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Un météore traverse notre ciel :

Les Traces du caméléon
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Il est bien connu que nul n’est prophète en son pays. Cette parole biblique est vérifiée s’agissant de la formation musicale Farafina qui est plus connue à travers le monde qu’au Burkina Faso, sa terre d’origine. Quant à la mémoire de Paco Yé, le porte-parole et danseur vedette de ce groupe, il s’agit d’un véritable processus de méconnaissance qui est particulièrement douloureux. En effet, lorsque Paco Yé meurt en 2002 à Genève des suites d’un accident de moto survenu à Bobo-Dioulasso trois ans plus tôt, le public Burkinabé en est à peine ému. Son corps n’ayant pas été rapatrié, il ne bénéficie pas d’oraison funèbre officielle, encore moins de funérailles nationales. Pire, à Bolomakoté et à Bobo-Dioulasso, son quartier et sa ville natals, ceux qui se targuent de connaître l’histoire de Farafina le désignent comme un traître ayant travesti la ligne musicale purement traditionnelle du maître Mama Konaté, en touchant au jazz et à la world music.
C’est contre cet oubli infâme que s’insurge la Suissesse Krysia Dowmont avec la sortie en avril 2011 d’un documentaire consacré à Paco Yé. D’abord conçu pour mettre en lumière le travail artistique de Paco du temps où ce dernier était vigoureux et renommé, le film a pris une autre tournure après l’accident fatal du personnage. En tant qu’amie de Paco Yé, Krysia Dowmont décide alors de partir à la recherche de ceux qui ont vraiment connu ce « caïman de deux rivières », dans une démarche empreinte de sympathie mais sans occulter les controverses du sujet.
Les premières séquences du film, composées de plans d’un cimetière en Suisse suivis d’un ralenti de Paco dansant, créent dès le départ une atmosphère funèbre. Krysia Dowmont a recours à des archives d’horizons et de formats différents ainsi qu’à des interviews réalisées, tant en Afrique qu’en Suisse, pour disséquer le parcours de celui qui fut son professeur de danse avant d’être un ami très proche.
Dans le déroulement des chapitres de sa vie, c’est le danseur hors pair qui vient en premier. Très inventif, Paco est un chorégraphe qui a influencé les codes de la danse traditionnelle. Il n’hésitait pas à mêler les pas de femme à ceux des hommes, à coupler l’évolution sacrée des masques aux trémoussements des réjouissances populaires. Scénographe, il crée le costume de scène de Farafina à partir d’éléments stylisés de la statuaire bwaba, son groupe ethnique d’origine. Cette démarche transversale ne laisse pas indifférent, au point que Stéphane Korlbanis, un danseur européen, dit de Paco qu’il enseigne « une danse spirituelle, vitale ».
Mais Paco est loin d’être un gourou. Il est surtout un artiste avide d’échanges et de partages. Son besoin de faire des expériences nouvelles en fait un personnage borderline. Fêtes, femmes, alcool et substances illicites traversent la vie de celui qui se veut l’ambassadeur du Burkina, un pays quasiment inconnu. Communicateur hors pair, il inverse les tendances. Ainsi, Bolomakoté, quartier misérable de Bobo-Dioulasso dont le nom signifie « Pas le choix », devient-il un lieu de pèlerinage, une sorte de Mecque pour les Européens (en particulier les Suisses) qui veulent apprendre des danses africaines originales. Ses cabarets deviennent des lieux de vie où la bière de mil (le dolo) est servie dans des calebasses et passe de main en main, indistinctement de Bobolais à Suisses et inversement. Les cours de ses habitations deviennent des classes de danse à ciel ouvert où se mêlent sans complexes touristes et autochtones. Farafina dépasse ainsi la simple expression musicale du groupe pour atteindre la dimension existentielle de ce mot : « Au Pays des Noirs ». Cette vision est matérialisée par des scènes du quotidien qui ponctuent le film. Pourtant, l’image d’une femme qui tire de l’eau d’un puits traditionnel ou celle d’un apprenti forgeron activant le foyer au rythme millénaire de soufflets en peau de chèvre ne sont pas un tribut rendu à la couleur locale. Il s’agit au contraire d’une démarche respectueuse qui veut replacer Paco dans son univers originel, dans une logique de continuation où gestes et paroles sont indéfiniment répétés au long des âges. Mais les rapports d’argent induits par le tourisme sont également présents et brouillent quelque peu ce tableau idyllique…
Krysia Dowmont va à la recherche des gens qui ont connu l’enfance de Paco, période où l’école buissonnière assidûment fréquentée permettait au personnage de suivre les musiciens et de se former au contact de Mama Konaté, le meilleur balafoniste de la ville. Les gens qui parlent sont les aînés du quartier, les amis d’enfance ou sa sœur mais aussi Mama Konaté et d’autres membres de Farafina. En Europe, Isabelle Martin sa compagne, une de leurs deux filles, ses anciens élèves et des acteurs du monde du spectacle interviennent pour nous dévoiler la personnalité de Paco.
La réalisatrice privilégie une vision rapprochée, quasiment intimiste. Les images de grandes scènes sont rares. Juste quelques plans du festival de Montreux en 1985 et des rencontres avec les Rolling Stones, ou Ryuichi Sakamoto. Mais du mythique concert de Wembley pour la libération de Nelson Mandela en 1988, aucune image ! Car ce qui est recherché, c’est la réalité humaine, la vérité de l’homme pris dans le tourbillon de ses ambitions et de ses contradictions, symbolisé par un masque dansant, appelé Mamba-le-Caméléon.
L’attrait de l’abîme est aussi une dimension de la vie de Paco avec l’omniprésence de la mort qui revient dans ses propos avec une récurrence baudelairienne. La chanson Kaburu Dibi (Les ténèbres du tombeau), composée par Mama Konaté dans les années soixante-dix et qu’il adapte en funk, revient ainsi régulièrement dans la bande-son. À la fin du film, l’émotion est insoutenable, sans que la réalisatrice tombe pour autant dans le voyeurisme : la mère de Paco pousse bien un sanglot à la vue d’une vidéo qui présente son fils en train de danser, mais il n’y a aucune image du personnage diminué après son accident. Seule l’analogie d’un montage parallèle présentant Paco chantant dans la rue à Genève et un éclopé, probablement un mendiant filmé de dos et qui se déplace péniblement du côté de la grande mosquée de Bobo-Dioulasso, fait le lien entre la souffrance physique et la fin d’un héros qui meurt en exil. Pour le spectateur, cette métaphore est encore plus atroce.
À travers Les Traces du caméléon, Krysia Dowmont a restitué à l’histoire un épisode majeur de la musique burkinabé. Cette œuvre qu’elle a portée une génération durant, relève d’un devoir de mémoire individuel : ce sont les vraies funérailles de Paco Yé. Ce film figure une véritable veillée funèbre au sens traditionnel du terme car, durant celle-ci, les contemporains du défunt prennent la parole et racontent ce que fut sa vie. On retient que Paco ne fut pas juste un météore qui a traversé notre ciel. Ce fut un homme qui a fait son soleil (1), un professionnel aux idées larges que les jeunes générations doivent connaître. Krysia Dowmont peut désormais rentrer dans sa Suisse natale : elle a joué sa partition. Et bien.

1. Une personne qui a marqué son époque, en jula.///Article N° : 10362

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Les images de l'article
Paco Yé, podium © Kryshia Dowmont
Masque oiseau 86 © Kryshia Dowmont





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