité augmenteront à l’intérieur du pays. Pour rappel, retenons ces quelques chiffres : 63 681 étrangers arrêtés en 2005 (contre 44 545 en 2004), 19 849 étrangers reconduits à la frontière en 2005. Sarkozy demande à ses troupes de porter ce chiffre à 25 000 pour l’année en cours (3). Durcissement des conditions de demande d’asile et des conditions de regroupement familial, source identifiée d’une immigration régulière (4). Les mariages mixtes célébrés à l’étranger, autre source d’immigration régulière, seront passés au peigne fin sous prétexte de traquer les mariages blancs.
Mais le plus beau de ce projet de loi, se félicitent les ténors de la droite française, demeure dans cette volonté affichée d’accueillir dorénavant une main-d’œuvre qualifiée. Un permis de séjour serait mis en place pour faciliter la vie à tout étranger « susceptible de participer de façon significative et durable au développement économique ou au rayonnement, notamment intellectuel, culturel et sportif de la France ». Des listes « évolutives » des métiers pour lesquels les employeurs auront le droit de recruter des étrangers seront établies – des métiers que les Français (et leurs cousins européens, sans doute) n’occuperont pas. Des représentants du bâtiment, de l’hôtellerie et de la restauration semblent déjà intéressés par les conséquences futures de ce projet de loi. On parle également du domaine de la maintenance industrielle, des travaux publics, des contrats saisonniers, etc.
Un volet spécifique de cette loi sera consacré aux étudiants : « les meilleurs, les plus motivés, ceux qui ont un projet d’études de haut niveau » seront accueillis à bras ouverts. Les titulaires d’un mastère pourraient travailler sur place, à la fin de leurs études – alors que jusqu’ici, les ministères de l’Intérieur et de l’Emploi accordaient au compte-gouttes le statut de salariés aux étudiants demandeurs. À l’avenir, promis, les démarches de régularisation seront simplifiées. Ce fut déjà le cas avec une circulaire de Martine Aubry, ministre socialiste, lors du fameux bug de l’an 2000. Abrogée depuis par des ministres de droite, dont Sarkozy à l’Intérieur, cette circulaire avait permis de régulariser la situation d’informaticiens étrangers souhaitant travailler en France. Cela fait grincer quelques dents d’observateurs avertis qui estiment que la France contribuera ainsi à vider les pays d’Afrique francophone de leurs cadres les plus qualifiés. En juin 2005, Julien Dray, au parti socialiste, disait que « la définition d’une politique des quotas doit aussi être faite en fonction de principes de solidarité, de développement des pays ». Réponse censée rassurer de Nicolas Sarkozy : « La France aura une politique différenciée » selon les pays d’émigration. Ce qui signifie que là où il y aura fuite abusive des cerveaux, la France saura tout de suite fermer les vannes.
Mobilisations associatives et citoyennes
En dehors du paysage politique, tous n’approuvent pas le plan Sarkozy. Jean-Pierre Dubois, le président de la Ligue des droits de l’homme, condamne : « Le recours à des quotas par profession reviendrait à transférer aux organisations patronales le pouvoir de réguler les flux migratoires, c’est-à-dire à traiter les migrants comme des marchandises ». Au-delà de ce schéma, le but du jeu reste quand même de créer une distinction entre des « bons » et des « mauvais » immigrés. Les premiers (les travailleurs) débarqueront pour servir l’économie française, alors que les seconds (familles, demandeurs d’asile) sont suspectés d’être des parasites, voulant uniquement profiter des bienfaits de cette terre française. Rappelons au passage que le Conseil constitutionnel et la Cour européenne des droits de l’Homme reconnaissent le droit de l’individu à une vie familiale normale. Rappelons aussi que le droit d’asile est un principe constitutionnel dans ce pays. Mais Sarkozy a-t-il encore le temps d’intégrer cette dimension humaine dans son discours ? L’avenir nous le dira.
Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS, très critique à l’égard de cette nouvelle politique, montre que l’expérience proposée, menée sous d’autres cieux, n’est pas forcément fiable : « La méthode des quotas est la plus mauvaise qui soit, car elle provoque les effets inverses à ceux qui sont recherchés. Les quotas de non-qualifiés sont toujours dépassés et les quotas de qualifiés jamais atteints. Les États-Unis, l’Espagne, l’Italie, qui ont choisi de recruter leurs travailleurs sur quotas, sont des pays il y a une importante immigration clandestine » (5). À l’entendre, il faudrait presque se méfier de l’effet Sarkozy. « Parler de quotas, ajoute-t-il, permet au gouvernement de replacer l’immigration au cœur de l’affrontement politique, ce qui peut être utile à moins de deux ans d’un scrutin présidentiel. Le système des quotas fixés annuellement, c’est la politisation permanente de l’immigration. D’abord, quand il faut les fixer, puis à nouveau quand il faut les changer, le plus souvent sur le dos des immigrés ».
Le débat sur l’immigration repart ainsi de plus belle grâce à Nicolas Sarkozy, de plus en plus contesté et à qui Act Up reproche de désigner les « sans-papiers immigrés comme boucs émissaires ». C’est sous Sarkozy que s’opèrent « le démantèlement de l’aide médicale d’État (6) et l’expulsion des sans-papiers malades », selon Bahidja Benkouka du 9ème Collectif des sans-papiers. Avec Act Up, ce collectif s’est lancé dans une campagne furieuse d’affichage, avec une photo de Nicolas Sarkozy sous laquelle est inscrit le slogan : « Votez Le Pen ». Une réaction qui s’additionne à d’autres, dont celle des libertaires de Bourges : « Une nouvelle épidémie, écrivent-ils sur leur site (7), se répand rapidement sur le territoire national. La Sarkozyte est un virus dangereux qui menace gravement votre santé. Mutation spontanée de la Lepenite (virus fabriqué par l’armée pendant la guerre d’Algérie), elle en constitue une forme bénigne mais bien plus contagieuse ».
Certes, nul ne sait encore si le ministre de l’Intérieur va se présenter aux prochaines élections présidentielles, mais ses détracteurs estiment que sa stratégie sur l’immigration est à cette seule fin. Il y a peu temps encore, Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, avançait une hypothèse : « Seul un candidat populiste, dont on doit souhaiter qu’il appartienne à une formation démocratique, peut l’emporter à la présidentielle ». Difficile de faire plus populiste à l’heure actuelle qu’un Sarkozy promettant de régler définitivement la question des étrangers dans l’Hexagone. Le vieil éboueur de la rue Marbeau est catégorique : « Ils ont raison de dire que l’effet Sarkozy agit comme une maladie. Les Français en sont pas conscients. Mais l’administration a énormément changé depuis qu’il est là. Il faut voir comment on nous traite, nous, qui balayons leurs rues. Encore heureux que l’on nous dise pas de repartir dans nos forêts. Et ce n’est que le début. Car Sarkozy continue son discours populiste. Il ne va pas s’arrêter. C’est pour ça que Villepin l’écoute et le suit ».
Stéphane Rozès, directeur de CSA-Opinion, pense que le populisme imputé à Sarkozy provient du fait qu’il est « confronté à une contrainte institutionnelle : il dirige le parti majoritaire qui doit soutenir le gouvernement, dont il est le numéro deux. Cela l’oblige, pour éviter le risque de la banalisation, à renforcer la distinction idéologique » (8). On estime à 10 % le nombre de personnes qui peuvent voter Sarkozy du côté du Front National aujourd’hui (9). En attendant, ce sont les mêmes, c’est-à-dire les immigrés, qui trinquent au quotidien. « Ce pays ne nous aime pas, mais nous sommes têtus. Il y a longtemps que nous aurions dû le quitter. Mais nous continuons à vouloir nous accrocher, malgré les nouvelles lois », conclut un vieux matelot comorien du port de Marseille. Il n’a pas tort. Car qui pourrait dire de quoi demain sera fait ? Le chemin, certes, n’est pas si long d’ici la présidentielle de 2007. Mais Sarkozy ne peut peut-être pas transformer tout un pays en machine anti-immigrée. Affaire à suivre.

Notes
1. Charles Pasqua en avait émis l’idée également en 2003, sans trop insister, lui non plus.
2. 4,7 millions sur le territoire français en 2005, soit 7,65 % de la population française. Un chiffre qui a à peine changé depuis 30 ans.
3. Chiffres cités dans le journal Libération du 10 février 2005.
4. Celui qui souhaite faire venir en France son conjoint ou sa conjointe devra attendre deux années au lieu d’une, donner des preuves d’intégration sociale et montrer une grande capacité à parler le français.
5. Le Monde du 13 juin 2005.
6. Réservée aux étrangers en situation irrégulière.
7. http://www.liberturiges.org/billet_humeur_sarko.htm
8. Le Monde du 23 juin 2005.
9. Idem.
Pétition à signer en ligne : www.contreimmigrationjetable.org///Article N° : 4310

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Les images de l'article
Affiche d'Act Up et du 9ème collectif des sans-papiers. DR





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