Le Caméléon vert, ou l’ambiguïté d’une coédition Nord/Sud

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Lancée par Edicef en 1999 et conçue comme une collection panafricaine, Le Caméléon vert a été une déception pour les partenaires africains. Des précisions en écho au texte de Jean-Luc Raharimanana en début de dossier.

Après s’être intéressés uniquement au livre scolaire, perçu comme un énorme marché en Afrique, les éditeurs scolaires français ou québécois ont cherché à compléter leur offre par des collections de livres pour la jeunesse à destination de l’Afrique, réalisées en partenariat avec des éditeurs africains : Afrique en poche d’Édicef/NÉA, Lire au présent d’Hurtubise/Céda, Monde noir jeunesse d’Hatier/Céda, etc. L’idée est alors que l’éditeur français apporte son infrastructure et son savoir-faire, et l’éditeur africain la connaissance pragmatique du marché dans son pays.
Dans cette optique, Édicef lance, en 1999, une collection d’albums brochés, réalisés en coédition avec plusieurs éditeurs africains et adaptés par leur format, leur lisibilité et leur contenu aux enfants africains : ce sera Le Caméléon vert. Certains titres bénéficieront d’une aide du ministère français de la Culture.
Diffusion à la charge des éditeurs africains
Édicef établit des accords de coédition et de diffusion réciproques avec six éditeurs africains : Le Flamboyant (Bénin), Clé (Cameroun), les NÉI (Côte-d’Ivoire), Ganndal (Guinée-Conakry), Le Figuier (Mali) et les NÉAS (Sénégal), auxquels s’ajouteront les années suivantes Hachette-Deschamps (Haïti), Vizavi (Île Maurice) et Tsipika (Madagascar). Si les textes et les illustrations sont issus d’ateliers de création organisés dans les différents pays partenaires, les projets éditoriaux sont ensuite imprimés et réalisés physiquement en France, selon une maquette définie par Édicef et imposée aux éditeurs africains : des albums brochés de 24 pages en quadrichromie et au format 20,5 x 19 cm, avec peu de texte et une couverture souple. Le tirage est généralement fixé à 8 000 exemplaires et les livres sont vendus entre 1 700 et 2 400 francs CFA. Chaque maison africaine doit acheter en ferme un nombre d’exemplaires déterminé dans le contrat, et prendre en charge la diffusion et la distribution de l’ensemble des titres de la collection dans son pays.
Espoirs déçus
Mais nombre de ces éditeurs africains, qui avaient peut-être vu dans les albums du Caméléon vert un moyen de remédier à la faiblesse de leur production, se sont finalement sentis  » floués  » et déçus, car la collection n’a pas duré et les albums n’ont pas eu le retentissement escompté. Les éditeurs étaient pourtant en droit d’attendre de ce projet commun une large diffusion des ouvrages en Afrique et dans le monde, Édicef bénéficiant d’un réseau de diffusion à l’échelle internationale. Mais le fait de confier la diffusion aux maisons africaines dans leur pays était une entreprise vouée à l’échec : les éditeurs africains n’avaient d’une part pas les moyens financiers d’acheter les livres des autres coéditeurs, et d’autre part pas les moyens techniques de prendre en charge la diffusion. Comment auraient-ils pu le faire, compte tenu des difficultés structurelles de la diffusion en Afrique et de l’absence de circuits de distribution ? Les livres étaient donc imprimés, mais, non diffusés, ils ne pouvaient se vendre !
Par ailleurs, Édicef a pratiqué des aménagements sur les textes sans que les auteurs, ni même les éditeurs africains en soient avertis. Ainsi, un  » boubou tout bleu «  est devenu un  » boubou tout doux « , alors qu’un enfant africain ne se pose pas la question de la douceur du boubou comme un enfant européen peut rêver de la douceur de ses peluches ou de son  » doudou « . Dans un autre ouvrage, une petite fille dont les parents ont disparu lors d’un massacre au Rwanda les retrouve comme par magie, parce que deux pages de l’histoire ont été enlevées pour faire tenir le texte dans le format de la collection…
Coédition ou  » african touch  » ?
Édicef a été le chef d’orchestre de cette collection puisque c’est elle qui a réalisé tout le travail éditorial et coédité avec les maisons africaines une à une. Il n’y a pas eu de coédition multilatérale ; un éditeur de jeunesse africain ne pouvait pas s’associer avec un autre et devait obligatoirement passer par la maison française. Si les logos des maisons d’édition africaines apparaissaient sur la couverture des livres, ce n’était donc bien souvent que pour donner une african touch.
En outre, les albums du Caméléon vert n’ont quasiment pas été distribués en France, alors qu’il y aurait certainement eu un marché, et pas uniquement pour les enfants issus de l’immigration africaine. Mais il n’y a pas eu d’effort fait en ce sens, et la collection, considérée comme trop peu rentable, a été mise en sommeil en 2002. Selon Vincent Perret, responsable éditorial chez Édicef,  » la logique économique détermine la logique éditoriale « . Cela explique que certains titres, Quand je serai grand, par exemple, soient sortis à l’état de prototype en langues nationales sénégalaises (wolof, serer et pular), mais que les directeurs commerciaux n’aient pas donné leur accord pour le tirage…

Après des stages aux Editions de l’Olivier et Casterman, Audrey Raveglia a soutenu un mémoire de DESS Edition à Paris 13 Villetaneuse sur l’édition de jeunesse en Afrique.///Article N° : 3196

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