« L’art a cette faculté de faire imploser une représentation. »

Entretien de Carole Dieterich avec Marie Mortier, coordinatrice du festival Migrant'scène

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La Cimade organise la cinquième édition nationale du festival migrant’scène du 18 au 24 novembre 2012 en Île-de-France et jusqu’au 2 décembre 2012 dans toute la France. L’occasion pour cette association de solidarité avec les migrants, spécialisée sur les questions juridiques, d’investir le terrain des représentations. L’objectif ? Proposer un autre regard sur l’immigration, qui ne soit ni sécuritaire, ni misérabiliste.

Le Festival migrant’Scène a été créé il y a cinq ans à l’initiative de la Cimade. Pourquoi une association de solidarité envers les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés a-t-elle décidé de s’engager sur le terrain des représentations ?
La Cimade est une association qui agit plutôt sur le terrain juridique depuis les années 1980. Après 1 974 et la fermeture des frontières, l’association décide d’utiliser le droit, langage de l’État, afin d’améliorer les situations personnelles et pour faire évoluer les lois à l’échelle collective. Néanmoins, à partir des années 2000 on a constaté un durcissement des politiques migratoires et le développement de la xénophobie dans le discours, les pratiques et les lois. L’association s’est rendu compte que le droit a des limites. Quand on a répété des dizaines de fois dans un communiqué les termes « intolérable », « inacceptable », « injuste » et que rien ne change, que fait-on ? Quand les lois elles-mêmes deviennent injustes, iniques, que fait-on ? En amont des lois, ce sont les lignes politiques qu’il faut essayer de faire bouger. Le festival migrant’scène est né de ce souffle-là. Il existe depuis 1999 dans le Sud Ouest et depuis 2007 dans toute la France.
Selon vous, quels sont les principaux problèmes de représentations auxquels les questions d’immigration se heurtent actuellement ?
C’est une vaste question. Pour paraphraser Laurent Gaudé, le parrain du festival, lors de la soirée de lancement ce 12 novembre, les politiques d’immigration ne parlent jamais d’immigration. On passe notre temps à écouter des discours électoralistes, simplistes sur l’immigration mais qui parle d’autres choses que du fait réel de l’immigration. Nous manquons d’informations sur ce qu’est l’exil et sur les raisons pour lesquelles les migrants quittent leur pays.
Pourquoi avoir choisi la littérature, le cinéma, le spectacle vivant, ou encore la musique ?
Derrière notre choix, se trouvent plusieurs idées. L’artiste est celui qui déplie les sens et les représentations et qui montre combien le réel est une histoire de croisements de regards. L’art a cette faculté de faire exploser, ou plutôt imploser, une représentation. L’autre idée du festival est de travailler principalement avec les artistes pour aborder la question de l’imaginaire. Il faut décloisonner les approches : la Cimade reste une association de solidarité mais nous nous associons avec des artistes, des chercheurs, des migrants, des citoyens, des enseignants, etc. Et porté par la force de la question artistique, nous allons pouvoir inventer des regards pluriels, ce qu’on a généralement beaucoup de mal à faire sur l’immigration.
Cette démarche peut-elle pallier le traitement des médias traditionnels ?
La question du traitement médiatique rejoint la question des publics. Je pense que nous n’aurons jamais la force de frappe du discours médiatique. C’est un autre métier. Grâce à ce festival, nous faisons avancer le processus mais de manière différente. Ici, il s’agit de réunir des gens, de réfléchir ensemble, de déplier la pensée et de la refaire. Ce que nous faisons circule par petits cercles, par ondes. D’où l’importance de croiser les approches, par exemple lors de la soirée d’ouverture nous avons réuni des figures artistiques très différentes : Laurent Gaudé, un écrivain qui, sans se décrire comme militant, considère que le temps long et la possibilité de l’empathie font du roman une arme ; Sylvain George, cinéaste, qui cherche à « changer les images du monde » et travaille à partir de l’émancipation, et Yamina Vierge, militante de la Cimade. Chacun a « un public » mais, ensemble, ils essayaient de créer un langage commun. C’est comme cela que l’on fait bouger les lignes.
Souvent les messages qui nous parviennent sur l’immigration, sont soit misérabilistes, soit sécuritaires. L’imaginaire peut nous permettre de dépasser cela.
Est-ce un sujet « porteur » dans les différents domaines artistiques ? Pourquoi ?
Effectivement, je pense que ce thème est davantage porteur qu’il ne l’était auparavant. La migration est au cœur d’une société qui s’invente. Les organisateurs de Lussas, les États-Généraux du film documentaire, m’expliquaient d’ailleurs que presque la moitié des films qu’ils avaient reçus abordaient le thème de l’immigration. Un compte rendu du festival expliquait d’ailleurs ce grand nombre de documentaires sur ce thème par le fait que l’immigration est un point focal pour un pan grandissant de la production documentaire, à la fois sur le plan politique et le plan esthétique. Je pense que les militants et les artistes se rejoignent sur l’immigration parce qu’elle témoigne à la fois de l’inhumanité et de l’humanité profonde du monde dans lequel nous vivons.
Dans les années quatre-vingt/quatre-vingt-dix, il y avait pratiquement un refus du politique dans l’art et le refus de voir aussi dans l’art une utilité sociale. Mais les choses changent. Et notamment parce que tous, artistes, militants, citoyens, nous vivons les failles cruelles des systèmes démocratiques, parce qu’un besoin de lien se fait ressentir. Il y a une dizaine d’années, une collaboration entre une association comme la Cimade et des artistes n’aurait pas été imaginable.
Les acteurs de terrains ressentent-ils eux-mêmes le besoin d’un questionnement artistique ?
Militants et artistes qui s’engagent sur des questions politiques ont quelque chose en commun, c’est leur sentiment de responsabilité face au monde. Mais cette responsabilité, ils ne l’exercent pas de la même façon, avec la même temporalité. Le militant cherche à faire évoluer la situation, notamment législative, ici, maintenant. L’artiste travaille sur un temps long, il ouvre, il ne vise pas de « résultat » mesurable.
D’une certaine façon, le militant est parfois « pris » dans le réel, c’est difficile d’être confronté tous les jours à des situations juridiques extrêmement compliquées, de rencontrer des personnes dans des situations inextricables. Et oui, les militants ont parfois envie de souffle, d’aller vers autre chose. Le regard de l’artiste permet ça.
Les projets participatifs peuvent-ils jouer un rôle cathartique sur les migrants eux-mêmes ?
Au Maroc, le Festival migrant’scène est mené par le Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants (GADEM), qui met au cœur de son projet la question de l’interculturalité. Le festival est préparé par un groupe mixte de militants, de citoyens, de migrants, marocains et subsahariens. Il repose sur des ateliers, d’écriture, de photographies, qui sont participatifs et mixtes. Et la rencontre se fait ! Les gens, migrants, artistes, militants, sont déplacés par ces projets, qui les font bouger. À la Cimade, nous commençons, petit à petit, à réaliser ce genre d’expériences. Par exemple, en Île-de-France, un photographe a encadré un atelier dans lequel des réfugiés du centre d’accueil de Massy se sont saisis de l’appareil photo. Les réfugiés, au travers des photos qu’ils ont prises, racontent leur arrivée, leur intégration avec leur propre regard. Cela leur permet de se saisir du monde.
Avez-vous l’intention de développer davantage de projets culturels, notamment participatifs ?
Le cœur de métier de la Cimade restera toujours l’accompagnement des personnes et ces projets constitueront toujours une forme d’ouverture. C’est important pour une institution de savoir ce qu’est son cœur de métier et ce qu’est une ouverture.

///Article N° : 11136

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