La servitude volontaire de l’écrivain africain (2)

Phase critique 2
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Ne tarde pas trop. Apprends vite.
Erick Orsenna, Madame Bâ.
Haïr c’est s’exclure du champ des valeurs pour lesquelles il nous importe d’agir.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre Histoire ne nous appartient pas. Nous ne sommes pas des conquérants. Nous faisons partie de ceux qui la subissent ; aussi manquons-nous de discours sur cette discipline, un discours qui permette de justifier des actions (souvent abominables), et, partant, accroître le désir de les mythifier. Les opprimés ne sauraient discourir ; pareil geste est l’apanage des dominants.
Tel est le cas du roman controversé de Camara Laye, Le Regard du roi. Son protagoniste, Jean-Clarence Lambert, n’est pas seulement un Européen qui quête l’amour d’un roi africain, délaissant les privilèges de sa classe et de sa  » race « . En visant l’amour, il a, de ce fait, choisi une autre modalité de la domination, celle des sentiments. (Pour autant je ne réduis pas l’amour au simple jeu de pouvoir.) Le monde ne vaut que par la conquête. J’assène là des lieux communs. Et pourtant…
L’écrivain africain qui est né dans les années 60 et 70 a, de mon point de vue, oublié que l’espace littéraire est lui aussi celui de la conquête. Notre cousine de la Guadeloupe, Maryse Condé, avait, grâce à la saga de Ségou (Robert Laffont), défendu et illustré l’Afrique. Mais il s’était agi pour elle de témoigner de notre passé. L’entreprise était en quelque sorte facilitée par la distance historique. Le geste d’un Kourouma est autrement plus audacieux (plus périlleux aussi). Sans pédagogisme aucun, il ausculte l’Histoire à l’aune du présent. La lecture de ses romans nous laisse le plus souvent un goût de défaite, une défaite bien connue de nous. Cependant, l’équilibre de notre psychisme nécessite que nous connaissions des triomphes – nombreux et constants -, même modestes. Ce qui signifie aussi que la guerre a de l’avenir, du moins, une certaine forme de guerre…
L’écrivain africain est non seulement appelé à triompher de ses outils et moyens de production, mais il doit aussi se forger une philosophie de l’Histoire. La nôtre, en plus du fait qu’elle nous échappe, nous fait honte. Il est difficile de s’assumer avec la présence constante de la honte ; et de lui survivre confortablement. L’écrivain, pour sa part, ne changera pas à lui tout seul l’Afrique, mais il lui incombe (en cela son action surpasse celle des politiques) de bâtir une vision qui soit à même de restituer la cohérence, ne serait que d’une petite partie de son vécu. Notre continent est devenu un mouroir géant, et notre incapacité à en témoigner souligne le dégoût dont nous sommes les sujets. La domination s’est saisie de nos imaginaires ; nos fictions – même lorsque nous faisons prévaloir la liberté de l’artiste – s’évadent sous d’autres cieux. Je pense à La Polka de Kossi Efoui ou Herminia de Sami Tchak. Tandis que nous désertons le continent, Erik Orsenna – le plus fidèle ami de l’Afrique, le plus généreux – revient sur la scène littéraire avec Madame Bâ (éditions Stock). Lui n’a jamais douté de la fécondité de notre continent – nous aussi d’ailleurs. Néanmoins, le tarissement de notre inspiration est bien plus qu’un symptôme. Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark ! Nous sommes bien les seuls à ne pas trouver ces pierres précieuses avec lesquelles un Laurent Gaudet, avec La Mort du roi Tsongor (Actes Sud), fait son entrée dans le club select du Goncourt des Lycéens ! Ce continent, en vérité, nous appartient si peu. Je discuterai de façon moins polémique ces questions dans ma prochaine chronique.
Toute autre semble la perspective ouverte par Yambo Ouologuem avec Le Devoir de violence. Dès l’incipit, on voit que le romancier joue le jeu de la fiction, même si le lecteur se rend compte très vite d’une chose : l’auteur passe son temps à subvertir les règles du récit. L’histoire des Saïf est une conférence magistrale où des éléments didactiques, citations, montages de textes et dialogues philosophiques abondent. Ouologuem fait fit de la simple narration. Les éditions du Serpent à plumes nous donnent là l’occasion de relire un roman plutôt difficile d’accès – c’est même son mérite majeur -, mais dont l’architecture à la fois savante et rieuse, décalée et sans cesse recentrée sur son propos, fait sensation. Ce faisant, Yambo Ouologuem ne nous surprend pas, du moins sur un point : sa haine de l’Afrique. Oui, vous avez bien lu, et nous en sommes tous là.
On a souvent glosé sur la prétendue remise en question des pourfendeurs de la négritude, tout comme on s’est raillé des zélateurs du mouvement sans lequel nous ne serons pas. Il serait plus simple de dire que ces frères ennemis ont un point commun, celui de se haïr. En se défiant de l’épithète nègre par une attitude qui consiste à dire que nous sommes nègres tout comme d’autres sont bretons, nous retournons contre nous-mêmes l’insulte dont nous aurions dû nous défaire. L’auteur de La Prochaine fois, le feu soutient une thèse étrange. Elijah (le chef de l’islam noir, maître de Malcom X) et Martin Luther King, déclare James Baldwin, sont tous les deux animés par la haine du Blanc. Son argumentation, on s’en doute, est plus subtile que cela. Elle souligne clairement que Elijah est l’homme de la haine et M. L. King l’homme d’un certain ressentiment. Car ces leaders noirs sont des opprimés. Le premier exalte la lutte armée, le second prône l’amour et milite par des moyens non-violents. Pour Baldwin, la différence entre leur méthode ne tient qu’à un fil. C’est le Blanc qui pousse l’un à la violence et l’autre à la non-violence, c’est-à-dire les oblige à adopter la posture non glorieuse du dominé.
Cette thèse est très dérangeante, et sa fécondité, extraordinaire. Elle nous permet de voir sous un nouveau jour l’action du grand pasteur afro-américain. En appliquant le même schéma aux enjeux de la négritude, nous apprenons à relativiser l’opposition entre Senghor et Ouologuem. L’un défend les valeurs positives de l’Afrique, l’autre souligne que l’Afrique du mal existe, et, tous les deux, acceptent d’être des nègres. Pour moi, une remise en cause qui ne dépasse pas le concept de négritude nous rend comptable de notre domination. Il est vrai que nous n’avons pas choisi cette épithète : plus fort que nous s’est autorisé l’usage, et notre rapport à l’Histoire, depuis lors, en porte les marques. Il est temps pour nous de réfléchir à cette question. Haïr c’est s’exclure du champ des valeurs pour lesquelles il nous importe d’agir. S’il n’y a pas plus d’Afrique malheureuse que d’Afrique heureuse, il est un domaine où l’existence de L’Afrique heureuse se révèle être une nécessité : la littérature.  » L’Afrique heureuse  » est le concept qui nous autorise à assumer notre Histoire. Par elle, nous minimisons nos défiances, les plus épidermiques surtout. L’extraordinaire fécondité d’un Senghor vient de là. Prenons-en la graine. La condition de notre servitude volontaire est à ce prix.

Nimrod, né en 1959 au Tchad, vient de publier un nouvel essai : Tombeau de Léopold Sédar Senghor, aux éditions Le temps qu’il fait. Il est en outre l’auteur de Passage à l’infini (poèmes, Obsidiane, 1999, prix Louise Labé) et de Les Jambes d’Alice (roman, Actes Sud, 2001), premier volet d’une trilogie à venir.///Article N° : 3008

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