Etre italo-éthiopienne en Italie

Hommage à Carla Macoggi

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Carla Macoggi est l’auteure de deux œuvres autobiographiques Kkeywa et La nemesi della rossa. Cet été, cela fait cinq ans que cette plume italo-éthiopienne nous a quittés, dans des circonstances étroitement liées à l’absence de dédommagement matériel et psychologique aux victimes du colonialisme italien. Aux vues de la montée de racisme et de xénophobie en Italie, j’ai choisi de rééditer, pour Africultures, un article initialement paru en 2014 pour la revue Scritture Migranti n.7 (pp. 37-43) à propos de l’écrivaine Carla Macoggi.

  1. C’est un été tragique, pour les migrants qui essaient de braver la mer de l’Afrique, vers l’Europe. Et le positionnement du gouvernement italien à ce propos, est tout simplement obscène. Non seulement pour l’insensibilité humaine démontrée, par exemple dans sa polémique autour de l’Aquarius, mais aussi pour l’oubli et le détachement que ces politiciens ont mis en place face au destin de populations africaines en détresse. Et cela, depuis toujours. Changement de perspective : il y a deux mois, je me suis rendue à une conférence, à Paris, sur la colonisation italienne en Ethiopie. J’en ai retenu beaucoup de choses, dont le fait que l’Italie n’a jamais mis en place un processus de décolonisation des esprits des Italiens, parce qu’elle s’est refusée, à Gauche comme à Droite, d’assumer cette colonisation comme sienne.

Pendant l’été 2013, une écrivaine éthiopienne timide et secrète s’éteignait, volontairement, entre les quatre murs de son appartement d’Imola. Comme d’autres femmes de sa génération elle avait fini par vivre en Italie, ex pays colonisateur: terre promise pendant toute son enfance dans la Corne de l’Afrique, mais en réalité mère faussement accueillante vis-à-vis d’elle, la femme, la métisse, l’émigrée (pour les éthiopiens), l’immigrée (pour les italiens) et l’athée dans un pays catholique. Car celle de Carla Macoggi, dite Kkeywa (en amharique « la rouge », terme utilisé pour désigner les personnes au teint clair) est une histoire pleine de déchirures, racontée dans deux romans autobiographiques qui lui servent de catharsis.

Deux textes, Kkeywa et La nemesi della rossa, qui tracent le combat identitaire et personnel d’une femme privée des repères fondamentaux pendant son enfance en Ethiopie, puis en Italie. Ecrivant à fleur de peau, elle offre un portrait touchant d’une jeune qui se cherche, ayant comme seul outil une sensibilité féroce et une intelligence à double tranchant.

Kkeywa bambina

Quand Carla Macoggi est née, d’une femme éthiopienne de dix-sept ans et d’un séducteur italien inconnu, ce sont les années soixante, et la vie de la protagoniste commence par une adoption symbolique. Son père naturel n’aura jamais connaissance de son existence et la paternité de la petite sera alors, de façon inattendue, assumée par un vieux fasciste devenu anarchiste et resté en Afrique malgré la fin du colonialisme. Le rapport qui le lie à Kkeywa est très particulier: il aurait lutté contre les natifs éthiopiens probablement en utilisant le gaz nervin pour garantir «une place au soleil» aux italiens, puis fait tuer l’arrière-grand-père de la petite : il sera pourtant  l’homme qui a fini sa vie dans un lit d’hôpital, veillé par Kkeywa et sa jeune mère,  c’est-à-dire sa famille de substitution.

Mais comment faire cohabiter consciemment sa participation au génocide et l’attachement intense à cette enfant qu’il gâte comme une princesse ? Son dévouement à la petite Kkeywa aura-t-il été une rédemption symbolique ? C’est à travers ce père féreng (blanc) que la protagoniste apprend, dès le début, à être différente : quand ils sortent, ce sont les seuls à être toujours accompagnés par un guide afin d’être inabordables par les miskin (les mendiants). A l’inverse des enfants locaux, la petite ne mange pas les restes du jour précédent dans le bol collectif, ne fait pas les travaux manuels pour aider sa mère, mais boit le précieux lait en poudre que son père lui fait acheter et, pour son anniversaire, elle ne porte que des vêtements produits en Italie.

Son père devient donc Le Mythe, comme plus tard le sera sa mère : l’idole qui se forme en étant absent(e). On le voit dans l’écriture de Carla Macoggi : elle projette dans la personne du vieux monsieur une sorte de sagesse qu’elle aurait aimé hériter de lui, car malheureusement ce père adoptif meurt quand elle a à peine sept ans et demi. Elle garde soigneusement des objets en souvenir dont certains témoignent de son idéal italien : une médaille commémorative de la guerre à laquelle il avait participé et son passeport vert sur lequel figure en doré «République Italienne ». Kkeywa reste donc avec sa mère, une femme très affectueuse mais peu présente, obligée de travailler en permanence suite à la mort du vieil homme. La petite est alors confiée à une amie, puis à une soeur.

Mais le vrai drame de la vie de Kkeywa commence quand sa mère accouche d’un nouvel enfant. Ne pouvant plus subvenir aux besoins de sa fille, elle la confie à Romana, une femme italienne qui gère la pension Lombardia à Addis Abeba, qui cumule amants et argent, ne peut vivre sans son Valium et exploite une quarantaine d’Africains qu’elle appelle ses quarante voleurs. Malheureusement la tutrice officielle de la petite fille va faire preuve de tous les aspects du colonialisme italien : arrogance, racisme, cynisme, cruauté, appétit sexuel démesuré et elle quittera l’Ethiopie pour la Nouvelle-Zélande quand le colonialisme ne lui apportera plus le profit espéré.  Le profit qu’elle attendait. Pourtant, à l’époque du changement d’habitation de l’enfant tout cela n’est pas encore visible et ce lieu incarne, pour la mère de Kkeywa, la rencontre avec l’Occident, la porte d’entrée d’un monde bien différent où sa fille, pense-t-elle, pourra trouver le bonheur et la richesse. Kkeywa a à l’époque dix ans et demi :

«Je ne connaissais pas la raison pour laquelle elle [ma mère]ne venait pas me rendre visite, mais j’étais convaincue que son rêve, quoique mystérieux, était aussi le mien [1]» (Macoggi 2011, 71).

A la suite de cette déchirure avec le cocon maternel, Kkeywa commencera à collectionner des souvenirs très vifs de son enfance si bien qu’on dirait que chaque instant passé auprès de sa mère a été enregistré puis mythisé avec une précision de détails étonnante. L’image que la protagoniste a de sa génitrice est celle d’une personne exceptionnelle dont la mémoire lui sert à faire face aux contradictions, censures et castrations qui caractériseront, plus tard, son accueil barbare en Occident.

L’acculturation forcée

L’enfance de Kkeywa est marquée par deux destitutions : sa mère est dépossédée de sa charge de responsable et l’empereur d’Ethiopie Hailé Selassié est détrôné par les militaires. C’est à cette époque que commence, pour la petite, un processus accéléré d’acculturation. On lui pose des questions qu’elle juge étranges : « Si je prenais ma douche dans la baignoire ou dans un baquet et si j’avais fait la Communion.[2] » (Macoggi 2011, 57). Romana, la femme qui “s’occupe” d’elle, l’inscrit à un cours de catéchisme et lui fait raser le crane car il faut absolument enlever les cheveux frisés ou, au pire, les lisser.

Un jour, en rentrant d’une journée passée au lac, la petite reçoit en plein visage : « Mon dieu, qu’est-ce que t’es moche si brûlée, si noire[3] » (Macoggi 2011, 80). Kkeywa est confuse. Les membres de sa famille trouvaient tellement beaux ses cheveux qu’on ne les lui avait jamais coupés depuis sa naissance et son teint était admiré de tous. Arrivée à la pension elle se voit attribuer une chambre pour elle seule, dans laquelle la tutrice installe un autel à la gloire de la Madone, du Christ crucifié et divers martyres afin de purifier cette habišà (native). Un endroit de solitude pour Kkeywa, qui a peur de dormir sans chaleur humaine et doit s’habituer à un quotidien où personne ne range ses couvertures, personne ne l’embrasse avant qu’elle plonge dans le sommeil et où elle est confrontée à d’énormes responsabilités, comme celle de gérer la caisse de la pension. Afin de l’éloigner de l’environnement éthiopien on l’inscrit au Cercle Juventus des expatriés italiens, on lui fait parvenir des BD du pays et fréquenter une école italienne. Des fois, sa “tante” ramène aussi des gens dans la chambre de la petite fille pour qu’elle leur récite par coeur des poésies ou des chansons populaires dans plusieurs dialectes italiens, comme s’il s’agissait d’un spectacle amusant et attendrissant. Romana cherche à tout prix à faire naître en elle un sentiment de mépris vis-à-vis de son peuple en lui rabâchant que les habiša sont des gens inefficaces et que leurs habits traditionnels, tant aimés par la petite, ne sont que des chiffons: « Tu ne vois pas que je n’achète jamais rien? Attends que la mère de Laura te donne les choses que sa fille n’utilise plus et qui ont été achetées en Italie [4] » (Macoggi 2011, 87).

Le discrédit commence alors à s’installer chez Kkeywa qui se méprise elle-même d’être habišà. Romana lui dit aussi qu’il faut contrôler les employés, au travail, afin qu’ils ne volent rien. Elle rajoute que sa mère ne vaut pas plus que les autres habišà car elle l’a gardée avec elle jusqu’au moment où son père était vivant et elle recevait de l’argent de sa part. Or, la chose plus grave est à mon avis résumée dans cette phrase emblématique que l’écrivaine confie au lecteur :

« Dans les yeux et dans les gestes de Romana, à la fin des années soixante-dix, j’ai vu que ma vie était vaine [5]» (Macoggi, 2012, 45).

Le projet d’acculturation semble réussir car un jour, à la grande surprise des employés locaux qui comme à leur habitude lui parlent en amharique, Kkeywa répond en italien.

L’Italie : la chute

Carla Macoggi, notre Kkeywa, a une écriture très originale, pleine de citations qui concernent presque exclusivement l’univers culturel occidental, que ce soit dans le domaine de la philosophie, de l’art, de la psychiatrie, de la littérature ou de la musique. On lit les mots de Wenders, Nietzsche, Magritte, Chatwin, Borges, Homère, Pirandello, Dante, Alda Merini, Leopardi, Joyce, Shakespeare. Virginia Woolf, Subsonica, Bowlby et d’autres personnalités.

Pourtant, en dépit de cette fascination, son arrivée sur le territoire italien n’est qu’une suite d’expériences douloureuses : la tutelle, l’accueil, le refus, le désaveu, l’abandon. Ni les soeurs d’un couvent froid et dépourvu de piété qui la font travailler, ni le couple avec enfants où elle est placée en service, ni les assistants sociaux qui l’hébergent dans le seul but de recevoir le chèque envoyé chaque mois par l’État italien, ne souhaitent devenir sa famille. Dans le couvent il fait très froid, c’est un établissement du XVème siècle. Les bonnes sœurs qui l’hébergent ne font preuve d’aucune compassion ni d’accueil chaleureux. Au contraire, leur disponibilité est froide, moralisatrice. On méprise sa féminité, on lui apprend à avoir honte de son corps, à le contrôler, à le cacher et on lui fournit les premiers médicaments anxiolytiques auxquels elle développe une dépendance. Les sœurs la poussent à accepter des petits boulots ingrats dont elles récupèrent le salaire. Bientôt elles la poussent à aller vivre avec un jeune couple, Gregorio et Lucrezia, bigots encartés au parti politique Comunione e Liberazione. Kkeywa s’y sent tellement seule qu’elle passe une longue période à téléphoner régulièrement à un inconnu avec lequel elle reste des heures au bout du fil.

Affectée dans son estime d’elle-même, dans son deuxième roman, La nemesi della rossa (Macoggi 2012), elle écrit les deux premiers chapitres à la troisième personne, puis, reprend également le courage d’écrire à la première personne. Carla Macoggi dite Kkeywa écrit plusieurs préfaces où elle semble vouloir se justifier, mettre en avant le côté “humain”. Cette fragilité est plus puissante que sa foi en la littérature, dont elle démontre les limites :

« Non, non. J’ai vécu une vie qui n’était pas la mienne. Rien de ce que j’ai écrit ne parle de moi. Rien de ce qui est écrit n’a jamais été traversé par le mouvement de mon corps, par le couler de mon sang [6]» (Macoggi 2012, 16).

Nebs ça reste le nom de l’âme

Fidèle à son idée de retourner, un jour, chez sa mère, Kkeywa choisi de s’inscrire à la faculté de Droit de Bologne pour pouvoir aider les personnes restées dans les ex-colonies, sans oublier les néo-natifs italiens comme elle et les nouveaux migrants. Dans une de ses préfaces Kkeywa dit écrire pour aider ces gens à soigner leurs traumatismes. Diplômée de l’Université à vingt-quatre ans elle commence à vivre dans l’indigence, et finit par être victime d’une forte dépression nerveuse.

Seule, à l’hôpital psychiatrique, elle murit l’idée d’un nouveau combat : lorsqu’elle sort de son expérience hospitalière, elle trouve une maison, un travail, un fiancé, passe un deuxième et puis un troisième master et, avec le temps, arrive aussi à s’acheter une maison. Pourquoi alors, en 2013, décide-t-elle de mettre fin à ses jours avant d’atteindre la cinquantaine ? Dans un de ses récits, Carla Macoggi raconte qu’enfant elle avait décidé d’arrêter de suivre les leçons d’amharique. Elle se rappelle particulièrement du dernier jour où elle apprit le concept de l’âme, appelée nebs (Macoggi 2011, 88): l’éclat qui existe dans chaque personne et qui ne peut se voir. *

Malgré le souhait de déracinement projeté par sa tutrice, elle raconte que nebs était quand même resté, pour elle, la seule façon de nommer l’âme. Peut-être qu’alors, pour se réapproprier son nebs, Kkeywa a du retrouver la petite fille qu’elle fut avant de quitter ses origines. Et il se pourrait que son souhait d’immatérialité sereine, comme elle écrivait, se soit réalisé :

« Tout pèse comme un rocher. Encapsuler la pierre dans un nuage pour la rendre légère c’est le secret [7]» (Macoggi 2012, 97).

 

 

 

Bibliographie

Macoggi, C. (2011) Kkeywa. Storia di una bimba meticcia, Carù (CN), Sensibili alle foglie.

Macoggi, C. (2012) La nemesi della rossa, Carù (CN), Sensibili alle foglie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Non conoscevo il motivo per cui [mia madre]non venisse a trovarmi, ma ero convinta che il suo sogno, seppur misterioso, fosse anche il mio.
[2] Se il bagno lo facevo nella vasca o in una tinozza e se avevo fatto la Comunione.
[3] Mamma cara, come sei brutta così bruciata, così nera.
[4] Non vedi che io non mi compro mai niente? Aspetta che la mamma di Laura ti dia le cose che sua figlia non usa più e che sono state comprate in Italia.
[5] Negli occhi e nei gesti di Romana, alla fine degli anni settanta, ho visto scritto che la mia vita era vana.
[6] No, no. Ho vissuto una vita non mia. Nulla di quel che è scritto parla di me. Nulla di quel che è scritto è mai stato attraversato dal moto del mio cuore e dal fluire del mio sangue.
[7] Tutto pesa come un macigno. Incapsulare la pietra in una nuvola per renderla lieve è il segreto.

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