L’Atlantique noir au quai Branly

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Le Musée du quai Branly accueille jusqu’au 18 mai une exposition consacrée à la figure de Nancy Cunard, figure européenne de la contre-culture artistique et intellectuelle de l’entre-deux-guerres, et à sa Negro Anthology (Anthologie nègre), une somme documentaire sur les Noir(e)s américain(e)s, latino-américain(e)s, européen(ne)s, antillais(es) et africain(e)s éditée en 1934.

En entrant dans l’exposition L’Atlantique noir au Musée du quai Branly (commissariat : Sarah Frioux-Salgas), on est immédiatement frappé par le regard de Nancy Cunard, qu’elle soit photographiée par Man Ray, Barbara Ker-Seymer ou Cecil Beaton. Le visage allongé, le sourcil légèrement tombant et la coiffure courte et ondulée, cette femme indépendante et engagée, qu’elle regarde l’objectif ou le lointain, a l’œil d’une combattante. Cerclé de noir, il est rehaussé par des fourrures léopard et des bracelets en ivoire qui lui remontent jusqu’au coude. En accord avec le primitivisme ambiant, Nancy Cunard collectionne l’art non occidental (sculptures, masques, bracelets africains), mais, en avance sur son temps, elle traduit sa passion pour les cultures d’Afrique, de Madagascar et des Amériques noires en un engagement réel aux côtés des militants anticolonialistes et antiracistes avec la publication en 1934 de Negro Anthology. L’exposition du Quai Branly raconte à la fois cette femme et son époque, l’histoire de sa prise de conscience qui mène à la constitution de l’anthologie, et l’incroyable diversité de la diaspora noire pendant l’entre-deux-guerres.
Née en 1896, Nancy Cunard est une riche aristocrate britannique qui dès sa majorité fréquente les artistes et les intellectuels de la contre-culture anglo-saxonne et française. Dans les années 1920, elle s’installe durablement à Paris afin d’échapper au puritanisme de l’Angleterre et de profiter de l’espace de liberté que représente à cette époque la capitale française pour les femmes étrangères – de la même manière par exemple que l’Américaine Gertrude Stein. Proche du milieu surréaliste, elle compte parmi ses amis Tristan Tzara, Louis Aragon (avec qui elle a une liaison pendant deux ans), André Breton, mais aussi Man Ray (qui la photographie), Brancusi ou encore Coco Chanel. Poète, journaliste, éditrice, mécène, traductrice, collectionneuse d’art, elle fonde en 1928 la maison d’édition Hours Press, qui publie des tirages illustrés limités d’ouvrages de Beckett, Ezra Pound, Lewis Carroll, etc. Puis, à partir de 1931, elle se consacre entièrement à la préparation de son chef d’œuvre : Negro Anthology.
Parue aux éditions Wishart and Company (Londres) en mille exemplaires, la Negro Anthology, devenue une rareté, regroupe des articles littéraires, politiques, scientifiques et poétiques, des archives, des extraits de presse, des partitions musicales, des photographies, des dessins, des portraits, des témoignages ou encore des statistiques. Elle est organisée en sections géographiques et thématiques :  » America « ,  » Negro Stars « ,  » Music « ,  » Poetry « ,  » West Indies and South America « ,  » Europe « ,  » Africa  » ; et donne la parole à de multiples figures de la diaspora noire. Celle-ci, disséminée à travers le monde, traversée par des courants contraires (par exemple entre communistes et anticommunistes aux États-Unis), forme ce que Paul Gilroy a appelé l’Atlantique noir (Black Atlantic) dans un livre éponyme paru en 1993. Système politique et culturel, l’Atlantique noir est un réseau transfrontalier formé par les intellectuels, politiques, artistes et écrivains d’Afrique, d’Europe et d’Amérique, qui s’incarne de manière spectaculaire dans l’anthologie de Cunard. En effet, cette dernière réunit des contributions du monde entier afin de dresser le panorama le plus complet possible de la situation noire dans les années 1930. Un mur de l’exposition expose les portraits et profils des contributeurs de la Negro Anthology et témoigne de son cosmopolitisme : au-delà des quelques noms plus ou moins familiers de Langston Hughes, Zora Neale Hurston, Alain Locke (tous trois des figures majeures de la Harlem Renaissance) ou Jacques Roumain, on découvre des signatures oubliées sur les sujets les plus divers, de Joséphine Baker aux chansons créoles en passant par la sculpture bambara ou le Ku Klux Klan dans l’Indiana. Le tout premier texte est un poème de Langston Hughes, I,Too, qui place d’emblée l’anthologie sous le signe de la lutte des Noirs pour la liberté – ici contre la ségrégation, et plus largement contre le colonialisme.

 » I, too, sing America. Moi aussi je chante l’Amérique.
I am the darker brother. Je suis le frère noir.
They send me to eat in the kitchen Ils m’envoient manger dans la cuisine
When company comes, Quand il y a de la visite,
But I laugh, Mais je ris,
And eat well, Mange bien,
And grow strong. Et prends des forces.
Tomorrow, Demain,
I’ll be at the table Je resterai à table
When company comes. Quand il y aura de la visite.
Nobody’ll dare Personne n’osera
Say to me, Me dire,
« Eat in the kitchen, »  » Va manger dans la cuisine « ,
Then. À ce moment-là.
Besides, De plus,
They’ll see how beautiful I am Ils verront comme je suis beau
And be ashamed- Et auront honte
I, too, am America. Moi aussi je suis l’Amérique.  »

La suite de l’exposition présente entre autres de nombreuses photographies-témoignages de la condition des Noirs américains – Nancy Cunard a fait plusieurs voyages à New York – et un extrait d’un film d’avant-garde dont le personnage principal est noir, Borderline, réalisé en 1930 par Kenneth Macpherson avec Paul Robeson. Mentionnons également le catalogue, qui regroupe des articles scientifiques de qualité sur Nancy Cunard, Zora Neale Hurston ou le traitement de la musique dans la Negro Anthology, et qui complète l’exposition sans la redoubler.
Nancy Cunard est morte en 1967. Après la publication de la Negro Anthology, elle s’est investie dans le journalisme et s’est notamment engagée auprès des républicains espagnols pendant la guerre civile. L’exposition que lui consacre le quai Branly permet non seulement de découvrir cette figure étonnante de l’histoire intellectuelle européenne et du panafricanisme, mais aussi de se faire une image concrète de ce que peut bien être l’Atlantique noir.

///Article N° : 12183

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