Le bogue de l’an 2000

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Il y a eu l’euphorie générale précédée d’une journée de grande panique. Maintenant, deux mois après, l’angoisse s’installe dans toutes les âmes. La ville d’Abidjan vit au rythme des débats politiques. On réécrit la Constitution avec passion. Un vent de sérénité souffle sur les villages qui continuent de rendre gloire au Tout Puissant, ou aux génies de la Nature. Entendre la fin d’une histoire, vivre le début d’une autre n’est pas donné à tous. Tout le monde s’en réjouit. Nous avons vécu notre bogue à nous. Mais ses conséquences sont encore imprévisibles…
Ce pays, la Côte d’Ivoire, était réputé pour sa stabilité. Ce pays mien était un pôle d’attraction dans beaucoup de domaines, mais le feu couvait depuis de longs mois.
Le bogue oui. On s’attendait au pire. La tension montait lentement. Elle avait atteint sa vitesse de croisière. Les discours de l’exclusion enfermaient les esprits…. Et voilà qu’à la veille de Noël, quelques rafales de mitraillette, comme un jeu d’enfants, viennent balayer quarante ans d’histoire tissée au jour le jour, confortée par quelques mythes liés au pouvoir. Le bogue eut lieu le 24 décembre. Les prisonniers ont été libérés peu après. Des dirigeants d’un parti politique d’opposition croupissaient à la MACA depuis la fin octobre 99. Aucune pétition n’avait pu les faire sortir de là. Tous les prisonniers, politiques ou non, sont sortis le jour où les mutins ont fait sauter les verrous de la prison. Un seul parmi eux, ayant perdu la raison, ne retrouvait pas le chemin du retour à la vie libre. Difficile ruée vers la liberté. Corps piétinés. On déplore la mort de quelques prisonniers.
Oui, « les jeunes gens » (1) ont provoqué une révolution. En l’espace de deux jours, une semaine avant la fin de l’année, nous avons changé de siècle. Pour combien de temps ? Le 23 décembre, les enfants ne savaient pas encore que Noël 99 n’aurait pas lieu. Ils l’ont appris à leurs dépens. Le 24 décembre, j’étais parmi la foule, dans un marché. Je voulais voir et entendre. Euphorie, liesse populaire. Corps en transes, langues déliées, cris, pleurs, rires. La casserole était trop pleine. Maintenant elle débordait de toutes parts… A onze heures, on avait entendu le discours du général. L’hymne national que l’on commençait à oublier a fait sa réapparition. … »le pays de la vraie fraternité » ! dit l’hymne. Lointain souvenir peut-être ? Le drapeau est là. On exulte.
En cette veille de Noël, tous les projets culturels et religieux sont contrariés. Même si on ignore ce qu’est un couvre-feu, on se doute bien qu’il est risqué d’aller se promener. Voitures volées. Les magasins sont pillés à grande échelle. Par qui ? Suite de l’euphorie générale. Quelques-uns sont épargnés par miracle. A la télé nationale, une chanson de Fadal Dey s’impose à tous : « Conflit à l’ouest ». Oui, les jeunes chanteurs et les humoristes, ces derniers temps, ont été à la pointe du combat contre l’exclusion. A Noël 99, il n’y a ni messe de minuit, ni boîte de nuit. Il y a l’image d’un Général jamais oublié. Il prononce un discours, plusieurs fois diffusé, qui se veut rassembleur afin de colmater les brèches d’une fracture sociale bien vivante.. Puis deux ou trois jours de disette inattendue.
Je ne crois pas me tromper en disant que ce coup de force a été l’un des plus médiatisés du siècle. Le 31 décembre, l’Ambassadeur de France donne une réception en sa résidence. L’ambiance n’est pas à la fête, mais quelques officiels et quelques artistes invités sont là. On remarque la présence de journalistes venus enquêter sur les événements. Quelques hebdomadaires feront fortune avec l’histoire des mutins, l’arrivée du Général Président, le départ en exil du Président déchu…
Le 4 janvier au soir, coup de théâtre à l’annonce du nouveau gouvernement. Début d’une saison d’angoisse qui perdure. La vie culturelle semble avoir fermé ses portes. Aucune manifestation publique hormis l’animation habituelle des maquis. Là où les langues se délient. Là où on peut prendre aussi la température du pays, en musique, en humour. Et le pays vit sous tension. Le ver est entré dans le fruit le soir du 4 janvier. A partir du 5, l’euphorie est passée de mode faisant la part belle aux querelles partisanes. Les passions politiques reprennent tous leurs droits. Il a juste fallu qu’un parti d’opposition compte des portefeuilles ministériels à lui attribués et dénonce ce qu’il croit être des complicités pour que les théories de l’exclusion repartent de plus belle… là où on les attendait le moins, du côté de la gauche. Le nom propre serait-il donc signe d’appartenance à tel parti politique ? On a bien envie de crier : arrêtons donc de balkaniser ce beau pays ! Maintenant, il ne reste plus qu’à invoquer la clémence de quelques divinités afin qu’elles épargnent une deuxième fois le pays qui glisse encore vers le chaos. Certains journaux ont carrément changé de discours, passant de A à Z, se faisant l’écho de la voix de leur maître. Caisse de résonance des passions politiques, ces journaux jouent à ce jeu dangereux : jeter de l’huile sur le feu ! Ainsi, la une des journaux agit, dans l’imaginaire des uns et des autres, comme un véritable poison qui réveille les fibres les plus sensibles du tribalisme, du sentiment religieux, de la haine de l’autre… parce qu’un fauteuil présidentiel est en jeu.
Pendant ce temps, le Comité National de Salut Public dirigé par le Général Président ne ménage pas ses efforts pour colmater les brèches, pour ramener les uns et les autres à la raison. Peine perdue ?
A la mi-janvier, un seul événement culturel d’envergure en musique avait donné le ton : « La nuit des étoiles » au Palais de la Culture. Aïcha Koné en attraction. Ce Palais fera certainement parler de lui les mois qui viennent car le deuxième salon du Livre (SILA) se prépare activement. Il aura lieu du 11 au 17 avril. En février, quelques concerts déchaînent d’autres types de passions, plus saines : Biso Na Biso qui fait salle comble au Centre Culturel Français, puis Lokua Kanza deux semaines plus tard. La vie culturelle reprend ses droits. D’autres artistes, Adama Dahico, Tiken Jah Facoly, Serge Kassy, Alpha Blondy animent la ville et réconfortent les esprits en paroles et en musique. On écoute, on peut rire de la bêtise des politiciens, on danse, on chante. La vie est belle malgré tout.
Une fausse note. Les Eléphants, l’équipe nationale de football, est revenue bredouille de la CAN. Ils ont passé deux jours à Zambakro, dans un camp militaire, situé dans la région de Yamoussoukro, capitale politique du pays. Cela a provoqué la colère de certains journalistes étrangers et de certaines organisations de défense des droits de l’homme. Ici, non événement ou presque. Il y avait des choses plus graves à régler… Et puis, dit-on, il n’est jamais trop tard pour apprendre les règles élémentaires de la vie saine et heureuse, surtout quand on se veut sportif !
Du côté des Universités, pour une fois, on travaille. On y croit au bon déroulement de l’année universitaire. Une seule fois la grogne en deux mois. On réclame la tête des dozos, chasseurs traditionnels, qui, dit-on, doivent « rejoindre leur région d’origine » ! Laquelle ?
Et des femmes entrent dans la danse par la porte de la défense de l’origine. Je me demande au nom de qui parlent-elles en ces moments où la société civile prête main forte aux partis politiques. Je me demande s’il s’agit d’une entrée heureuse, et il est aisé de comprendre pour qui on danse dans ce pays que l’on veut diviser à tout prix. Les femmes réclament un couple présidentiel à 100% ivoirien ! Comme si l’origine du candidat était tout un programme, comme si la couleur de la compagne du Président était un gage de bonne gouvernance. Et dire qu’hier certaines parmi elles avaient défendu l’idée d’un Etat de droit. Il a fallu le temps d’une course au pouvoir afin que les vrais visages apparaissent au soleil. Ces jours-ci, on voit tout, on entend tout. Mais j’espère que la majorité des femmes, silencieuse, confrontée à des problèmes de survie quotidienne, n’entend rien, ne voit rien de tout ce qu’on veut bien tramer en son nom. Que Dieu nous garde de la division par la couleur de la peau, par le nom, par l’ethnie, par la religion !
Heureusement, les villages et les petites villes du pays ne perdent pas le sens de l’hospitalité malgré tout ce qui se passe dans le Sud-Ouest : allogènes chassés, maisons incendiées, passions déchaînées…On croit encore à la « vraie fraternité » comme dit l’hymne national. J’ai pu le constater en allant dans le Nord, région des savanes, à Korhogo, à Ferké, à Napié où le balafon continue de saluer les passants ; où les motocyclettes et les bicyclettes font preuve de vitesse pendant que le temps passe lentement, si lentement. Un événement est arrivé à Abidjan, si peu de choses ont changé. Le cœur est certes plus léger. On attend toujours des lendemains meilleurs. Dans le Sud, vers Adiaké, au bord de la lagune Aby, les religions traditionnelles sont plus vivantes que jamais. Assémlan, Bosson (2) de lagune, continue de recevoir les offrandes des hommes et des femmes qui croient aux puissances de la Nature. Les régimes politiques passent, les traditions restent. Pourvu qu’au nom de la course au pouvoir elles ne deviennent pas un instrument d’exclusion. Elles ont toujours rassemblé, car les forces de la Nature rassemblent. Seules les croyances mal vécues peuvent diviser, comme la politique politicienne…

1. Expression utilisée par Le Général Robert Guéï pour désigner les mutins.
2. Génie, divinité.
///Article N° : 1356

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