Portrait d’un travailleur migrant 1 : La retraite en foyer en Île-de-France

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Après vous avoir fait découvrir les quartiers de Belleville et de la Goutte d’Or, la rédaction d’Afriscope, le magazine d’Africultures>, a choisi de vous emmener dans les foyers de travailleurs migrants d’Ile-de-France, à la rencontre de ses habitants. Des histoires d’hommes singulières qui racontent la « grande » histoire de l’immigration française.

Le foyer de travailleurs migrants République se niche au carrefour de Saint-Denis et d’Epinay sur Seine (93), dans un écrin de verdure. Lahoussine Idlhaj y fêtera ses 70 ans le 1er janvier 2013. Comme une centaine d’autres Chibanis (1) algériens et marocains de ce foyer, il vit sa retraite, comme il a vécu le travail… entre France et Maghreb.
« Je suis arrivé par contrat »
Poussant comme des champignons dans les bassins ouvriers d’Ile-de-France, les premiers foyers de travailleurs migrants sont construits par l’État français dans les années cinquante. Ils hébergent une main-d’œuvre appelée depuis les anciennes colonies du Maghreb principalement. Si leur famille n’est pas venue les rejoindre en France, et s’ils ne sont pas revenus pour de bon au bled, c’est dans les foyers que vivent encore aujourd’hui la plupart de ces hommes, plus vraiment travailleurs, plus vraiment migrants. Lahoussine Idlhaj, depuis ses 69 ans qu’on ne saurait deviner, nous a raconté son parcours avec discrétion et douceur, sans une note de plainte ou revendication.
À la fin des trente glorieuses, en 1974, Lahoussine part de Casablanca pour travailler dans les Yvelines, dans l’industrie de la volaille. Une migration « par contrat » dit-il : « Avant il y avait du travail. Les patrons venaient chez nous chercher les jeunes. Beaucoup de Marocains et de Portugais travaillaient dans la volaille, le patron avait besoin de main-d’œuvre, alors il a envoyé le contrat chez moi ». Il travaille ensuite jusqu’en 1978 dans un self-service du quartier Saint-Lazare à Paris, puis retourne au Maroc. Il commence à y fonder une famille, puis décide de repartir. Son parcours professionnel oscille alors entre chômage et petits contrats dans la restauration, dans certains quartiers parisiens : Saint-Lazare, École Militaire, Saint-Michel, théâtre Antoine. Il partage alors chacune de ses payes avec sa femme et ses cinq enfants qu’il rejoint au Maroc, une fois par an lors de ses congés annuels.
« Beaucoup de gens ici ont la tête là-bas »
Depuis ses 66 ans, il bricole avec une petite retraite de 500 euros pour payer le loyer de sa chambre, continuer à aider sa famille, et s’offrir deux billets d’avion par an pour les retrouver. Il nous détaille les chiffres : loyer, retraite, assurance… mais ne se plaint pas pour autant. « Bien sûr ils me demandent souvent de venir, par exemple pour la fête du mouton en ce moment. Mais les billets sont trop chers. Et puis j’avais des problèmes à régler avec la sécurité sociale… ». L’administration s’invite si souvent dans les choix de Lahoussine entre France et Maroc. Ainsi, il pourrait toucher le minimum vieillesse, 200 euros auxquels il a droit, mais n’en a jamais fait la demande car il doit justifier d’un minimum de présence en France. Préoccupé par sa santé, il n’est pas prêt non plus à quitter le foyer et ranger ses valises au Maroc : « Je ne peux pas rentrer pour l’instant parce que si je suis très malade, je dois être domicilié ici pour avoir des soins ». Avec un sourire, il ajoute : « Mais pour l’instant ma santé est bonne, je contrôle ma tension et dès qu’il y a un petit problème je vais voir mon médecin ». Une appréhension devant les années à venir s’immisce entre les mots et sourires de Lahoussine et explique en partie pourquoi il n’a pas quitté la France. Mais entre ces mots aussi, Lahoussine ne sait pas dire son réel désir de retourner vivre au Maroc ou non, trente-huit ans après le premier départ. « Beaucoup de gens ici ont la tête là-bas. Mais je ne sais pas trop si la France accepte que les gens se soignent au Maroc. Enfin peut-être, je ne sais pas, dans deux ou trois ans, je rentrerai chez moi, peut-être… ». « Peut-être » répète-t-il à nouveau, les yeux dans le vague.
En écoutant Lahoussine, on se perd entre les mots, les pays et les voyages : « rentrer », « repartir » et « chez moi » désigne de la même manière la France et le Maroc. Il n’y a plus de « départ », ni de « retour » mais seulement des vas-et-viens qui dessinent un espace intime où les frontières sont diluées. Seuls les impératifs administratifs les redessinent. Lahoussine a passé plus de temps en France qu’au Maroc, 40 ans, mais il n’a jamais pensé à demander sa double nationalité. Le voilà même surpris par la question : « Mais je suis marocain ! Ce n’est pas la peine, même si j’ai la nationalité française je serais toujours marocain et puis, je vais vivre encore combien de temps encore : dix ans, quinze ans ? Non ce n’est pas la peine… ».
Avant d’imaginer sa retraite au foyer République, Lahoussine a vécu vingt ans dans un autre foyer de Saint-Ouen. À côté des migrants subsahariens, il partageait un petit logement à part avec quatre hommes maghrébins. Des années difficiles où il ne pouvait trouver sommeil dans la promiscuité avec un voisin alcoolique et violent. Et puis comme un air de bon vieux temps, il se rappelle son tout premier appartement, à Puteaux, dans les années quatre-vingt. Il y retrouvait les Marocains de sa région après le travail, partageait les repas et parait kabyle avec eux. Si cet esprit n’est pas cultivé au foyer d’Épinay, Lahoussine retrouve un peu de calme dans sa petite chambre où dorment aussi un Algérien et un Marocain : »Ça va, ce n’est pas comme avec les jeunes, il en manque toujours un ou deux dans la chambre. Le Marocain reste une ou deux semaines et puis s’en va. Bientôt aussi je m’en irai, peut-être ».
Peut-être, Lahoussine retrouvera sa famille dans quelques semaines, dans la maison de son père, dans la compagne d’Agadir. « Ce n’est pas comme la ville, c’est mieux là-bas, je peux dormir tranquille ». Dormir tranquille, enfin.

1. Cheveux blancs en arabe dialectalLire également l’entretien avec Omar Samaoli, gérontologue [article 11139]///Article N° : 11138

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Les images de l'article
Lahoussine dans la cour de son foyer © Caroline Trouillet
Portrait de Lahoussine © Caroline Trouillet
L'entrée du foyer de travailleurs migrants République, à Épinay-sur-Seine © Caroline Trouillet





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