Vous souvenez-vous de Paco Yé ?

Entretien de Sid-Lamine Salouka avec Krysia Dowmon Perro, réalisatrice d'un documentaire sur la vie de Paco Yé.

Propos recueillis pour La Gazette de Sya, Bobo-Dioulasso, Burkina Faso
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Le groupe Farafina est aujourd’hui une mosaïque avec différentes entités qui se réclament toutes d’un même homme, Mama Konaté. Pourtant, de son vivant, celui qui a été sacré à plusieurs reprises dans les années soixante-dix « meilleur balafoniste » de la ville de Bobo-Dioulasso, voit son héritage partagé sous ses yeux. Certains de ses élèves tentent même de le déborder en créant des alliances musicales nouvelles. Fut de ceux-là Paco Yé, joueur émérite de djembé et danseur-vedette de la seule formation musicale africaine présente au concert « Live aid » en 1988 à Wembley (Angleterre).
Plus connu en Europe qu’au Burkina, son accident de moto suivi et son décès il y a quelques mois, n’ont pas fait de vagues dans les médias burkinabés. Ce silence à propos de celui qui, par son bagout, faisait figure d’intellectuel du groupe Farafina n’en finit pas d’émouvoir ceux qui l’ont approché. Parmi ceux-ci, on peut citer Krysia Dowmon Perro. Venue de sa Suisse natale, ce bout de femme a entrepris de raconter l’histoire de Paco Yé à travers un documentaire dont le tournage, pour ce qui est de la partie bobolaise, est presque terminé.
Quand nous l’avons rencontrée, dans l’après-midi du 16 mars à Bolomkoté dans la cour des Yé, c’est à un membre de la famille que nous avons eu affaire. Avec un simple boubou et un pagne pour vêtements, un dioula trébuchant à la bouche, personne ne peut dire que Krysia ne connaît pas son monde. Ne dit-elle pas du Burkina : « C’est un pays que j’ai profondément dans mon cœur »? Belle leçon pour ceux qui n’ont jamais encensé leurs propres idoles !
Pouvez-vous vous présenter ?
KRYSIA DOWMON PERRO : (KDP) : Je suis KRYSIA DOWMON PERRO, je suis réalisatrice de ce documentaire à titre d’amie – et de longue date – de Paco Yé dont j’ai suivi la carrière depuis qu’il est arrivé en Suisse. J’avais décidé de faire ce documentaire avec lui. C’est un projet que nous avions mis sur pied ensemble et que nous devions commencer à concrétiser au moment où il est décédé. J’ai donc décidé de continuer, de quand même faire le projet en changeant d’option bien sûr, parce que c’était prévu qu’il allait raconter sa vie. La nouvelle option est maintenant d’aller demander aux deux cultures dans lesquelles il a baigné c’est-à-dire vingt ans en Afrique et vingt ans en Europe. J’ai demandé aux gens qui l’ont côtoyé dans ces deux cultures de me parler de lui de façon à ce que le portrait soit le reflet convergent de la façon dont on l’a perçu en Afrique et en Europe.
Qu’êtes-vous en fait ? Journaliste, promoteur de musique ou cinéaste ?
KDP : J’ai fait beaucoup de métiers : j’ai commencé par être promoteur de musique, c’était mon premier métier ; Ensuite je suis devenue cinéaste, j’ai fait beaucoup de montage ; j’ai aussi fait de l’enseignement et je suis revenue au cinéma parce que c’est ma vocation.
Avez-vous produit des groupes burkinabés en tant que promoteur de musique ?
KDP : Non. L’activité de promotion, c’était avant ma rencontre avec le Burkina. Je travaillais en Espagne. J’ai suivi beaucoup de groupes de Flamenco et de musique du nord de l’Espagne, toutes les musiques de Catalanes, de l’Andalousie et de Barcelone… Quand je suis rentrée en Suisse j’ai arrêté et je n’ai plus promu d’autres musiques. Mais j’ai toujours été très mélomane. C’est aussi la musique qui m’a fait aimer le Burkina.
Cette rencontre avec Paco Yé est-elle la première que vous faisiez avec la musique Africaine ?
KDP : Oui, absolument. J’étais déjà venue une fois en Afrique. Je n’étais donc pas totalement néophyte. Simplement j’avais la vision de l’Afrique qu’on avait dans ces cas-là, quand on s’intéresse au reste du monde. C’était quand même très, très superficiel. Et puis les musiques qu’on entendait beaucoup à l’époque, qui étaient pour nous assimilées à l’Afrique c’étaient le reggae africain, c’étaient les musiques très commerciales comme le soukouss… C’est vrai que la musique traditionnelle, telle que la jouait Paco quand il est arrivé, on n’en était pas du tout habitué. Donc, pour moi, ça été une rencontre.
Pouvez-vous vous étendre davantage sur cette spécificité ou cette originalité que Paco a apportée ?
KDP : A l’époque on ne sortait pas des sentiers battus. Et puis le Groupe Farafina et Paco sont arrivés : ils ont joué leur musique à eux ; ils ont révélé aux gens que cette musique était extrêmement puissante, aussi puissante que les musiques commerciales sinon plus parce que très, très riche. Par rapport aux autres membres du Groupe Farafina, Paco avait une facilité de créer des contacts et de jeter des ponts entre sa culture d’origine et la culture européenne. Il était extrêmement ouvert tout en ne perdant pas son africanité. Il arrivait à créer des liens, à expliquer aux Européens des choses sur la musique qu’il était en train de créer. Il avait un pouvoir charismatique qui était hors du commun. C’était la figure de proue du groupe : c’est lui qui créait les liens et, en tant que musicien, il avait une manière de jouer qui faisait que, tout à coup, le djembé était mis à la portée de ceux qui n’avaient pas l’habitude de l’entendre. C’est-à-dire qu’il y avait une sorte de langage universel dans sa façon de jouer qui permettait à tout un tas de gens qui n’étaient pas forcément sensibles au djembé de ressentir des émotions qu’ils n’avaient pas connues auparavant.
Apparaissait-il, de par ses facultés pédagogiques comme le leader de Farafina aux yeux du public européen ?
KDP : Non. Pour les Européens, il était clair qu’il y avait deux leaders : Mama Konaté et Paco Yé. C’étaient les deux figures de proue. Les Européens ont aussi reconnu en Mama Konaté quelqu’un de totalement exceptionnel. Simplement, il ne représentait pas le lien social qu’était Paco Yé qui, lui, était toujours interviewé, présentait le Groupe et avait son réseau médiatique en fait !
Pour revenir au tournage. Je suppose que vous avez déjà travaillé sur l’épisode Suisse de la vie de Paco…
KDP : Non. La partie suisse, c’est ce que je ferai en deuxième.
Vous avez donc voulu suivre un ordre chronologique !
KDP : Voilà !
Comment cela s’est-il passé ?
KDP : Ça s’est exceptionnellement bien passé. Je pense qu’il y a beaucoup d’explications à cela. Il y a des gens qui, spontanément, sont venus apporter leur contribution parce que mon but était clair : Il ne s’agissait pas révéler les parties controversées de la vie de Paco Yé (Parce qu’il y en a !), Mais plutôt d’essayer de lui rendre hommage en tant qu’artiste, par ce qu’il a fait et pour ce qu’il représente pour les Burkinabés. C’est beaucoup plus facile de rentrer dans ce genre de projet que de rentrer dans un projet qui aurait été cherché dans la partie existentielle de sa vie par exemple. Paco, c’est quelqu’un que beaucoup de gens aimaient, qui était très apprécié. Il y a donc spontanément tout un réseau qui s’est constitué pour m’aider à faire ce film que je n’aurais jamais pu faire seule ; c’est une ouvre collective en fait. Et, dans ce sens, j’ai été complètement remerciée et aidée. Ensuite, il y a peut-être autre chose : certaines personnes sont venues m’aider parce que la mort de Paco a été saluée étrangement peu, comparée à ce qu’il a fait. Quand Ousséni Coulibaly [1] est décédé, on en a beaucoup plus entendu parler : il y a eu un tapage médiatique qui a été beaucoup plus conséquent que lorsque Paco est décédé. Lorsque Paco Yé est décédé, on en a vaguement entendu parler. Et il y a des gens qui ont ressenti cela comme quelque chose de pas normal. Aussi était-ce pour eux l’occasion de dire ce qu’ils avaient sur le coeur et de rendre hommage à cet homme à qui on n’avait peut-être pas suffisamment pas rendu hommage. Pour tout un tas de raisons très compliquées : c’était une question d’information, de concours de circonstances. Ce n’est pas intéressant d’aller chercher le pourquoi du comment… Simplement je pense qu’il y a des tas de gens qui ont trouvé là l’occasion de pouvoir exprimer ce qu’ils n’ont pas pu exprimer lorsque Paco est décédé.
Et les difficultés rencontrées durant ce tournage à Bobo-Dioulasso ?
KDP : Cela tient à une confusion de genre, je dirais. Les gens, quand ils m’ont vue arriver avec ma caméra, ont compris que je voulais « faire du cinéma ». Et quand on fait du cinéma, maintenant au Burkina Faso, on sait qu’il y a de gros sous derrière. Dans mon travail je me suis retrouvée parasitée par des histoires d’argent. Il est clair que lorsqu’on fait jouer des musiciens dans un documentaire par exemple, ce ne sont pas vraiment des acteurs ! Ça ressemble plutôt à une vision du réel. Malheureusement certains ont exigé d’être payés. Mais ça, c’est normal : c’est l’éternel dilemme entre l’occident et l’Afrique, qui remonte à très longtemps ; ses racines sont dans la colonisation, l’exploitation qui a déjà eu lieu… Simplement, moi j’ai un budget très, très réduit et j’ai dû mettre pas mal d’énergie pour expliquer aux gens que je n’étais pas venu pour faire de l’argent.
Les musiques dont vous parlez sont-elles des compositions originales ou des reprises de l’oeuvre de Paco Yé ?
KDP : Il y a eu à la fois des reprises de musiques de Paco et des compositions. Il y a eu parmi les gens qui m’ont aidée des gens avec lesquels je n’ai pas du tout eu ces problèmes. Et paradoxalement, ce sont les gens qui m’ont le plus aidée qui ont le plus donné sur le plan musical. La majorité des grands musiciens qui participent à ce film ont d’emblée compris que ce projet n’était pas commercial. Ils ont donné énormément de leurs personnes avec une générosité incroyable. C’est cette générosité du plus grand nombre de gens rencontrés qui m’a permis de continuer.
Les studios Dondoli ont assuré la prise de son du film. En êtes-vous satisfaite ?
KDP : Oui Dondoli est un studio tout à fait sérieux. Et justement Joseph Sangaré qui est à la tête du studio était un grand ami de Paco. Il a voulu que ce projet aboutisse dans de très bonnes conditions. Il a donné énormément de sa personne. Il a été très généreux.
Quels sont les techniciens européens qui vous accompagnent ?
KDP : Je suis juste venue avec ma caméra vidéo. Il y a une amie à moi qui est monteuse et qui m’a assistée durant une certaine période du film. Autrement, j’ai formé une équipe Burkinabé. Je suis venue chercher des gens ici pour travailler. Il n’était pas question que ce soit le film d’une Européenne qui vient avec des idées toutes faites. C’était une aventure. Il fallait que la majorité des gens qui y travaillent soient des Africains parce que, moi, je venais juste demander aux gens leur opinion.
Nous sommes dans la famille Yé, où vous logez, et non pas à l’hôtel. Participer quotidiennement à la vie de la famille de Paco apporte-t-il des éléments à votre façon de voir ?
KDP : Évidemment. Si j’ai fait ce film, c’est parce que je connaissais très bien la famille de Paco, que j’étais venue plusieurs fois, et que je savais qui allait pouvoir répondre de façon efficace à mes questions, à toutes les questions que je n’ai pas pu lui poser parce qu’il est décédé.
Revenons à Paco et à la World Music. Avez-vous une amorce de théorie le concernant ? A-t-il produit des disques ?
KDP : Oui il a fait des disques au moment où la World Music en était à ses balbutiements, avec Farafina justement. On ne peut pas dire que Paco et Farafina ont été les précurseurs de la World Music. À l’époque où Farafina est arrivé, il y avait dans tous les continents des précurseurs qui ont commencé en même temps qu’eux une sorte de mondialisation de la musique avec, pour le Burkina, le Groupe Farafina. Par exemple Miryam Makeba, on peut dire que c’était l’une des premières ! Mais c’est une évolution la World Music qui a commencé il y a très longtemps et quand Paco et Farafina sont arrivés, ils ont donné un coup d’accélérateur à ce mouvement. Ils ont tourné partout dans le monde et sont arrivés, avec leur musique, sans faire de concession sur le fait qu’ils allaient jouer quelque chose de bâtard. Ils ont joué de la musique traditionnelle et, avec cette musique traditionnelle-là, ils ont fait comprendre aux gens que c’était tout aussi puissant que le jazz par exemple. C’est dans ce sens-là qu’ils ont donné un coup d’accélérateur. Pour ce qui est de Genève en particulier, je peux dire que dans la ville où j’ai évolué, c’est vraiment le groupe-phare des débuts de la World Music.
Effectivement, dans l’aventure Farafina, Paco a souvent été taxé d’édulcorer la musique traditionnelle burkinabé. Beaucoup de musiciens locaux voient plutôt en lui une sorte de jazzman. Qu’en dites-vous ?
KDP : C’est vrai que c’était un peu la spécificité de Paco de prendre en main la musique traditionnelle et d’y ajouter quelque chose pour la faire évoluer. Mais toutes les musiques traditionnelles ne sont pas figées ! Il y a toujours des figures dans l’histoire de la musique traditionnelle, comme dans l’histoire du jazz, qui débarquent et qui ajoutent quelque chose. Sans faire de l’ethnomusicologie, on peut dire que, des musiques africaines qui sont arrivées en Amérique et qui ont subi l’éclatement des ethnies, est née une musique de fusion qui est devenue le jazz. Celle-ci a évolué vers tout un tas de formes différentes. En fait le jazz est une musique traditionnelle : c’est la musique traditionnelle des Noirs Américains. Pour la musique traditionnelle d’Afrique ou d’ailleurs, c’est la même chose. Si vous écoutez les musiques qu’on jouait il y a cinq cents ans, ces morceaux-là ont évolué avec le temps. Et il y a des gens qui les jouent et qui les rejouent de la même manière et il y a les figures qui y ajoutent quelque chose. Et Paco, on peut dire que c’est du jazz qu’il jouait, mais on peut aussi dire que c’était du Paco !
Paco, c’est la figure du musicien qui est sorti du terroir et qui a réussi. Pensez-vous que les musiques et les danses traditionnelles peuvent constituer une voie possible pour la jeunesse de Bobo-Dioulasso notamment, qui est confrontée au chômage. Beaucoup de nos jeunes gens font le voyage de l’Occident à ce titre. Vous qui avez un autre regard, qu’en pensez-vous ?
KDP : Je pense que le problème est le même partout. C’est-à-dire que les très bons artistes ont des chances de s’en sortir avec leur art et ceux qui le sont moins vont certainement rencontrer des désillusions. La difficulté maintenant est que l’Europe ayant connu des musiciens de qualité, c’est vraiment la qualité qui va gagner sa cause !
Que dites-vous de ces excellents produits des écoles de danses et de musiques africaines ouvertes par des Africains en Europe ? Certains des groupes qui en sortent jouent des musiques tout à fait comparables à ce qu’on peut entendre ici !
KDP : C’est vraiment le pendant de la World Music. À partir du moment où la musique commence à se répandre dans le monde elle fait des émules partout. Et si les musiciens tombent amoureux d’une musique, même si elle n’est pas de leur culture, je crois qu’ils peuvent créer des choses qui sont extraordinaires. Je suis absolument pour, je suis extrêmement… enthousiaste par rapport à de telles approches ! Il y a une seule chose qui m’effraie : c’est la colonisation de la musique américaine. Je veux dire qu’en ce moment, culturellement et économiquement, on subit une nouvelle colonisation qui est celle de la civilisation américaine, et du commercial surtout, malheureusement. Et si à, travers la World Music, des musiciens traditionnels du monde entier peuvent faire en sorte que cette musique-là (la musique africaine) soit autant entendue, alors tant mieux ! C’est une richesse en plus.
Avez-vous quelque chose d’autre à dire un champ que mon questionnaire n’a pas couvert et qui vous tient à cour ?
KDP (Hésitation) : C’est quelque chose de très personnel. J’ai déjà vécu un moment à Bobo-Dioulasso et j’en étais partie pendant un long moment. C’est ce projet qui m’a ramenée ici. Pour moi c’est une aventure extraordinaire parce que c’est un pays que j’ai vraiment profondément dans mon cœur. Je ne pense pas qu’il y a un autre pays que je porte tant dans mon cœur. Peut-être avec l’Andalousie. Mais cela a été pour moi un immense cadeau, à travers Paco Yé, qui m’a permis, à travers ce projet, de revenir ici. Et je pense que les liens que j’ai avec ce pays auront contribué à la forme définitive de ce film qui risque aussi d’être un portrait croisé de la ville de Bobo-Dioulasso et de Genève.

[1] Ousséni Coulibaly, lead vocal du groupe « Les Frères Coulibaly », décédé en Suisse en décembre 2002 a eu droit à tous les honneurs de la République et de la presse nationale.///Article N° : 3489

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