L’âge de raison des Positive Black Soul

Entretien d'Ayoko Mensah avec Didier Awadi (PBS)

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Le rap au Sénégal, c’est aujourd’hui près de 1500 groupes qui se cherchent… C’est le reflet d’une jeunesse déboussolée en qui on a pas su faire confiance et qui aujourd’hui, tout en fuyant les vices qui pourraient naître de l’inactivité, du chômage et de l’oisiveté, trouve son refuge dans cette musique qui rythme sa vie, qui narre sa vie, qui est en fait le journal de sa vie. Cette jeunesse aime le rap, s’exprime par le rap, car aujourd’hui elle peut dire autre chose que Yama Nekh. Elle crie pacifiquement sa révolte et espère seulement qu’elle sera entendue par qui de droit…
PBS, extrait du livret de la compil Sénérap Free Style n°1

Quel regard portez-vous sur le rap au Sénégal ?
En dix ans, il y a eu une véritable explosion de groupes. Rien qu’à Dakar on en compte aujourd’hui deux mille. Le mouv’a commencé dans la capitale puis s’est progressivement ancré dans toutes les villes du pays. Mbour est devenu la deuxième ville du rap avec un groupe comme Peace & Peace.
Qu’est-ce qui a changé dans le milieu du rap depuis dix ans ?
Aujourd’hui, on nous respecte. Les autorités écoutent ce que disent les rappers. Notre musique n’est plus considérée comme un phénomène malsain de la jeunesse. Les producteurs s’intéressent aux groupes… Bref, on a réussi à se faire reconnaître. Les groupes se professionnalisent aussi de plus en plus. On essaye de soutenir cette exigence. En proposant, entre autres, du matériel professionnel.
Vous avez monté plusieurs entreprises…
Oui, nous avons créé une entreprise de location de matériel sono « Hyper-Son ». Elle fournit tout le matériel nécessaire pour sonoriser concerts, soirées ou mariages. Aujourd’hui, un groupe de rap peut trouver chez nous une sono, un podium et des platines pour un tarif entre 100 et 150 000 FCFA (1000 et 1500 FF). Nous avons ouvert deux boutiques Hyper-Son à Dakar. Elles marchent très bien. Les jeunes peuvent aussi venir pour enregistrer une maquette sur un huit pistes. Pour 6000 FCFA, ils repartent avec leur démo sous le bras.
La seconde entreprise est un service de sécurité : « Delta Force », composé de jeunes jusque là délinquants. Ils sont environ une quarantaine entre 20 et 30 ans. Aujourd’hui, on les appelle pour de grandes manifestations : les concerts de Youssou N’Dour, d’Alioune Mbaye N’Der… Ces jeunes ont arrêté de zoner. Tous te disent qu’ils tournaient mal parce qu’ils n’avaient rien d’autre à faire.
Quels sont vos liens avec les autres groupes de rap sénégalais ?
On a été le premier groupe à vraiment démarrer au Sénégal. On s’est toujours intéressés aux « posse » qui sont venus après. En tout, on a dû donner un coup de mains à une trentaine de groupes comme les P-Froiss, Da Brains, Xelmi-Jo… En leur donnant des conseils ou en produisant une cassette mais on ne les signe pas. On ne veut pas avoir de rapport de business à long terme avec eux. Ce sont nos frères. On leur donne un coup de main puis ils font leur chemin.
Par contre, on a eu envie de réunir un échantillonnage du rap sénégalais. C’est ainsi qu’on a produit deux compilations : Sénérap 97 et 98 qui présentent en tout 23 groupes. On aimerait bien ouvrir ce concept à d’autres pays du continent. Produire une compil de rappers africains. Ça bouge beaucoup en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Gabon, au Ghana…
Comment êtes-vous perçus dans les quartiers de Dakar ?
Nous sommes passés par une phase difficile où les jeunes groupes ont eu besoin de nous critiquer pour se démarquer. A mesure que le rap s’est étendu du centre-ville vers les quartiers périphériques, il est devenu plus agressif, plus underground. Un courant hardcore s’est développé qui emploie souvent des expressions vulgaires en wolof, qui cherche absolument à choquer. Pour moi, ce n’est pas la meilleure chose dans le rap. Je trouve ça un peu regrettable.
Comment avez-vous travaillé sur votre troisième album qui est sur le point de sortir ?
Nous l’avons entièrement enregistré à New York avec une équipe technique 100% américaine. Cet album est co-produit par PBS Productions et la maison de disque « Palm Tree » (créée par Chris Blackwell, l’ancien patron d’Island Records). Dans ce disque, nous avons cherché à mieux intégrer des instruments traditionnels : kora et percussions, qui font désormais vraiment partie de notre musique. D’ailleurs deux instrumentistes nous accompagnent maintenant sur scène. Nous avons aussi invité Princesse Erika et Ky-Mani Marley sur deux titres. En travaillant à New York, nous avons profité de l’expérience des Américains. Il n’y à pas à discuter, le rap c’est vraiment leur bizz. Ils le maîtrisent tout en gardant de la fraîcheur, même si c’est devenu une grosse machine. Les Américains ont corrigé les défauts de nos flows.
Vous n’avez pas peur de perdre votre originalité ?
Au contraire. On renforce notre propre couleur avec les instruments traditionnels. Simplement, on améliore encore le flow, la vibe, le débit. Pour que, même si l’on ne comprend pas nos textes, on sente quand même l’âme du morceau.

///Article N° : 996

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