Entrer dans le côté tragique de Paco Yé

Entretien de Sid-Lamine Salouka avec Krysia Dowmont

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Huit ans après le tournage, la réalisatrice suisse Krysia Dowmont sort enfin le film Les Traces du caméléon, consacré à l’artiste musicien-danseur Paco Yé, qui fut le porte-parole du groupe Farafina. Seule formation africaine présente au concert d’hommage à Nelson Mandela au Wembley Stadium en 1988, Farafina s’est disloqué depuis en une multitude de petits groupes qui n’ont jamais eu le succès de l’originel. Paco Yé, qui avait déjà entrepris une expérience de world music, rompant avec la voie purement traditionnelle du fondateur Mama Konaté, est mort en 2002 des suites d’un accident de moto. Bien d’autres membres de l’ex-Farafina sont décédés depuis, le dernier en date étant Mama le 6 octobre 2010.
Dans cet entretien, Krysia Dowmont revient sur le devoir de mémoire qui justifie ce film. C’est le témoignage d’un engagement quasi sacerdotal qui l’a amenée à vivre à Bobo-Dioulasso, la ville natale de Paco Yé, depuis 2003. Elle semble ainsi avoir fait le deuil de cet artiste, puisqu’elle rentre en Suisse, après la première de ce film le 8 avril 2011, à l’Institut français du Burkina Faso, à Bobo-Dioulasso.

Comment avez-vous rencontré Paco Yé ?
J’ai rencontré Paco très tôt, à son arrivée à Genève. J’ai été son élève, je prenais des cours de danse avec lui. Je l’ai connu d’abord comme professeur de danse et, par la suite, nous sommes devenus amis. Pendant toute sa vie, il a été un ami. Il faisait partie d’un groupe où, ensemble, nous étions très liés. D’ailleurs le film rassemble des amis. Je n’ai parlé qu’avec des personnes qui l’ont connu de façon intime.
Le film Les Traces du Caméléon a été tourné depuis 2003. Pourquoi une attente si longue avant d’arriver à sa sortie aujourd’hui ?
En fait, le film devait être tourné avec le sujet principal, Paco Yé. Mais à partir du moment où il est décédé, j’avais deux choix : ou bien faire un film où on parle de lui mais où on ne le voit jamais, ou bien faire un film avec des archives. Et les archives, cela prend beaucoup de temps pour les rassembler. Au début, j’ai trouvé celles de la télévision et du Festival de Montreux. Mais pour moi, elles ne donnaient pas la dimension intimiste et ne reflétaient pas le caractère du personnage. J’ai donc mis quelques années à rassembler ces archives. Voilà pourquoi cela a pris du temps.
On voit bien que la qualité des images d’archives n’est pas uniforme. S’agit-il de copies privées ?
Effectivement. Il y a du super 8, il y a de la vidéo VHS, il y a de la vidéo sur des petits formats, il y a tout un tas de supports différents qui m’ont été remis par des gens qui ont filmé Paco au cours de leurs rencontres, et aussi par des amis. Voilà pourquoi les archives ont des qualités d’images qui sont différentes.
Vous ne semblez pas non plus satisfaite du son en certains endroits…
En fait j’ai eu deux regrets mais qu’on peut rattraper facilement. C’est au début et à la fin où il y a une musique qui sature complètement dans les basses. On n’entend que des bruits sourds alors que c’est censé être de la musique. J’ai déjà contacté les techniciens qui travaillent sur le mixage à cet effet.
Peut-on dire que, de 2003 à 2011, le sujet conserve encore un cachet d’actualité ?
Oui. Encore plus que quand Paco Yé est décédé parce que ce que j’ai pu remarquer, c’est qu’on était en train de passer dans l’oubli. Je sais bien qu’au départ les gens le connaissaient encore – je veux parler des gens de sa génération – mais petit à petit les jeunes ne le connaissent plus. Il arrive que je parle de Paco dans la rue à des gens de la jeune génération, et ils ne le connaissent pas ! À mon, avis, c’est dommage qu’un artiste de cette envergure – qui a porté si haut et si loin les couleurs de la culture du Burkina – soit en train de sombrer dans l’oubli. Donc, à mon avis, c’est le moment de sortir ce film avant que Paco Yé ne soit totalement oublié. Ça, c’est la première raison. La deuxième raison, c’est qu’il a participé de façon très, très active à une page de l’histoire de Bobo-Dioulasso où la qualité et l’excellence étaient primordiales. Et je crois qu’il n’est jamais inutile de rappeler qu’on ne peut pas se contenter de jouer un peu et de la médiocrité, quoi ! C’est bien d’avoir des gens qui ont mis la barre très haut.
Cette déclaration signifie-t-elle qu’on ne trouve plus, à Bobo-Dioulasso ou même au Burkina, des artistes de la classe de Paco ?
Je ne connais pas tous les artistes qui jouent en ce moment sur la scène bobolaise (1). Je ne peux donc pas répondre à cette question de façon certaine. Mais je peux dire que je vois beaucoup de groupes, j’entends beaucoup de musiques, je vois beaucoup de clips à la télévision qui, à chaque fois, me laissent toujours sur ma faim sur le plan de la qualité artistique. Je crois pouvoir me permettre de dire que depuis qu’un groupe comme Farafina, je veux parler de la première formation, ne joue plus, ne tourne plus, je n’ai personnellement plus ressenti les mêmes frissons, les mêmes émotions avec les groupes que j’ai vus après.
Paco Yé symbolise la fin d’une époque, même si elle perdure avec la dislocation du groupe Farafina qui a donné naissance à plusieurs avatars. Certains acteurs de cette aventure Farafina tiennent des rôles dans le film et donnent des éclairages sur la vie de Paco. Je veux parler notamment de Mama Konaté, récemment décédé, lui aussi. Dans le générique de fin, vous rendez hommage à tous les disparus de cette époque. Que pouvez-vous dire de Mama Konaté en particulier ?
Mais, je dis la même chose ! Si vous voulez, à travers Paco on a également l’occasion d’entendre la musique de Mama. Et Paco, à plusieurs reprises, lui rend hommage dans le film et se place vraiment comme le petit frère rendant hommage à son aîné. Oui, je dirai la même chose : c’est l’excellence, c’est la qualité, c’est la beauté de la musique d’une époque qui, si on n’en laisse pas de traces, va disparaître dans l’oubli. C’est quelque chose qui me fait de la peine et cela a contribué à l’énergie énorme que j’ai dû déployer pour faire ce film. Il s’agit du refus qu’on oublie et qu’on n’entende plus cette musique.
Ceux qui ont vu le film ont été bouleversés par sa tonalité pathétique. On y voit par exemple la mère de Paco pleurer devant un poste téléviseur quand son fils paraît. N’en avez-vous pas trop fait dans le pathos ?
On parle de l’aspect un peu pathos de la fin du film. C’est volontaire. C’est un risque que j’ai pris parce que pour moi la vie de Paco est une tragédie. Et de la façon dont les gens racontent cette vie, en fait ils racontent une tragédie. Ils prédisent une fin inéluctable, que tout le monde pressent et qui est inévitable, qui arrive sans qu’on ne puisse vraiment rien y faire. C’est vraiment cela la tragédie. Moi, j’ai choisi de mettre la fin sous forme de catharsis, c’est-à-dire de ne pas occulter. Au contraire j’ai voulu entrer complètement dans le côté tragique de la fin de Paco. Mais j’ai évité d’expliquer comment on l’a trouvé après son accident de moto, comment il est mort. J’ai voulu simplement montrer ce que cela fait, ce que cela nous a fait, à nous, d’assister à cette tragédie. Et j’ai voulu replacer le spectateur dans cette émotion-là. Il y a des gens qui ont trouvé que c’était extrêmement salutaire parce que ça leur a permis d’éprouver une émotion très forte. Il y a des gens qui sont venus me voir en me disant qu’ils ont fait le deuil de l’artiste en même temps qu’ils l’ont connu. Une dame qui est venue me dire : « Je ne l’ai pas connu. Mais à la fin, j’avais perdu un ami. Et j’avais perdu l’occasion d’avoir connu un grand artiste. » C’est exactement ça que je voulais faire. Maintenant, il y a des gens qui ne supportent pas ce genre d’émotions extrêmes. C’est pourquoi je dis que c’est un risque que j’ai pris parce que si on ne supporte pas d’aller au fond de la tragédie, on a forcément un sentiment de rejet.
Pour certains qui l’on connu, Paco est coupable d’avoir voulu trop prendre de l’Occident. Mama Konaté dit de lui : « C’est le caïman de deux rivières ». Est-ce le sentiment ultime qu’il faut retenir de Paco Yé ?
C’est une lecture africaine. Mais il y a une autre lecture de cette histoire, qui est la lecture occidentale
Peut-être. Mais même une de ses élèves suisses dit qu’il était trop généreux et trop en tout…
Qu’il était « trop » ? Non. Ce n’était pas un être outrancier, dans le sens vulgaire du terme. Non… (Silence) C’était quelqu’un qui brûlait la chandelle par les deux bouts, quelqu’un d’extrêmement passionné qui avait décidé de ne pas vivre à moitié. Les Européens disent que tout était trop parce qu’il était trop jeune, parce qu’il a été trop loin, parce qu’il a trop bu, parce qu’il a trop bien vécu avec les femmes… Voilà ! Ça, c’était trop. Maintenant, Mama ne dit pas ça : Mama dit qu’il n’a pas su choisir entre sa rivière d’origine et l’autre rivière qui était la rivière de l’Occident et qu’il aurait dû venir plus souvent en Afrique. Qui a raison et qui a tort ? Parfois les gens se rejoignent quand ils en parlent mais ce n’est pas tout à fait la même chose. J’ai voulu que les deux façons d’en parler se rejoignent dans ce film et, qu’à la fin, on ne sache pas vraiment ce qui s’est passé. Parce que c’est quand même mystérieux, un homme qui brûle la chandelle par les deux bouts ! Même quand il était en pleine forme, Paco brûlait déjà la chandelle par les deux bouts. C’est ce qui a fait qu’il a eu son accident… Depuis le début, il savait qu’il allait mourir jeune. Il parlait de la mort tout le temps, Paco. Ce film est aussi un film sur la vie et la mort. C’est le deuil…
Continue-t-on de parler de Paco à Genève ?
À Genève, dans un milieu assez restreint on ne l’a toujours pas oublié mais je pense qu’on ne parle pas plus de Paco ici qu’à Genève. Comme il est mort très jeune, parce qu’il est parti trop vite, il n’a pas eu le temps de se faire connaître à la mesure qu’il méritait.
Il y a aussi une trace que cette génération a laissée à Bobo, celle d’un certain tourisme. Aujourd’hui se pose encore la question de l’occasion gâchée. Pour certains jeunes du quartier Bolomakoté, cette phrase revient souvent : « Ce sont des aînés qui ont eu de la chance mais qui en ont mal profité ! » Et, à la fin du film, on voit que tous ces grands créateurs sont morts pauvres. Est-ce vraiment ce qu’il faut en retenir ?
Ces jeunes qui parlent maintenant, ils ne sont pas encore devenus des aînés. Je pense que ce n’est pas facile de bien profiter. D’ailleurs bien profiter, ça veut dire quoi ? Garder l’argent ? Construire des maisons ? Si c’est ça, oui. Mais Paco et les autres étaient des pionniers. Ils se sont donc trouvés désemparés au contact de cette civilisation qui consomme énormément et qui les rend consuméristes. J’espère que si ces jeunes ont la sagesse d’essayer d’analyser la façon dont les anciens ont agi et qu’ils ont la sagesse de ne pas refaire les mêmes erreurs, ils pourront dire à la fin, lorsqu’ils seront des anciens : « Moi, j’ai fait partie d’une autre génération : j’ai construit, je n’ai pas brûlé la chandelle par les deux bouts, j’ai su où étaient les pièges et je ne suis pas tombé dedans ! »
Avec ce film, vous prenez en charge un patrimoine. Pourtant, on n’a pas vu un représentant du ministère de la Culture du Burkina à la première ! Faut-il lier cela à l’absence d’hommage officiel à la mort de Paco ?
J’ai beaucoup regretté l’absence des officiels. Mais peut-être que je ne suis pas suffisamment rompue aux techniques d’approche des officiels. J’ai vraiment regretté qu’ils ne soient pas là parce que ce sont eux aussi qui peuvent jouer le rôle de transmetteur et qui peuvent aider ce film à être vu par ceux qui doivent le voir, c’est-à-dire par le public burkinabé (2).
Depuis la fin du tournage des Traces du Caméléon, vous êtes revenue à Bobo-Dioulasso où vous vivez depuis quelques années. Vous avez même eu des expériences cinématographiques avec certains réalisateurs comme Issa Traoré de Brahima et Sékou Traoré qui étaient très enthousiastes quand vous avez lancé le projet de la série Le Nouveau Royaume d’Abou. Mais, apparemment, on n’en a pas vu d’autres. Pourquoi ?
Je travaillais beaucoup avec Sahélis Productions dont, comme vous l’avez dit, Sékou Traoré et Issa Traoré étaient les dirigeants. Mais il y a eu des conflits internes qui ont amené à une scission et à la naissance de deux productions. Quelque part, la collaboration que nous avions ensemble a souffert de ce moment de séparation. Mais il est tout à fait probable et possible que de nouveaux projets naissent. D’ailleurs on est en train d’en parler.
On vous voit aussi avec votre compatriote Bernie Goldblat. Y a-t-il quelque chose en vue ?
Bernie, c’est un… c’est mon « petit frère ». Il m’appelle aussi sa « grande sœur ». C’est un cinéaste que je trouve extrêmement intéressant et prometteur. Non, pas prometteur : il a déjà prouvé ce qu’il avait à prouver. Je l’admire beaucoup. Nous avons travaillé une fois ensemble sur une fiction de commande que j’ai réalisée. Il a accepté d’être mon assistant et c’est quelqu’un avec lequel j’espère pouvoir continuer à travailler mais en dehors de ça on se voit souvent. On est très proche.
Nous venons de quitter le Fespaco. Quelle appréciation faites-vous de ce festival ?
Je ne suis pas allée au dernier Fespaco parce que j’étais dans la phase de mixage de mon dernier film, Les traces du Caméléon justement. J’ai entendu que ce Fespaco était mieux organisé, que les gens étaient assez contents. Par rapport au palmarès, comme d’habitude les sentiments étaient mitigés. Mais comme je n’ai pas vu les films qui ont été primés, je ne peux pas dire si je suis d’accord ou non avec le palmarès. Pour revenir à mon film, il fallait le sortir absolument. Le film n’était pas vraiment prêt mais j’ai pu envoyer une copie de travail au Fespaco, même si elle n’était pas tout à fait aboutie. Je me disais que si le film était pris dans la catégorie Panorama, je mettrais les bouchées doubles pour le terminer, quitte à ce que ce soit un peu bâclé. Et puis il n’a pas été pris. J’ai été soulagée parce que j’aurais dû travailler trop vite et j’aurais eu alors moins de temps. Mais, d’un autre côté, je me dis que, même si sur le plan de la qualité (ou pour d’autres raisons) les gens n’ont pas adhéré, c’était un film qui avait sa place dans un festival au Burkina. J’espère que la prochaine fois, ils vont prendre le temps de le regarder et qu’ils vont lui donner une petite place dans un petit coin du programme.
Quel sera le destin des Traces du caméléon ? Ira-t-il dans des festivals étrangers ou restera-t-il local ?
Non, non, non ! Ce film va partir dans des festivals. Il va aussi être projeté en Suisse, puisqu’il intéresse autant les Bobolais que les Suisses et puisque l’histoire s’est passée dans les deux pays. Et les Suisses qui ont rencontré Paco ont eu un choc aussi. Beaucoup se sont intéressés à la culture africaine grâce à Paco. C’est aussi à eux que le film est adressé. Même si la thématique risque d’être ressentie différemment en Suisse.

1. Bobolais(e) : habitant(e) de Bobo-Dioulasso ;
2. La direction régionale de la Culture des Hauts-Bassins a répondu à la requête de Krishia Dowmont en organisant des projections publiques du film fin mai 2011.
Entretien réalisé le 21 avril 2011///Article N° : 10359

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