Le Bruit de l’Héritage

De Jean Divassa Nyama

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Une mention particulière au roman de Jean Divassa Nyama. Le Bruit de l’héritage ou l’art du minimalisme sensible. L’intrigue tourne autour de la vie d’un village, Muile, que ses habitants doivent abandonner sur ordre du gouvernement. À sa place, un projet de construction d’aéroport. Mais dans leur départ précipité, les dieux et autres fétiches, désignés sous le terme générique d’ancêtres, resteront sous l’asphalte de la nouvelle piste d’atterrissage. Pendant que les plus âgés sont relogés dans les montagnes alentour, les plus jeunes vont se perdre en ville.
Sur un thème aussi convenu que l’opposition village – ville, tradition – modernité, le romancier gabonais réussit cette prouesse de nous étonner par une écriture et un don de l’observation remarquables. En effet, dès les premières pages de ce roman, on comprend très vite que ce qui va nous attirer, ce sont moins les situations cocasses liées au déguerpissement relativement contraint de villageois vers les abords d’une ville que le sens aigu du romancier à décrire ce qui fait la beauté et la singularité d’une vie, d’un monde, d’un certain nombre de traditions à la mort programmée. Ce n’est surtout pas une question de proverbes assenés pour faire comme qui dirait authentique, non, la démarche de Divassa est plus subtile, qui traque le détail à première vue banal, lequel se révèle porteur de sens au détour d’une impression suggérée. Je donnerais un seul exemple pour illustrer mon propos, une description à la page 27, condensé d’insolite et de poésie bucolique :
 » La forêt embaume de senteurs sauvages. La terre sue une épaisse chaleur moite qui sort de ses entrailles. Les plantes aspirent la fraîcheur par leur feuillage humecté de condensation, qui se balance au vent du soir. Maintenant, il n’y a plus de chants d’oiseaux. Seules les ombres des chauves-souris voltigent de gauche à droite. Leur heure a sonné, elles viennent chasser après avoir passé toute la journée accrochées à un tronc d’arbre crevassé au bord d’une rivière. Le vent forcit, il secoue les feuilles des bananiers plantés derrière les maisons. Ici on entend la voix d’une mère qui gronde, là celle d’un enfant qui pleure. Au corps de garde, un soldat éternue, il jette un regard vers le ciel : il n’y a pas d’étoiles.  »
On pense à Steinbeck, pour sûr, celui des Tortilla Flats, qui peint les raisons des nostalgies futures à travers la beauté simple et presque particulière d’un univers pris dans sa géographie physique faite d’odeurs, de bruits, de gestes quotidiens, ceux-là même à l’origine de cette chose impalpable qu’on a coutume d’appeler la tradition. Et dans cet art-là, Divassa excelle également. Mieux, Le Bruit de l’héritage sonne comme une polyphonie, une suite de situations où différents protagonistes s’affrontent. C’est dire que même le résumé que nous en donnions plus haut est vite suborné, tant les directions prises par le romancier sont multiples. Et les portraits des personnages inoubliables : Oncle Mâ, Père Biteffa, Mâ Guisy et l’inénarrable Dimungue, ivrogne et demi-lettré de son état, mais lucide quant à l’analyse de la situation désespérée des villageois déguerpis. La ville finit toujours par répandre son esprit de dissolution partout (le pagne qu’on arrache finit toujours par se déchirer), et il vaut mieux accepter cette réalité et s’y conformer, quitte à laisser dépérir les arbres généalogiques et les ancêtres mourir derrière soi. Cette leçon vaut peut-être une dernière citation :
 » Oncle Mâ médite, étendu sur son lit…il compte les poutres, les chevrons, les bambous et les lianes… Est-ce qu’on peut parler de nuit blanche simplement du fait qu’il ne peut pas fermer l’œil ? Oui, elles sont blanches, ces nuits où les belles femmes aux dents éclatantes se trémoussent au rythme du tam-tam pour célébrer le génie des ancêtres. Oui, elles sont blanches, ces nuits où les bwitistes communient avec le Dieu de Muile. Celle-ci n’a même pas la blancheur de l’hivernage, quand la nature est froide et sans vie. Non, la nuit de l’Oncle Mâ et, sans doute aussi, celle de tous les anciens de Muile, est sans nom, sans clair de lune, d’une pâleur opaque, comme la confusion qui règne dans leurs têtes  » (p. 14).

Le Bruit de l’Héritage, Jean Divassa Nyama, Ndzé, 2001///Article N° : 3193

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