« L’art, la création, existent aussi pour permettre de révéler l’invisible »

Au cœur du projet transmedia Celib. Rwanda

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En 2015, la réalisatrice Jacqueline Kalimunda prépare un documentaire, un livre, et une plateforme web sur « l’amour au Rwanda ». Un sujet a priori « banal » mais une interrogation non moins profonde dans un pays où la haine a atteint le paroxysme de l’horreur en 1994. Entretien.

Vos films documentaires racontent l’histoire du Rwanda, mais vous cherchez surtout, à travers des histoires personnelles, ancrées dans un territoire et une histoire extraordinaire comme celle qu’a traversée le Rwanda, à rapprocher les cultures et à souligner ce qui nous est commun dans les expériences humaines, la portée allégorique de l’expérience…
Jacqueline Kalimunda : Je rencontre de nombreuses personnes fascinées par l’expérience rwandaise, par ce qu’elle a d’extraordinaire. La plupart de ces personnes placent cette expérience à distance alors qu’elle a des résonances dans l’histoire de chacun, quelle que soit son origine.
Tous les continents ont connu les guerres mais aussi cette forme bien plus radicale de violence qu’est un génocide. En Europe, tout le monde a un parent plus ou moins proche qui a vécu la guerre et ses conséquences. Je pense à la Seconde guerre mondiale et la Shoah, bien sûr, mais aussi la guerre d’Algérie, la Bosnie et les guerres plus actuelles… Mais tous ne choisissent pas de l’évoquer ouvertement et d’en faire une expérience partageable. L’art, la création existent aussi pour permettre de révéler l’invisible. Il y a un enjeu majeur à partager le vécu quotidien de personnes ordinaires obligées de se comporter de manière extraordinaire pour faire face à des circonstances extraordinaires.
Mes documentaires, c’est vrai, racontent le Rwanda, alors que mes fictions portent sur de nombreux thèmes et sont tournés partout dans le monde. Homeland en 2004 s’intéressait à l’histoire du Rwanda, Célib Rwandais est tourné vers le présent et l’avenir.
En parlant d’amour, je questionne le rapport à l’autre. C’est en effet un angle que tous peuvent comprendre. Le film documentaire se déroule dans un magasin de fleurs. On y trouve une patronne belle et combative, une équipe d’employés aux histoires et aux points de vue très personnels. Alors oui, on est au Rwanda et tout le monde a un passé lourd à porter. J’aime aussi que l’amour soit un thème très cinématographique avec des références claires. Le cinéma et l’amour sont un couple déjà très ancien. Pourquoi ne pourrait-il s’inscrire au Rwanda ?

Dans le dispositif multimédia qu’est Célib. Rwandais s’inscrit un projet de livre sur l’amour au Rwanda : le concevez-vous comme une étude sociologique, dans une perspective diachronique qui rendra compte de l’évolution des relations, comportements, alliances (rapports hommes/femmes ; pratiques homosexuelles) ?
J. K. : Le livre est en fait un guide amoureux du Rwanda, un récit de voyage dont le fil conducteur est la fabrication de cette œuvre transmedia. Nous tournons au Rwanda avec des partenaires en France, en Belgique, aux Etats-Unis. Mon monde est ainsi. On habite un endroit, on travaille ailleurs, on part, on revient, on repart ailleurs. La mobilité est partie prenante dans mon travail. Dans cette œuvre, j’ai choisi de montrer le voyage dans le livre et non dans les films qui s’inscrivent dans une géographie plus restreinte. Il s’agit aussi de se poser pour mieux ressentir le mouvement autour de soi, comme dans le magasin de fleurs.

Pouvez-vous revenir sur l’importance de la mobilité dans vos films (c’était déjà le cas dans Homeland) et dans le livre ? Cette conjonction entre les notions de trajectoire de vie et de rencontre.
J. K. : Le guide amoureux du Rwanda révèle une géographie tout à fait inhabituelle du Rwanda. Elle sera centrée sur les lieux de rencontre, des lieux que je découvre grâce aux personnages du documentaire, du web-documentaire, grâce aussi aux partenaires du projet. Une place importante est accordée au hors-champ, aux moments qui permettent au projet d’avancer ou qui le retardent. Il faut dire que c’est une vraie petite bataille de travailler sur ce projet novateur avec des partenaires aux cultures si différentes (web, art contemporain, universitaires, cinéma), basés partout dans le monde.

À propos du web-documentaire et du film unitaire : la temporalité s’inscrit sur trois générations par tranches de 20 ans. Quelle est l’importance de la périodicité dans ces œuvres ?
J. K. : J’ai réalisé Homeland en 2004 au moment du 10e anniversaire du génocide. Sachant que j’ai eu 20 ans l’année du génocide, je me suis intéressée à ce que cette périodicité représentait. Ma mère a eu 20 ans l’année de l’indépendance du Rwanda. Mon père avait eu 20 ans l’année où le pays a été consacré au Christ-roi, un moment fondateur pour le christianisme rwandais. 20 ans, c’est aussi le temps d’une génération. Quand j’ai réalisé Homeland, je me suis dit que ce serait bien de faire un film 20 ans après le génocide. Puis je suis passée à autre chose. Ce n’est qu’un an ou deux avant la date de la commémoration que j’ai recommencé à beaucoup penser à mon ancien projet.
J’ai voulu ancrer cette nouvelle œuvre dans le présent, un peu comme une réponse à Homeland qui était tourné vers le passé. Je parlais de ma génération et de celle de mes parents. Je me suis intéressée à la génération actuelle, née après le génocide. J’ai découvert qu’il s’agissait de 50 % de la population ! Dans le passé, la jeunesse rwandaise et africaine était cloisonnée, presque muselée, grâce au jeu des frontières et aux règles sociales qui privilégient les plus âgés. Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, la parole s’est libérée, la communication se joue des frontières physiques et tout cela a une vive influence sur la société. J’étais à la marche pour la commémoration du génocide en avril 2014. C’était un moment très fort. On y sentait l’énergie de cette nouvelle génération. Des groupes de filles et de garçons, des couples se tenant par la main, des jeunes filles maquillées. C’est presque banal mais il faut le vivre ou le ressentir dans un film pour comprendre la force de cette banalité. C’est aussi sur cette réalité inédite du Rwanda, dont personne ne parle, que porte ce projet.

La notion d’interactivité se retrouve-t-elle dans l’importance de la construction à plusieurs voix ?
J. K. : L’art interactif est un domaine neuf où l’expérimentation est importante, difficile pour moi d’avoir un point de vue arrêté. Mais je ne peux que remarquer que les œuvres interactives les plus populaires sont souvent celles où le récit est fort et l’action demandée à l’internaute/spectateur est très simple. Il semble que le public ait encore besoin d’être pris par la main. Pour des sujets vastes, l’interactivité permet aussi de mettre en place une discussion autour d’une thématique donnée. L’erreur serait de ne proposer aucun cadre à cette discussion et c’est là que la place de l’auteur est importante. Le rapport avec l’aspect technologique est aussi important que dans le cinéma, avec l’image, le son, la machinerie, les effets spéciaux. Quant à la dépendance réelle, elle n’est pas plus importante en art que dans les autres aspects de la vie sociale. À partir du moment où Internet, les réseaux sociaux, la mobilité et les outils numériques permettent une implication forte de chacun dans la vie sociale, politique, économique (avec des interférences qui se multiplient) l’art ne peut qu’être partie prenante de cette nouvelle manière d’être. Pour faire Célib Rwandais, je me base sur les règles classiques de narration et j’accorde notamment une grande importance à la progression du récit. L’interactivité permet ici d’enrichir un propos de base et de faire évoluer la structure du récit, comme un film choral avec l’audience en quelque sorte. Ainsi, si l’audience est réactive, elle peut vraiment occuper un rôle essentiel, soumis à modération bien sûr, dans le récit. Mais si l’audience n’est pas réactive, le récit est déjà très construit.

Vous travaillez à partir du concept de « site de rencontre ». Ils sont dénigrés par certains intellectuels comme Alain Badiou qui regrette l’aspect consumériste et la triste solitude dont ces sites, selon lui, témoignent. Qu’en pensez-vous ?
J. K. : Pourquoi les sites de rencontres sont-ils si populaires ? Pourquoi 30 à 40 % de la population française, américaine est inscrite pour faire des rencontres en ligne ? Pourquoi un grand nombre de couples se rencontrent aujourd’hui en ligne ? La nature a horreur du vide. Je ne prétends pas être spécialiste, mais travailler sur l’attente de l’internaute/spectateur/utilisateur donne certaines clés de compréhension. Avec nos rythmes de travail actuels, les liens sociaux qui se tendent, la télévision qui garde beaucoup de gens chez eux, il y a beaucoup de solitude. Il y en a peut-être toujours autant. Mais quelle tentation y a-t-il à draguer sans sortir de chez soi ? A rencontrer quelqu’un d’un clic, à accéder à ces nouveaux club de rencontres où les gens viennent du monde entier, de tous les milieux sociaux ? Comme toujours avec Internet, dans le virtuel, il y a l’illusion et la réalité. La réalité amène les sites de rencontre à se segmenter suivant les divisions habituelles de la société : on trouve aujourd’hui un site sur les mariages arrangés en Inde où les partenaires potentiels sont présentés par leur famille, des sites sur les rencontres au sein d’un groupe social donné, au sein d’un groupe racial donné, d’un groupe religieux, d’une pratique sexuelle particulière… Le virtuel rejoint la réalité des divisions sociétales mais en y ajoutant son influence propre qui n’est pas neutre.

Sera-t-il possible de contacter les personnes filmées à partir du web-documentaire ?
J. K. : Je m’occupe de produire ce projet mais j’essaie aussi, grâce aux partenaires, de donner une envergure plus large à ces films et aux thèmes que nous explorons. J’ai grand espoir de voir en effet les données sur l’amour au Rwanda exploitées dans une perspective de recherche en sociologie ou en Histoire du monde contemporain… Ce serait bien de parler d’amour au Rwanda. #investinlove est l’un de nos hashtags sur Twitter.

L’un des enjeux portés par le développement du cinéma numérique en Afrique est la réappropriation, non seulement des moyens de production, mais aussi des moyens de diffusion. Vous avez plus de 4700 followers sur Facebook (en avril 2015, NDLR) depuis l’Ouganda, le Kenya… La diffusion de votre travail en Afrique est-elle facilitée via internet ?
J. K. : Internet est clairement un outil essentiel pour l’Afrique. D’ailleurs, les Africains l’ont très bien compris en adoptant en masse les téléphones connectés. Célib Rwandais est l’un des premiers projets transmédia africains. À Londres, à Power To The Pixel (premier marché au monde des programmes interactifs, NDLR), nous étions le seul projet africain sélectionné pour ce carrefour de financement des œuvres interactives et transmédia. Ce serait bien que d’autres producteurs et réalisateurs originaires d’Afrique s’engagent dans cette voie. Il y a une audience pour ce type de projet. Nous avons ouvert une page Facebook pour le projet et avons accueilli en 3 mois 4 600 followers, uniquement avec des bande-annonces, du texte et des photographies. 3 000 d’entre eux sont africains du Rwanda, certes, mais aussi d’Afrique du Sud, d’Ouganda, du Kenya, de Côte d’Ivoire, du Nigeria.

Toujours à propos de l’importance de la diffusion, Jacques Rancière, avec cette formule « l’insignifiance devient signifiante« , parle de faire accéder au visible et à un visible partageable ce qui n’aurait jamais dû être montré, dans des sociétés fondées sur la censure et l’opacité.
J. K. : Je m’intéresse beaucoup à l’arrivée dans la sphère publique, grâce à Internet, de l’individu dans sa singularité. On y (re)découvre sa banalité, sa barbarie et sa beauté. Il y a un lien direct avec le fait de « faire accéder au visible ce qui n’aurait jamais dû être montré » qui est pour moi le propre de l’Art. Internet devient une source de création artistique. Mais l’art au-delà de la numérisation des œuvres, est-il une source d’inspiration pour Internet ? C’est une question que nous explorons dans Célib Rwandais grâce à un développement web particulièrement sensible à l’aspect social et artistique de ce « work in progress« .

Pouvez-vous nous parler de l’importance de la continuité et du temps dans votre travail ? Le temps que vous prenez pour instaurer une relation de confiance avec l’équipe technique, mais aussi celui que vous donnez aux personnes filmées pour qu’elles se sentent à l’aise, libres de se raconter ?
J. K. : Le temps est une notion fondamentale au cinéma. Tant pour la construction du rythme des films, que pour la production des films. Maîtriser le temps est un enjeu fondamental pour maîtriser son expression.
Il est important de comprendre puis de construire la meilleure temporalité possible en fonction de son tempérament, de sa matière et en fonction de ce qu’on veut exprimer.
Pour la production, je choisi une équipe sensible à cet aspect-là. Une équipe qui accepte de préparer le tournage, de discuter et de faire des essais concluant ou non.
Alexandre Leglise le chef opérateur, Jérémie Halbert l’ingénieur son, Dalila Hamdad et Jean-Marie Lengellé les monteurs, sont des partenaires précieux.
Quant aux personnages, même dans le documentaire, je les choisis attentivement et je passe avec eux le temps nécessaire pour qu’ils soient à l’aise avec la caméra et l’équipe. Que leur personnalité imprègne les images que nous faisons d’eux. Mon but est d’augmenter leur charisme à l’écran. Je ne leur apprends rien sinon d’être eux-mêmes et de se mettre à l’aise. Mon travail avec Steve Kalfa, comédien et coach, sur mon dernier film est une inspiration constante.

Propos recueillis par Viviane Azarian

///Article N° : 12987

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© Christian Lutz




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