» L’architecture est avant tout une démarche politique « 

Entretien de Christine Avignon avec Mahmoud Keldi

Paris, avril 2007

Jeune architecte d’origine comorienne, Mahmoud Keldi n’hésite pas – non sans succès – à relever les défis des marchés publics, tant en France, où il est installé, qu’en Afrique. Soucieux d’une réhabilitation moderne des matériaux locaux sur ce continent, il s’y investit à travers divers projets et prône une sensibilisation des états africains à l’architecture comme facteur de développement.

Quels sont pour vous les lieux marquants en Afrique dans le domaine architectural ?
Le patrimoine architectural Malien, en particulier celui du delta intérieur et celui du pays Dogon me plaisent énormément, c’est pour moi une source d’inspiration absolue. Des villes comme Djenné, Mopti, Ngomi ou Kwa présentent une esthétique architecturale dont l’Afrique entière peut être fière (1). Totalement à l’opposé, dans la péninsule arabique, on trouve la ville de Sana’a, connue pour son architecture de terre. Elle est classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Plus au Sud, Zanzibar présente une architecture et une culture proches de celle des Comores, dont je suis originaire. Le patrimoine architectural islamique est tout aussi intéressant, avec des architectures comme celles d’Hassan Fathi en Egypte.
Il existe certainement d’autres lieux, présentant des architectures à découvrir et à révéler pour que l’on puisse prendre conscience d’une histoire de l’architecture africaine.
Pourquoi l’architecture africaine ne suscite-t-elle pas plus d’intérêt, notamment en Occident ?
Simplement parce qu’elle est très peu répertoriée, trop peu enseignée et rarement médiatisée. À ma connaissance, il n’existe pas de revue d’architecture en Afrique. Nous ne disposons pas d’assez de moyens pour apprendre et comprendre l’histoire de l’architecture africaine : il est donc difficile de susciter de l’intérêt pour une chose que l’on ne connaît pas, ou très peu. Cette méconnaissance a comme résultat un manque d’écriture architecturale propre aux Africains et à chaque pays en particulier.
Existe-t-il des conférences ou des expositions sur le thème de l’architecture africaine qui permettraient de constituer un premier fond documentaire ?
Où ? En Afrique ? Certainement, mais je n’en connais malheureusement pas, sauf peut-être en Egypte… Une conférence est prévue sur l’architecture africaine en juin prochain (2) à Kumasi (Ghana), à l’université de Science et de Technologie de Kwame Nkrumah (KNUST).
La première exposition américaine sur l’architecture africaine de Tombouctou à Johannesburg a été récemment présentée au Centre Culturel de Chicago.
Pour ce qui est des conférences et des expositions, il me semble indispensable de susciter l’intérêt de tous les acteurs sociaux. En effet, le besoin d’un urbanisme et d’une architecture maîtrisés est plus que nécessaire pour faire face aux défis du siècle qui commence.
Qu’est-ce qui poussent les Africains à s’adresser plutôt à des étrangers lorsqu’ils ont besoin d’un architecte ?
Tout un tas de raisons, de la plus invraisemblable à la plus logique. L’une des plus claire est que l' » on dédaigne notre culture et on juge d’un mauvais œil notre histoire architecturale, malgré sa richesse.  » (cf. Ahmad Hamed, architecte égyptien).
Nous sommes aussi confrontés à cette fâcheuse tendance à croire que ce qui vient de l’Occident est nécessairement mieux et plus représentatif de la modernité. L’Afrique regarde vers d’autres horizons faute de prendre conscience de sa richesse culturelle et artistique. Il est à noter que les écoles d’architecture sont assez rares en Afrique. Je n’en connais qu’une en Afrique Noire : l’Eamau (Ecole Africaine des Métiers de l’Architecture et de l’Urbanisme) située à Lomé, au Togo. De ce fait, bon nombre d’architectes africains se forment à l’étranger.
Quel est le rapport des architectes africains avec les matériaux locaux ?
Ne connaissant pas de confrère exerçant en Afrique Noire, il m’est difficile d’en parler. J’ai cependant pu constater, lors de mes voyages, que les grands édifices publics récents sont issus de la coopération internationale chinoise ou européenne. Ce que j’ai pu observer me laisse à penser que ce rapport avec les matériaux locaux est aussi lointain que les personnes qui produisent ces architectures. Cependant je crois en l’intelligence de l’architecte et je suis persuadé que l’on trouve des bâtiments modernes exceptionnels. Il faut aussi être honnête, les Africains ont une image trop peu valorisante et valorisée de leurs matériaux ; encore une fois, ils regardent ailleurs, en Europe, en Amérique et plus récemment au Emirats Arabes Unis. Ils rêvent de vitrage, de béton, d’acier, de plastique etc., qui sont pour eux représentatifs de la modernité. Après tout pourquoi pas ? La plupart des matières premières proviennent du continent. Je pense qu’un simple travail de création et de mise en valeur est à mettre en place sur les matériaux locaux.
Pour ma part, j’essaie d’effectuer une démarche globale sur l’approche de l’usage des matériaux locaux. Une réinterprétation  » moderne  » de ces matériaux dit locaux, permettra certainement de les valoriser tant d’un point de vue esthétique que social, pouvant parallèlement générer une dynamique économique.
Comment peut-on faire évoluer les mentalités ?
Un travail de fond reste à faire tant sur le plan politique, qu’économique, culturel et social. Les gouvernements africains doivent remettre l’urbanisme et l’architecture au cœur des problématiques et de la politique de leur pays. Les programmes politiques se doivent d’intégrer une vision de la ville, car l’urbanisme a posé entre autre une question de santé publique, de part la densité du bâti et tous les problèmes liés à l’assainissement. Ma préoccupation n’est pas uniquement hygiéniste mais sur un continent où l’on meurt du paludisme et autres agents pathogènes, et où s’accumulent les problèmes d’autosuffisance énergétique, je pense que l’urbanisme et l’architecture maîtrisés peuvent apporter une réponse. C’est donc aux gouvernements d’être moteurs et de montrer l’exemple.
Quel est selon vous le rôle premier d’un architecte ?
L’architecte à un rôle social à jouer, c’est un acteur majeur et plus encore pour le développement des pays africains. Il fait la synthèse entre les demandes du client, les besoins fonctionnels, esthétiques, et le contexte géographique, climatique, économique, social et culturel. Sans minimiser ce rôle, et contrairement à un artiste pur, un architecte n’est rien sans un maître d’ouvrage éclairé, des utilisateurs ouverts, des entreprises volontaires et enfin des ouvriers qualifiés.
Ma grande question est : quel urbanisme et quelle architecture pour l’Afrique ?
Vous semblez accorder beaucoup d’importance aux personnes qui occupent les lieux que vous créez ?
C’est l’essence même de mon métier, créer des espaces fonctionnels agréables et qui peuvent susciter des émotions. Ma première démarche, c’est d’abord d’analyser le contexte environnemental et de comprendre la population et ses besoins.
Pensez-vous que l’architecture soit une démarche politique ?
A l’échelle d’un pays, il faut évidemment une volonté politique forte. J’exhorte les dirigeants africains à intégrer l’urbanisme et l’architecture dans leurs ambitions pour leurs pays au même titre que la santé, l’éducation, la famille, le développement, l’économie, la baisse du chômage, et autres grands thèmes. L’architecture est aussi la richesse d’un pays. La construction est un art du politique car elle est avant tout un art de l’espace public mais aussi une démarche collective.
Vous avez récemment été lauréat des  » Nouveaux albums des jeunes architectes « . Cette récompense était-elle importante pour vous ?
Oui, car c’est une distinction qui m’a permis d’être conforté dans mon travail et dans mes projets. Il m’est désormais possible d’avancer sereinement et d’envisager des orientations de travail avec encore plus de convictions. L’Afrique en fait partie.
Quels sont vos projets ?
Ils sont multiples : j’ai des projets dans plusieurs domaines aussi divers que l’urbanisme, l’éducation, le logement, les bureaux, les équipements culturels et sportifs…
J’ai aussi pleins de projets en tête, mais il est vrai que j’ai surtout envie que les choses changent en Afrique et je m’investis beaucoup dans ce sens. Je travaille en ce moment sur la construction d’un centre socioculturel et d’un complexe nautique à Brazzaville, au Congo, pour lesquels je vais d’ailleurs utiliser, le plus possible, des matériaux locaux afin de les mettre en valeur.
Je souhaite enfin qu’un jour l’architecture africaine trouve sa place dans les médias et soit appréciée à sa juste valeur.

(1) Voir les photos du site www.dogon-lobi.ch
(2) Voir le site : http://www.mudonline.org/kumasi/indexfr.html
Agence de Mahmoud Keldi Architectes : 1 bis, rue Omer Talon – 75011 Paris / Tél. : 01.43.38.56.98.
Site internet : http://www.keldi-architectes.com/
Publication : Les nouveaux albums des jeunes architectes 2005 / 2006 (Ed. Jean-Michel Place).///Article N° : 5906

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