Uno, le mouvement antiraciste afro-italien qui monte

Entretien avec Francesca Hadija Sanneh, du collectif italien antiraciste et créatif "UNO".

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A travers le mouvement UNO (« Un » en français) qu’elle a cofondé, Francesca Hadija Sanneh, 24 ans, italo-sénégalaise, nous conduit sur les routes d’une nouvelle Lombardie afroitalienne. Une communauté enfin visible, réunie au nom du combat antiraciste et agissant à travers l’art.

And still we rise

Le collectif antiraciste et créatif UNO naît en mai 2020, et reprend le titre du célèbre roman de Pirandello « Uno, nessuno e centomila » (Un, personne et cent mille) paru en 1926. Il s’inspire aussi de la théorie de la physique selon laquelle l’unité contient le tout et vice versa : Francesca Hadija, une des fondatrices, nous explique : « Toutes les possibles déclinaisons des êtres humains entrent dans la même catégorie de l’existant mais doivent être appréciées dans leur diversité. Le Un symbolise cette volonté d’unité« . Pour solidifier cette union, les réunions du collectif ont lieu chaque mercredi dans la cour couverte d’un oratoire proche de la gare de Brescia, au nord de l’Italie. Les idées fusent, les enthousiasmes défient les masques de tissus personnalisés en wax ou bazin. Ce mercredi 8 juillet à l’ordre du jour, l’organisation de leur deuxième manifestation, celle du 19 juillet, ses enjeux, ses espoirs. « Cette fois-ci la manif’ doit être un max pluridisciplinaire« , ainsi s’ouvre le débat. « On doit mettre en avant l’artisanat et l’art d’afroitaliens avec des stands ! Exposer des peintures, des sculptures, des vêtements ! » « Pourquoi ne pas faire aussi un défilé de mode ? » « Oui bonne idée« . Les portables prennent des notes, affichent des listes, des chemins de fer. Nous sommes une dizaine, mais le groupe des adhérents qui animent les différentes plateformes web réunit cent-cinquante personnes. Ce qui se dira aujourd’hui, sera communiqué aussitôt aux absent.e.s. « Le déroulé des discours pourrait être celui-ci : Ius Soli, Ouvriers agricoles, Ecologie et Capitalisme et puis discussion ouverte selon les urgences affichées par les post-it« . Les pots-it, voilà un exemple d’outils de démocratie directe : après la distribution aux participant.e.s de la manif’ du 19, de post-it et stylos, une boite en carton tournera afin que chacun.e y laisse ses envies pour les groupes de discussions en clôture de la réflexion collective. Les membres de UNO imaginent également amorcer, en cette journée de rassemblement, des tandems linguistiques « On pourrait offrir des cours d’italien, anglais, français et apprendre, en échange, le wolof, le peul, le bambara… ». Je me rends compte assez rapidement que les fiches explicatives affichées sur la page instagram et sur leur blog https://unocollective.blogspot.com/ (site en construction), sont souvent suivies par une incarnation pratique concrète. Par exemple, la danse de résistance Gnawa[1], expliquée sur le net, est l’une des performances prévues pour la manifestation. « On doit aussi sortir du hip-hop toujours américain, faisons un dj-set avec du hip-hop des périphéries du système impérialiste ! » « Oui mais il faut commencer à tracter dès maintenant, booster nos réseaux sociaux à fond !« . Et c’est justement à propos de leurs moyens de communication virtuels que se concentre la deuxième partie de cette réunion. Ils imaginent la création d’une chaîne youtube appelée « Foreign excellence » pour mettre en avant des personnalités afroitaliennes contemporaines ayant un parcours singulier, mais aussi des rubriques concernant des figures oubliées du passé afrodescendant dans le monde. La troisième partie de la réunion est libre. Chacun.e raconte son ressenti sur le racisme, sur les préjugés entendus ou subis, sur la nécessité d’une approche intersectionnelle. On analyse le slogan « white lives matter », le suprémacisme blanc, le besoin de pédagogie à l’intérieur d’UNO, les principes démocratiques, l’importance du statut du collectif comme bouée de sauvetage lors de conflits idéologiques ou méthodologiques internes. La volonté de changement est palpable et palpitante. Francesca Hadija Sanneh, italo-sénégalaise, étudiante en droit au lexique d’une précision chirurgicale, à un moment affirme « Se faire définir par les autres, qu’on nous dise ce qu’on est sans possibilité de changement, c’est comme commencer un livre par la fin« . C’est à elle que je pose mes questions afin d’éclairer ce foisonnement d’idées et de propositions qu’est le collectif UNO.

En quelques mots, peux-tu décrire le mouvement UNO ?

UNO surgit du manque absolu de représentation et de subjectivation. Et de la nécessité de changer les discours avilissants sur les corps non blancs, en Italie. Le collectif est né formellement début juin, Il y avait l’urgence de prendre la parole suite au cas de George Floyd. Mais il existait, conceptuellement, depuis des années dans ma tête. Nous sommes des jeunes de première et deuxième génération, mais il y a aussi, parmi nous, des italiens blancs. Notre hétérogénéité d’origines, couleurs et âges, construit un microcosme très intéressant d’échange, qu’on aimerait étendre au reste de la société. On voudrait le faire à travers l’art et la culture, autant érudites que populaires. Nous avons choisi cette méthode de lutte après une analyse attentive de l’histoire des processus d’émancipation des groupes de personnes opprimées –surtout ceux des afrodescendants – chez qui l’art a joué un rôle fondamental (dans le domaine des revendications pour les droits civils et plus généralement dans les processus de décolonisation). De plus, l’Italie est connue pour sa sensibilité à l’art. Le collectif veut également traduire, adapter et porter à l’attention médiatique certaines luttes ayant lieu en Italie.

Vous avez publié un communiqué intitulé « And Still We Rise » en hommage à la poétesse africaine américaine Maya Angelou, avant votre première manifestation du 12 juin 2020. Qu’y affirmez-vous ?

Dans notre communiqué de presse et dans notre appel à la participation, nous avons essayé d’adapter et d’expliquer l’exigence de #blacklivesmatter à notre pays, en créant un cadre cohérent qui présente, à travers des exemples exhaustifs, la nécessité de cette lutte.

Nous avons donc ouvert avec la question des drames en Méditerranée, la plus grande tragédie de nos temps, imprégnée de rhétorique raciste aussi bien dans l’interprétation de ses effets que de ses causes. On veut éclairer les responsabilités européennes coloniales et néocoloniales, constamment exclues du discours politique et social, omission qui fausse à peu près tout.

Le deuxième point est celui qui concerne les ouvriers agricoles,[2] victimes d’abus, de violences et d’esclavage, dont les existences sont niées et omises. Des existences que quand elles émergent c’est pour en rabaisser la valeur, la dignité et l’humanité en les réduisant à des bras, de la pure et simple main d’œuvre.

Nous avons ensuite traité la question de l’éruption violente du racisme, physique et verbal, qui en Italie a culminé avec la fusillade de Macerata en 2018, quand un ex candidat de la Lega Nord a tiré sur huit personnes noires.

Nous parlons aussi plus spécifiquement des italiens somaliens apatrides pour soulever la question du colonialisme italien, violent et raciste comme toute expérience coloniale. Et ce, malgré l’envie de cacher ou d’édulcorer ce fait du récit officiel.

Un autre point fondamental est celui du racisme écologique, miroir des inégalités. C’est la preuve du manque d’une effective souveraineté des Pays non occidentaux, en particuliers africains. L’Afrique d’ailleurs est déjà en train de souffrir des effets du comportement absurde et arrogant des Etats riches, responsables au 86 % des émissions de Co2, contre le 4 % du continent, qui, donc, ne pourrait même pas envisager de renverser la situation.

Également déchirant est le manque de respect, les stéréotypes, la réduction des noirs et des non blancs plus généralement à des sous-humains et la surprise hébétée éprouvée par les bourreaux quand les victimes n’adhèrent pas à cette idée d’eux-mêmes.

Nous avons conclu notre communiqué de presse en mettant en avant le vécu commun des noir.e.s du monde, qui se traduit par le suprémacisme blan, avec ses formes différentes qui vont de la mort à la souffrance systématisée, systémique et transgénérationnelles.

Qui sont les artistes avec qui vous avez mené ces actions et lesquelles ?

Nous avons alterné discours éducatifs, témoignages et expressions artistiques. Les artistes sur scène (sauf un, Giacomo) sont tous afrodescendants, d’origine Subsaharienne, maghrébine,  ou métis. Nous avons ouvert avec la danse de Giacomo et Stewe sur les notes de ‘Unity » de Queen Latifah, en explicitant notre intention et conviction de fraternité. Nous avons ensuite ressenti la nécessité de célébrer des cultures non occidentales et/ou opprimées avec la danse « King Kunta » de Kendrick Lamar interprétée par Abder qui, avec sa force et fierté nous a permis de parler d’une autre question de notre histoire, l’esclavage. Antonio Saldi nous a conduits spirituellement dans le malaise et la violence du Sud des États Unis dans l’ère de Jim Crow avec « Alabama » de Coltrane, en clôture d’un témoignage sur l’enfer de la migration de l’Afrique à l’Europe. Nous avons ensuite voyagé dans l’espace avec son saxophone, par une impro sur les notes de Miles Davis. Sarah et sa sœur nous ont ensuite raconté la nostalgie pour le continent en dansant sur la chanson « Mal d’Africa » de l’afroitalien FULA. Nous avons conclu avec l’hymne à l’afroitalianité de Tommy Kuti et Slim Gong, qui ont assemblé trap, raggae et rap en nous rassemblant aussi.

La plupart des organisateurs et participants de UNO ont moins de 30 ans, mais les témoignages des « vétérans » de l’immigration ont été une contribution précieuse pour éclairer le changement de la société italienne par rapport à la thématique de la diversité. Quelle a été leur transmission ?

Leur apport est fondamental pour notre formation et notre conscience, pour nous aider à comprendre nos racines mais aussi pour analyser les changements et l’évolution du Bel Paese (l’Italie) par rapport à ces thématiques. Toutefois ils tiennent à nous laisser la place, donc ils nous soutiennent et conseillent, tout en désirant qu’on développe nos consciences et résistances dans la façon la plus indépendante possible

Comment avez-vous vécu la participation relativement importante à votre premier événement ?

Nous avons été étonnés par la réponse à notre manifestation. Avant tout, par le nombre des participants (environ 800), en deuxième lieu par l’hétérogénéité affiché dans la place mais, surtout, par l’attention intense, la curiosité, l’espoir, l’énergie et la force recueillies. Nous avons eu la confirmation que nous luttons pour tous : pour les opprimé.es et, ainsi faisant, pour qui ne veut pas opprimer et est prêt à se remettre en question pour ne pas le faire.

Vous souhaitez être indépendant vis-à-vis des partis, collectifs, et mouvements existants. Vous voulez faire entrer la dite « diversité » dans le tissu artistique et culturel italien. Visez-vous également à améliorer les droits socio-économiques des immigrés afrodescendants du pays ?

Absolument. Au-delà du Ius Soli (Droit du sol), nos revendications sont :

-La révision des programmes scolaires afin d’inclure l’histoire coloniale italienne et européenne plus généralement, parce qu’il est impossible d’analyser la réalité contemporaine en se référant à une narration qui omet et falsifie complètement l’histoire, bloquant ainsi l’empathie et une quelconque solution possible.

-La fin des pratiques néocolonialistes, supportées tous les jours par les choix financiers de nous tous. Il est important de comprendre notre pouvoir en tant que consommateurs et prétendre une chaîne de production étique mais aussi la fin de l’ingérence du capitalisme dans ses périphéries. Car c’est là surtout que les citoyens sont privés de leur identité et possibilité de choix, donc de leur même souveraineté et pour ça, privés de Pays qui sont les leurs de droit.

-Des actes de régularisation des migrants, dont les vies ne peuvent pas être réduites à la valeur des tomates cueillies et être livrées à des abus économiques, physiques par ceux qui les exploitent, mais aussi des abus moraux de la part d’un État qui fait découler leur dignité de leur utilité. La base de l’éthique, légale ou pas, c’est l’existence de droits inaliénables, indisponibles fondamentaux et inviolables qu’on n’acquière pas par un quelconque mérite, (forcément subjectif et probablement entravé par des variables infinies) mais par naissance. Le fait d’exister est en soi la condition nécessaire et suffisante pour les droits, comme écrit dans toutes les cartes des droits humains internationaux. Celles-ci, contiennent la pensée charnière du système moral occidental, trahi, vilipendé et vandalisé de la part de certaines rhétoriques particulièrement populaires aujourd’hui.

-Des politiques écologiques sérieuses et clairvoyantes, qui donneraient de la valeur à la vie des jeunes, car cette vie nous échappe à cause des folies de grandeur des gens attachés à leur place, ces patrons qui constituent la plus grand insulte et moquerie de l’histoire de l’humanité. Ils décident, littéralement, du destin de l’entière espèce humaine. C’est une dynamique écœurante et ne peut pas être menée en notre nom. Ceci étant particulièrement vrai dans le sud du monde, qui se meurt depuis longtemps à cause des effets d’une gestion déréglée des pays riches.

-Un code alphanumérique de reconnaissance des forces de l’ordre, pour préserver les citoyens et l’ordre-même, qui ne peut être sali par des abus de pouvoir et doit donc veiller à une méthode d’auto-perfectionnement, faisant en sorte que qui se trompe en offensant l’uniforme, puisse être reconnu et rendu promptement responsable. Nous n’avons pas besoin d’une autre Ecole Diaz ou d’un autre Stefano Cucchi pour le comprendre.

-Une abrogation des droits de sécurité, dont la rhétorique est déjà raciste car elle identifie l’étranger comme quelqu’un en lien avec la sécurité en handicapant sa perception en société.

[1] Danse initiée par les premiers descendant.e.s noir.e.s d’esclaves provenant de l’Afrique Subsaharienne et arrivé.e.s au Maroc, au port d’Essaouira.

[2] « Braccianti », nom italien indiquant ces travailleurs, souvent d’origine africaine, qui récoltent les produits agricoles pour des entreprises italiennes sans être régularisés.

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