L’actualité du roman d’Hamidou Kane : périple scolaire et métamorphose inachevée

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L’aventure ambiguë est un classique de la littérature africaine que la plupart de nos élèves connaissant bien. Soulevant des questions essentielles, il dresse da façon prémonitoire un constat d’échec.
Le roman raconte le drame du jeune Samba Diallo, confié dès sa prime enfance à Maître Thierno, responsable d’une école coranique dont la pédagogie particulièrement contraignante vise à conduire l’initié à l’oubli de soi et à l’élévation de l’âme vers la seule chose vraiment essentielle : Dieu
« au foyer, ce que nous apprenons aux enfants, dit le prédicateur, c’est Dieu. Ce qu’ils oublient, c’est eux-mêmes, c’est  leurs corps et cette propension à la rêverie futile qui durcit avec l’âge et étouffe l’esprit »
Cette soumission de l’homme à la transcendance de Dieu, bien que douce, ne durera cependant que le temps d’être balayée par un événement aussi terrifiant qu’incompréhensible. Le pays des Diallobé se réveillera donc un matin au milieu des tirs de canons, attaqué par d’étranges ennemis.
De braves paysans se feront un devoir de défendre la terre de leurs ancêtres, mais l’ennemi sera plus fort qui deviendra la maître du pays, ayant « vaincu sans avoir raison ».
L’école occidentale d’Afrique est la suite logique de cette guerre, et sa finalité la conséquence tout aussi logique de cette guerre perdue.
Guerre subtile, pernicieuse qui, par le moyen de l’apprentissage scolaire, parachève la déconstruction de la structure mentale que les armes n’ont pu obtenir.
« si je leur dis d’aller à l’école nouvelle, avoue le chef des Diallobé, ils iront en masse. Ils apprendront toutes les façons de lier le bois au bois que nous ne savons pas. Mais apprenant, ils oublieront aussi ».Terrible prémonition .. On n’a pas fini d’en méditer les paroles.
Il n’empêche, Samba Diallo, le plus intelligent des disciples de l’école coranique est chargé de s’inscrire à l’école nouvelle. Mais sa mission prend les allures d’une réelle crise d’ambivalence à mesure qu’il pénètre au cour du savoir occidental : « il arrive, confie-t-il, que nous soyons capturés au bout de notre itinéraire, vaincus par notre aventure même. Il nous apparaît que tout au long de notre cheminement, nous n’avons cessé de nous métamorphoser, et que nous voilà devenu autres. Quelque fois, la métamorphose ne s’achève pas ; elle nous laisse dans l’hybride et nous y laisse. Alors, nous nous cachons, remplis de honte ».
le savoir,  l’absolu et l’oubli de soi
Le roman d’Hamidou Kane pose de toute évidence une série de questions importantes en même temps qu’il dresse de façon prémonitoire un constat d’échec.L’école occidentale, sous prétexte de favoriser l’autonomie individuelle et collective (l’art de lier le bois au bois), agit plutôt comme une instance de régression psychologique pour les africains.Elle affaiblit et finit par en faire des hommes incapables de percevoir leurs véritables intérêts, de définir et de poursuivre des objectifs en conformité avec leurs cultures, leur environnement, leurs valeurs et leurs espérances ; les causes et les intérêts qu’ils défendent sont en réalité ceux des autres.
Car ils ont sacrifié leur autonomie et leur présence-dans-le-monde au nom de la vénération de l’absolu; qui prend ici le visage du savoir scolaire.
Si l’école a pu être présentée à l’africain comme un moyen de libération, on peut aujourd’hui constater qu’elle n’a entraîné ni la fin des contraintes externes pesant sur son existence et son avenir, ni une libération intellectuelle grâce à laquelle il peut désormais distinguer entre ce qui a valeur pour lui et les canons « universels » qui servent de base à la domination étrangère.
« Au foyer, ce que nous apprenons aux enfants, dit le prédicateur, c’est Dieu. Ce qu’ils oublient, c’est eux-mêmes »
On peut en dire autant de l’apprentissage scolaire en Afrique, encore hélas  placé sous la domination de l’absolu, c’est-à-dire de l’incitation à l’auto-mutilation intellectuelle.
La vénération de l’absolu n’est cependant  pas, contrairement à ce que pense l’auteur de l’aventure ambiguë, le produit d’une confusion qui surgit en fin de parcours. Elle est déjà présente dès les premiers instants du parcours initiatique. Sa présence se donne à voir dans l’économie même des signes, dans la façon dont le maître les propose à l’élève.
L’écriture comme forme initiale de l’aliénation
L’un des problèmes qui se pose à l’école africaine dès l’origine réside dans l’acceptation tacite ou explicite de l’écriture orthographique comme seul et unique foyer du savoir et par conséquent dans la mise entre parenthèses du parler et du vécu comme foyer possible du sens.
Dès la maternelle, l’école occidentale nous fait gober comme absolu le  triptyque actif  « l’écriture – la vérité – la présence » qui n’est que l’envers du triptyque passif : « la réception du savoir – la contemplation de l’absolu des signes – et l’oubli de soi »  exposé plus haut. Autrement dit, l’écriture, l’être et la vérité correspondent ; ils sont synonymes et dynamiques. Tandis que la  pure réception du savoir convie au culte de la transcendance et à l’a priori  qu’on n’est rien parce qu’on n’a rien écrit. Ce que du reste Césaire traduit de façon poétique et sans aucun doute ironique dans son « Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé, pour ceux qui n’ont jamais rien exploré, pour ceux qui n’ont jamais rien dompté. Mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose, ignorants des surfaces, mais saisis par le mouvement de toute chose . » (Cahier d’un retour au pays natal)
On notera l’usage répété de « rien », « jamais », « ignorants », « saisis », « s’abandonnent ». Car l’identité par procuration du Nègre se donne comme un « dehors sans épaisseur et comme un dedans sans profondeur » (Eboussi Boulaga)
A l’école primaire donc, le savoir commence par l’orthographe.
Pendant de très nombreuses années, le maître, qu’il soit blanc ou noir, imposera au jeune africain la maîtrise de l’orthographe.
Or il est clair que l’orthographe est la clôture du parler et du vécu quotidien sinon leur réduction à un foyer de sens de second rang (celui des incultes, de l’homme de la rue ou du paysan).
Mutisme initiatique et valeur d’usage des signes
Le mutisme de l’Africain scolarisé est-il simplement un mutisme méthodologique inhérent à tout parcours initiatique ou pédagogique ? Est-ce une simple démarche propédeutique préparatoire à une prise de parole ultérieure ?
J’en doute fort personnellement. Car le mutisme, lorsqu’il est lié à un apprentissage qui dure toute la vie, n’est plus simplement méthodologique. Le culte du signe laisse entrevoir une stratégie volontaire de générer l’aphasie de l’apprenant.
Il faut bien comprendre que le danger réside bien moins dans le fait que désormais l’Africain va se trouver dans l’obligation physique d’user des signes graphiques, que dans la finalité assignée l’usage des signes.
Parce que la pratique de l’orthographe comme fondement de l’apprentissage est en même temps clôture du parler et du vécu de l’apprenant et son insertion dans le passé culturel de son maître.
Comme le signale avec beaucoup de clarté M. de Certeau, l’orthographe va toujours de pair avec l’étymologie, c’est-à-dire avec l’origine et l’histoire des mots.
L’apprentissage du jeune africain ne peut donc être qu’une insertion dans une structure conservatrice et dans une histoire qui n’est pas la sienne et que néanmoins il est voué – par la logique même de l’apprentissage – à répéter indéfiniment. Un enfermement qui ne laissera que peu de place à une expression propre.
L’écriture occidentale ne donne pas en soi à l’Africain scolarisé la capacité de symboliser ; elle donne au contraire à consommer des symboles et à clore dès l’école maternelle sa capacité de symbolisation.
Elle ne donne pas à concevoir les signes comme valeurs d’usage, comme moyens de production du sens (par définition infini), mais comme valeurs en soi.
Elle fait de la maîtrise des signes la condition même de l’humanité enfin reconnue de l’homme africain et ce faisant, l’insère pour des siècles comme consommateur zélé des produits de l’industrie culturelle occidentale.
Il n’est pas étonnant que de nos jours encore son positionnement vis-à-vis de la culture occidentale demeure aussi passif.
L’Africain reste prisonnier d’une logique de consommation de signes qui l’insèrent dans une histoire à la fois passée et étrangère. Il continue d’apprendre et de réciter en général ce que d’autres ont cessé de croire, pour prouver sans doute qu’il est devenu un relais indispensable dans la circulation du sens étymologique (occidental).
L’histoire des mots, jugée comme le fondement nécessaire de son apprentissage, finit par devenir un poids et un obstacle à son génie, par un effet d’accumulation.
Il faut avoir la perspicacité d’un Descartes pour comprendre que le chemin qui mène à la vérité ne passe que très rarement par l’histoire ; que pour apprendre, il faut savoir trier, jeter, et surtout oublier.
L’oubli  – qui n’a rien à voir avec une quelconque amnésie au sujet des événements les plus marquants de la vie individuelle ou collective – est une fonction indispensable à la compréhension.
De ce point de vue, l’idolâtrie du passé culturel de l’homme blanc ne peut être, pour l’Africain, le passage incontournable vers la vérité. Bien au contraire. La tâche est titanesque et proprement inutile. Combien de siècles pour avaler le contenu des bibliothèques du monde occidental ? Combien de vies pour un seul homme ? Mais quelle tâche ingrate pour découvrir en fin de compte qu’au terme de cette aventure on est encore plus démuni qu’au départ. comme l’avoue le héros de l’Aventure ambiguë.
Le génie ne réside pas dans la culture générale confiait Nietzsche, avant de conseiller à ses lecteurs de choisir avant tout les livres qui  les inspirent et de laisser le reste ; car trop de livres (choisis de façon anarchique) embrument l’esprit et obstruent le génie.
On peut ne pas adhérer à la philosophie de Nietzsche, on peut néanmoins considérer que ce conseil s’avère utile aux Africains. Tout compte fait, le philosophe allemand et les Africains ne partagent-ils pas, par la grâce de cette magie que seule l’histoire peut procurer, un combat commun contre  l’idolâtrie des signes dans la culture occidentale ?
Antoine NGUIDJOL
Docteur en philosophie, attaché d’administration scolaire et universitaire

///Article N° : 4422

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