L’Algérie d’hier et d’aujourd’hui au milieu de nous et en nous

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Des descendants cherchent à comprendre, des intellectuels racontent et analysent : l’histoire des relations entre la France et l’Algérie. Deux ouvrages qui paraissent simultanément. nous rappellent que l’Histoire , donc le passé, se fait chaque jour chair, sang et émotion, et que tout héritage doit être reçu et assimilé avec distance.

Deux ouvrages de genres différents, en paraissant au même moment, ramènent une fois de plus, mais de manière neuve, l’Algérie au cœur de la société française. L’ouvrage collectif L’Algérie en héritage rassemble près de quarante témoignages de Français descendants de familles ayant vécu en Algérie, autrement dit, selon leur point de vue, algériennes. Aucun d’eux n’a connu l’Algérie mais tous en viennent par leurs parents ou leurs grands-parents qui l’ont quittée, la plupart du temps brutalement. Ils racontent donc la présence / absence de ce pays aimé mais perdu dont ils ont hérité et la manière dont ils vont s’emparer et s’approprier cet héritage parfois encombrant, presque toujours mystérieux.

Alors que la collection a déjà rassemblé les témoignages des Juifs (Un enfance juive en Méditerranée musulmane, 2012), de leurs parents et grands-parents racontant leur enfance, leurs souvenirs de la guerre ou de l’école (2014, 2016, 2018), ce sont maintenant les petits-enfants qui parlent. Ils descendent d’agriculteurs, de Juifs, de Kabyles, de fonctionnaires coloniaux, de harkis, de militants FLN : toute la gamme des positions défile autour de cette affirmation : « ils étaient français et ils étaient algériens » (229). Pourtant, pour tous, les termes pour désigner l’Algérie tournent autour du motif de la perte : continent englouti, pays imaginaire, béance, blessure, amputation, cartographie absente. L’image qu’ils en perçoivent confusément en fait un paradis ou un enfer, toujours lointaine et pourtant intrinsèquement liée à leur identité. Ils racontent les silences, les rares photos, les conversations familiales, les plats des grands-mères, les musiques orientales, les mots entendus, toutes ces bribes avec lesquelles ils vont tenter de construire cet héritage « bricolé » qui font d’eux des « hybrides » souvent « écartelés ».

Nés entre 1960 et 1985, ils sont des adultes qui ont chacun entrepris une reconquête de cet héritage pour savoir d’abord, comprendre peut-être, le pays, leurs parents, eux, se situer enfin, ici et maintenant. Pour cela, chacun trouve son chemin : travail universitaire, engagement social ou politique, et le plus souvent un voyage qualifié d’« initiatique » rempli de l’émotion de la reconstruction de soi, de la quête des absents, de la découverte de ceux qui les accueillent. Parmi eux, on retrouve sans surprise Jacques Ferrandez, Azouz Begag ou Fadéla Amara, les noms de Cherki, Stora, Mesguich et l’on découvre ceux de Cédric Villani et Arnaud Montebourg. Sous des formes diverses, qui vont de la lettre au père, à la planche de bande dessinée, ils sont dans le registre de l’intime et l’on partage les épreuves de ces familles bousculées par l’Histoire, de ces parents qui en voulant taire les blessures et « tourner la page » en France, ont transmis un imaginaire amputé. Ils sont les témoins de l’indispensable synthèse et réconciliation de cette histoire commune traitée, de manière plus distanciée par le psychiatre français Boris Cyrulnik et l’écrivain algérien Boualem Sansal. Leur dialogue sur la violence en général et l’histoire algérienne en particulier leur permet de reprendre, par bribes, l’histoire souvent tue des turbulences qui ont abouti au départ des familles des « héritiers » et à la situation contemporaine en Algérie, jusqu’au hirak de 2019.

Entre réflexion générale et illustration, la conversation dévoile la complexité des manipulations, remet chaque situation dans un contexte plus large. Une autre histoire émerge, fondée sur l’analyse des réactions des foules, des rapports de forces dans les partis, de la place de l’Algérie dans l’échiquier mondial. Et les descendants ne sont plus que des points minuscules dans ces grandes vagues de l’Histoire, les traces infimes de violents mouvements dont les causes ne sont qu’en partie connues.

Deux ouvrages à lire conjointement donc pour ici comme là-bas, ne plus boiter en soi puisque nous tous, Français et Algériens de toutes générations, avons hérité de cette histoire brisée et fantasmée. Il est grand temps de savoir, de comprendre, peut-être de pleurer et de construire ensemble.

Dominique Ranaivoson

Le 9 juillet 2020.

Mathieu-Job, Martine et Sebbar, Leïla, L’Algérie en héritage, St-Pourçain sur Sioule, Bleu autour, 2020, 245 p. ISBN 9 7 82358 481441.

Cyrulnik, Boris et Sansal, Boualem, France-Algérie. Résilience et réconciliation en Méditerranée, Paris, Odile Jacob, 2020, 263p. ISBN 978 2 7381 5168 1.

 

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