Lagos de l’intérieur : deux étoiles montantes de la photographie nigériane

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Après leur rendez-vous de Bruxelles l’an dernier, (1) le collectif nigérian DOF participe cet automne en Allemagne à de nouvelles expositions. « URBANreVIEWS. Lagos » est présentée du 27 août au 17 Octobre 2004 à la Galerie Ifa de Berlin, puis à Stuttgart à partir de fin novembre. Parmi les membres de ce collectif se trouvent deux femmes, encore très jeunes et déjà pleines de talent : Toyin Sokefun et Toyosi Odunsi.

Depuis les années d’indépendance, la profession de photographe a connu au Nigeria un développement sans précédent (2). Nulle part ailleurs en Afrique de l’Ouest, un pays ne dispose d’une presse aussi développée et d’une culture photographique aussi ancienne, en dehors peut-être du Ghana. Jusqu’au début des années 1990, si la profession rassemble plus d’hommes que de femmes au Nigeria, à partir du milieu des années 1970, elle commence discrètement à se féminiser. Et ces dernières années ont marqué un tournant : désormais, de plus en plus de femmes pratiquent le métier, s’illustrant plus particulièrement dans la photographie familiale.
Les femmes artistes (peintres et plasticiennes), elles aussi, sont relativement nombreuses au Nigeria, au point qu’une exposition leur a été consacrée en 2002 à la Galerie Nationale d’Abuja (3). Ces femmes, originaires de « l’élite urbaine » du sud du pays, ont pour la plupart bénéficié d’un solide cursus universitaire, certaines formées à l’étranger (aux Etats-Unis ou en Europe).
Toyin Sokefun : quand l’expérience photographique se fait humaine
Toyin Sokefun, née en 1978 à Lagos, est présentée comme la plus jeune artiste photographe du Nigeria. Elle doit également sa célébrité médiatique à ses talents de chanteuse, membre d’un groupe, Kush, qui mêle les styles gospel, jazz et R&B. En 1999, à sa sortie de l’université où elle a étudié l’économie, elle s’initie par un heureux hasard à la photographie (on lui a offert un appareil pour son anniversaire) et se prend vite au jeu. Soutenue par une famille très ouverte, elle répond, dans la foulée, à des commandes commerciales et collabore avec des organismes humanitaires. Elle a récemment réalisé un travail sur le sida au Nigeria.
« Ma plus grande satisfaction, me confie-t-elle, c’est de pouvoir me ‘connecter’ à une personne. Et ces ‘connections’ que j’établis se voient dans la photographie. Pour moi, c’est ça la photographie. Me rapprocher de la vie des gens et le processus photographique devient une expérience, non seulement pour eux, mais aussi pour moi. »
Son thème favori reste la femme, qu’elle photographie de toutes conditions, de tous âges. Son parcours s’inscrit déjà dans l’histoire de la photographie nigériane et Toyin de revendiquer ses « pères de la photographie », à commencer par Jackie Phillips (4) à qui elle voue une grande admiration et Don Barber qui a beaucoup fait pour la photographie de reportage au Nigeria ces dernières années. Toyin a depuis participé à diverses expositions collectives à Lagos, au Centre Culturel Français, et aux IVe Rencontres de Bamako en 2001. Fin 2003, elle a également participé à l’exposition Transferts, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.
Toyosi Odunsi : « raconter des histoires avec des images »
Toyosi Odunsi, née à Lagos en 1975, a déjà derrière elle un parcours bien rempli. En 1992, elle part en Grande-Bretagne suivre des études supérieures en communication. A partir de 1996, elle commence à s’intéresser à la photographie et à la vidéo, fascinée par leur capacité à documenter le réel. En 2000, elle choisit la photographie pour s’exprimer et jusqu’en 2002, parfait sa formation à l’Université de Westminster, où elle expose pour la première fois son travail.
Rentrée au Nigeria depuis bientôt deux ans, sa carrière a pris un nouveau tournant. Elle a participé à plusieurs expositions collectives dont en 2003, Telling Stories with Pictures au British Council de Lagos et le Mois de la Photo à Harare. Cette année, elle participait pour la première fois au Dak’Art. Ses cartes postales colorées sur les taxis de Lagos, offertes à 2000 chauffeurs dakarois, ont fait sensation lors du festival. Elles sont visibles sur le site Internet de Dak’Art 2004, au lien suivant : http://www.dakart.org/artistes.php3?id_rubrique=62
Après ces dix années passées à l’extérieur, son regard est encore neuf, alerte. Et de constater amèrement que les Nigérians ont oublié de regarder ce qui se passe autour d’eux. Son credo, c’est de « raconter des histoires » à travers ses photographies. Son modèle, c’est la photographe américaine Dorothea Lange qui a participé, lors de la grande crise économique des années trente, à la campagne photographique de sensibilisation de la FSA (Farm Security Administration). Elle est également très sensible au travail d’une autre Américaine, Diane Arbus, qui a su saisir toute la beauté et la dignité des gens considérés comme marginaux dans la société américaine.
Toyosi suit quatre à cinq de ces « histoires » en même temps, dont une qui lui tient plus particulièrement à cœur, celle d’une fillette de son voisinage, Khadija, l’aînée d’une fratrie de cinq enfants issus de la même mère. Khadija ne va pas à l’école, elle vend de la nourriture devant chez elle. Bientôt, quand elle aura atteint ses 13 ans, elle devra se marier, comme l’ont fait sa mère, ses tantes, ses grand-mères… Toyosi la photographie au quotidien, sans misérabilisme, en toute complicité. Et finit par s’impliquer dans sa vie. Récemment, elle m’apprenait avec joie que la jeune Khadija irait finalement à l’école. En photographiant Khadija, en la rendant « visible », elle veut lui redonner toute sa dignité et par là même, sensibiliser les gens au rôle de l’éducation comme facteur de développement personnel et social.
Un autre travail, rattaché à sa propre enfance, retient également son attention : le village de son père où, petite, elle passait tous ses dimanches, un lieu qui lui faisait très peur car l’on y pratique la magie noire. Comme pour exorciser cette peur, elle a photographié le shrine de son grand-père, les prêtres et prêtresses qui y officient toujours, essayant de restituer, grâce à la magie du noir et blanc, cette part d’angoisse et de fantastique qui alimentait jadis ses craintes enfantines.
Sa règle d’or est de savoir qui elle photographie et pourquoi. Elle ne se contentera jamais d’une image volée, aussi bonne fut-elle. Par son travail, elle voudrait décloisonner la société nigériane, montrer qu’il n’y a pas tant de différences entre une petite Khadija et une jeune fille de bonne famille vivant dans un milieu très protégé et qui fréquente l’école. Elle a déjà reçu plusieurs distinctions qui viennent saluer son engagement, dont le prix du Musée International des Femmes à San Francisco pour son travail sur les « baby women ».
DOF, la relève de la photographie nigériane
Toyin et Toyosi s’épanouissent au sein de DOF (Depth Of Focus – Profondeur de Champ), ce collectif dont certains disent qu’il est la relève de la photographie nigériane. Le collectif, d’abord composé de Kelechi Amadi-Obi, Uche James-Iroha, Amaize Ojeikere et Toyin Sokefun, s’est formé en 2001 aux IVe Rencontres de la photographie africaine à Bamako. Toyosi Odunsi et Emeka Okereke l’ont rejoint deux ans plus tard.
Tous vivent à Lagos et se sont donnés pour mission de photographier leur environnement immédiat. Si Toyin Sokefun et Toyosi Odunsi sont les témoins attentives du quotidien dans les rues et les foyers de Lagos, Uche James-Iroha et Kelechi Amadi-Obi, au contraire, ont recours à la mise en scène pour approcher les réalités de cette ville imprévisible. Amaize Ojeikere, quant à lui, montre la vie colorée et mouvementée des marchés à Lagos, et Emeka Okereke présente une série de photographies prises lors d’un enterrement. Au final, DOF se livre à « une subjective cartographie humaine et physique de la ville de Lagos. » (5)
L’exposition « URBANreVIEWS. Lagos », proposée par le photographe Akinbode Akinbiyi et l’urbaniste David Aradeon, s’est donné pour objectif de montrer Lagos sous toutes ses facettes. Le visiteur peut se promener à loisir dans cette mégalopole fascinante, à travers les différents parcours thématiques proposés. Pour restituer toute la complexité et la richesse culturelle de Lagos, des travaux (dessins, plans et relevés) d’architectes et d’urbanistes nigérians complètent judicieusement les regards croisés de plasticiens allemands et nigérians.

1. La première participation de DOF à une exposition en Europe a eu lieu dans le cadre d’Africalia 03 et de l’exposition d’art contemporain Transferts, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.
2. Lire à ce sujet mon précédent article sur la photographie au Nigeria : « Nigeria : le géant de la photographie », Africultures, n° 39, juin 2001, pp. 14-19
3. National Gallery of Art (éd.) : Creative Feminity, Visual Art Exhibition of the Works of Nigerian Female Artists, 21/11 – 21/12/2002, Abuja, 24 p.
4.Jackie Phillips, sans doute le plus célèbre portraitiste de Lagos, est né en 1929. En 1948, il quitte Lagos pour Liverpool, où il mène d’abord une carrière de boxeur. Il débute dans la photographie à Londres dans les années 1950, chargé entre autres de photographier les événements officiels au Palais de Buckingham. De retour au Nigeria, il reste dans les hautes sphères du pouvoir en photographiant les personnalités officielles de son pays.
5.Toma Mutubue Lutumba, commissaire de l’exposition Transferts, dans le cadre d’Africalia 03, Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 2003.
« URBANreVIEWS. Lagos »
Galerie Ifa – Berlin
du 27 août au 17 octobre 2004
Galerie Ifa – Stuttgart
du 26 novembre 2004 au 9 janvier 2005
Vernissage : le Jeudi 25 novembre à 18:00
Un catalogue accompagne l’exposition, abondamment illustré et accompagné des textes de David Aradeon et d’Akinbode Akinbiyi, commissaires de l’exposition.
Akinbode Akinbiyi (né en 1946 à Oxford, d’origine nigériane) est photographe depuis 1974. Il vit et travaille à Berlin, à la fois comme reporter et artiste. Il poursuit depuis quelque temps un gigantesque travail sur les mégalopoles d’Europe et surtout d’Afrique : le Caire, Lagos, Kinshasa et Johannesburg.
David Aradeon (né en 1932 à Lagos) est architecte et urbaniste, directeur fondateur du Sankore Institute for African Environment and Development à Lagos et co-fondateur de l’ONG Build with Earth, qui sauvegarde et valorise les constructions en argile.
Informations sur l’exposition (en anglais) : http://www.ifa.de/galerien/lagos/eindex.htm ///Article N° : 3490

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Khadija © T. Odunsi
Khadija © T. Odunsi





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