Le camp de Guantánamo… à Abidjan : les ex-milices en Côte d’Ivoire à la veille des élections présidentielles

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Il n’est pas de notre ressort de prendre position pour l’un ou l’autre camp dans un combat politique et nous ne le ferons pas pour la Côte d’Ivoire, si ce n’est de souhaiter un règlement pacifique. Nous n’en avons ni la mission ni l’expertise. Si nous publions cet article, c’est qu’il nous semble apporter un intéressant éclairage sur une des dimensions socio-culturelles du conflit qui agite ce pays. Africultures.

Le 7 octobre 2010, une délégation des « groupes d’autodéfense » a perturbé la caravane électorale du président sortant Laurent Gbagbo à Duékoué, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. Tout comme lors des autres manifestations que connaît Abidjan depuis plusieurs années, les ex-combattants ont une fois de plus revendiqué leur prime de démobilisation de 500 000 francs CFA (800 euros à peu près), des emplois dans la nouvelle armée et des programmes concrets de réinsertion. Comme à chaque fois depuis ces dernières années, Geneviève Bro Grébé, qui exerce un fort ascendant sur la jeunesse « patriotique », a réussi à neutraliser cette protestation en faisant miroiter de nouvelles promesses.
Quelques jours plus tard, des promesses similaires ont été formulées à Abidjan par un officier de l’armée ivoirienne aux ex-combattants d’un camp connu sous l’appellation de Guantánamo. Cet officier, qui masquait sa vraie identité sous le sobriquet de « Roi David », a ainsi essayé de gagner le suffrage des ex-combattants en faveur de Laurent Gbagbo, alors que ces derniers n’ont eu de cesse d’accuser le président d’avoir abandonné « ses enfants ».
Certes, le gouvernement sortant a témoigné de négligence et d’improvisation en matière de réintégration et de reconnaissance des anciens combattants, mais il faut aussi tenir compte du fait que les ex-membres des groupes d’autodéfense organisent depuis des années leur propre réinsertion, et par des voies parfois pour le moins originales et inattendues. Celles-ci s’accompagnent de mutations de l’espace public ivoirien et ces transformations de la vie publique ont un impact qui s’étend bien au-delà de l’horizon de paix que dessinent les élections présidentielles d’octobre et de novembre.
Libation pour un avenir meilleur
« On est quitté au front. On n’a rien à manger. On est délaissé. Mais seulement l’eau source de vie Dieu nous a donné et on n’est jamais tombé malade. Donc, quand on reçoit un étranger qui nous fait honneur, on doit le bénir à partir de cette eau-là. »
C’est Tiémoko Aimé Amour qui parle. (1) Il est membre du Groupement des Patriotes pour la Paix (le GPP), le groupe d’autodéfense le plus important d’Abidjan avec des ramifications dans toute la partie sud de la Côte d’Ivoire, d’Abengourou jusqu’à Tabou. Tiémoko vit depuis le début de l’année 2005 à Yopougon Sable, dans un camp du GPP qui abrite l’immeuble qu’on a nommé Guantánamo. C’est le seul camp du GPP qui n’ait pas (encore) été démantelé par l’armée.
Le plus célèbre de ces camps était probablement celui de l’Institut Marie-Thérèse à Adjamé. Le GPP s’y était installé sous le nom de Premier Bataillon des Commandos Légionnaires (1er BCL). Le camp était environné d’une population en majorité hostile aux milices pro-présidentielles. Suite aux frictions avec les riverains, des confrontations violentes avec les chauffeurs de taxi ou encore avec les forces de l’ordre, le GPP a évacué l’Institut en mars 2005. Depuis lors, le GPP s’est installé dans la périphérie d’Abidjan, à l’exception du président du GPP, Bouazo Yoko Yoko Bernard (Photo 1) qui jusqu’à l’heure actuelle a son QG au centre d’Adjamé. (2)
Après l’évacuation de l’Institut le 1er BCL se retrouvait au camp d’Azito qui bordait la lagune de Yopougon. En novembre 2006 Azito était démantelé en dépit des protestations véhémentes émises par le chef du camp, le commandant Gouvé. Un autre camp périphérique, celui de Biabou II, abritait le Groupement des Combattants pour la Libération de la Côte d’Ivoire (GCLCI). Il était situé dans la banlieue nord-est d’Abidjan, juste à côté des logements squattés par les anciens habitants du quartier de « Washington » (Photo 2). Des années durant les combattants juvéniles protégeaient les squatters de l’expulsion dont ces derniers étaient menacés en permanence. Jusqu’à ce qu’en novembre 2008 le commandant suprême de l’armée ivoirienne en personne délogeât sans crier gare les jeunes de leur base. Ce sont les mots que le commandant Chang du GCLCI a consignés dans une note de protestation adressée à l’un de ses patrons haut placés. (3)
« Nous avons été déguerpis comme des bandits. Le Général Mangou vient nous surprendre à 4 heures 30 comme s’il ne nous connaissait pas ; pourtant au début il nous félicitait et nous encourageait dans le combat que nous menions, et nous incitait à la persévérance. » (Chang, s.d.)
Ce n’était pas que l’expulsion du GCLCI ait été une surprise complète. Deux semaines auparavant, le général Ato Belly avait assisté à l’évacuation de sa Base Navale – un camp GPP situé sur la côte atlantique d’Abidjan-Vridi. (4) Ato n’était pas né de la dernière pluie. Il avait été chef du premier camp d’Adjamé, mais au lieu de décamper en direction d’Azito, il avait regroupé quelques centaines de ses jeunes combattants dans l’Hôtel Akwaba, un lieu autrefois idyllique, mais alors abandonné et dilapidé, situé dans son quartier natal de Vridi. Les membres du GPP occupaient l’immeuble de l’ancien hôtel ; la demeure du directeur et son jardin avaient quant à elles été transformées dès les années quatre-vingt-dix en un hameau pour artistes, surnommé aujourd’hui le « Village Rasta ». L’implantation de la Base Navale était remarquable en raison du voisinage immédiat avec les forces de la paix de l’ONU. En 2004, l’ONUCI avait installé des centaines de militaires dans l’hôtel voisin de l’Akwaba, le Palm Beach. Des mois durant, les forces internationales et la milice locale avaient joué au chat et à la souris, par exemple en marchant en formation jusqu’à l’entrée de leurs hôtels respectifs. Quand l’ONUCI plus tard déménageait ailleurs à Abidjan, un groupuscule du GPP s’installait sous la direction du colonel-major Gouvé, un ancien d’Azito, et de son associé David Bedi dans le somptueux Palm Beach pour y fonder une école pour « aumôniers ». Jusqu’à ce que celle-ci fût également évacuée à son tour en novembre 2008, la petite troupe d’aumôniers paradait dans les rues et le long de la plage de Vridi, exhibant les costumes d’un blanc immaculé de la marine française (Photo 3) (5)
Actuellement le chef de file du Village Rasta se présente comme « Ras Dagadou de la tribu de Joseph ». Quant à Gouvé, le chef-aumônier, il se fait appeler Josué. Ce que les deux noms des personnages ont en commun, c’est qu’ils se réfèrent explicitement à des tribus d’Israël que l’on qualifie de « perdues ». Cette référence procède d’une combinaison où s’expriment d’une part la mobilité, tenant de la diaspora et de la quête, et d’autre part la spiritualité tonique, sentiment à la fois de purification et de revitalisation communautaire. Ces éléments sont des constantes dans la vie des camps. La mobilité traduit en outre une forme de vagabondage (pour reprendre la terminologie de Bauman : elle résulte de marginalisation persistante. (6) En localisant Azito, Biabou II et la Base Navale sur une carte d’Abidjan, il est frappant de constater à quel point ces camps sont périphériques par rapport au premier campement à Adjamé et au QG du président Bouazo. Guantánamo, le seul camp restant, à l’entrée de Yopougon, est lui aussi situé dans le centre. En ce sens Guantánamo représente une sorte de « retour en ville », quoiqu’en catimini.
Guantánamo est une imposante bâtisse en béton datant des années soixante-dix, laissée inachevée. De ses cinq étages de béton décrépit, l’immeuble domine une partie de Yopougon, la plus étendue des dix communes qui constituent l’agglomération urbaine d’Abidjan. « Yop » est aussi une des principales bases d’opérations du Front Populaire Ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo. C’est également le bastion des activistes pro-présidentiels, qui manœuvrent en partie à la lisière de la politique officielle orchestrée par le parti. Au-delà de cette frontière se situent les groupes d’autodéfense qui se sont constituées à partir de 2002, suite aux appels lancés pour soutenir le président dans sa lutte armée contre les rebelles qui lançaient leurs opérations depuis le nord. Ces milices du sud ont par la suite poursuivi leur trajectoire en aménageant leurs propres camps et en levant des taxes, tout en exigeant que leurs activités patriotiques soient officiellement reconnues. Tout cela n’était pas fait pour plaire au président et les jeunes qui résistaient étaient chassés et dispersés. Jusqu’à ce que ne reste que Guantánamo.
Tiémoko nous recevait pour la première fois en mars 2009. Il se présentait comme « chef de village » du camp et proposait sans ambages de faire une libation (« nous allons évoquer le passé et les morts, il faut marquer le coup »). Nous nous rendions pour ce faire à un endroit où la vie de Guantánamo jaillit littéralement comme une source : un robinet raccordé à la conduite principale qui approvisionne Yopougon en eau. Guantánamo n’a pas l’électricité, mais quelques coups de bêche ont fait naître un point d’eau qui ne tarit jamais, et qui en raison d’une fuite continue, alimente même une mini-oasis au milieu d’un paysage désenchanté. Tiémoko achevait sa libation en invoquant les autorités ivoiriennes et les dirigeants des groupes d’autodéfense d’Abidjan.
« Il est temps que le gouvernement pense à nous. Cela fait cinq ans maintenant que nous souffrons, nous n’avons jamais touché de salaire, beaucoup sont morts au front, que leur âme repose en paix. Mon frère, je verse cette eau en offrande sur le nom de tous les commandants des milices et en leur nom, pour que nous puissions rentrer chez nous et être intégrés à l’armée ». (7)
Le déclin des ex-combattants
Moins d’un an plus tard, en mars 2010, nous retrouvons Tiémoko à Guantánamo, qui ne cesse de s’étendre, même si officiellement le GPP est censé être entièrement démobilisé depuis mai 2009 (Photo 4). Une quarantaine de familles à peu près, – de jeunes couples, la plupart avec quelques enfants, – y occupent une partie du bâtiment. Ils ont marqué leurs chambres à coucher au moyen d’une porte ou d’un bout de pagne. Les espaces centraux, souvent sans balcon ni grillage, font office de cuisine et de séjour. Davantage encore que l’année passée, les « lofts » de Guantánamo sont recouverts de tags, de graffitis et surtout de messages en tout genre, qui vont de numéros de téléphone jusqu’à des citations bibliques (Photo 5). Ainsi de nouveaux signes viennent orner la carcasse de béton de Guantánamo.
« Pour nous, Guantánamo, renvoie à une forteresse, un endroit où nous sommes en sécurité », nous dit Le Lynx, membre du GPP qui habite le camp depuis deux ans. Le Lynx nous fait ainsi comprendre que nous ne devons pas nous évertuer à trouver des correspondances minutieuses entre le Guantánamo abidjanais et américain. Cela fait quelques décennies déjà que les jeunes rebaptisent les zones où ils sont actifs de noms de lieux de conflits célèbres. Beyrouth, Kivu, Kwazulu et Kosovo étaient des surnoms courants dans les années quatre-vingt-dix pour désigner des campus universitaires ou des résidences d’étudiants. À « Guantánamo » les jeunes combatifs recherchent un sentiment de sécurité locale en se référant à la violence mondiale et urbaine. Lové au sein d’une ville grouillante, Guantánamo exprime ainsi son caractère de nid douillet en termes ruraux et traditionnels. (8) On y trouve des aïeux et des notables locaux, – des « chefs de village » comme Tiémoko, – qui y font des libations.
L’atmosphère à Guantánamo est nettement plus ambiguë que l’année dernière : la résignation et la colère contenue y règnent en alternance. La supplique de Tiémoko n’a été entendue qu’à moitié. Avec l’appui de l’aide internationale, les autorités ivoiriennes étaient censées conduire un processus de démobilisation et de réintégration des groupes d’autodéfense d’Abidjan. L’opération a été bâclée. Des 17.000 jeunes qui s’étaient déclarés en 2009 comme membres de l’une ou l’autre groupe, 13.000 ont été officiellement reconnus. En échange de leurs armes, de leur équipement et de 2000 Fcfa (€ 3,5) d’argent de poche, ils ont reçu une carte d’ex-combattant qui leur permettait de s’inscrire à une formation professionnelle (en plomberie, imprimerie, etc.). Les 4.000 jeunes qui ont été refoulés ne sont cependant pas les seuls à avoir une raison pour se plaindre. Les formations sont courtes. Après trois mois les ex-combattants se retrouvent dans la rue, munis d’un certificat et d’un « kit » (une boîte à outils). L’Inquiéteur, ex-combattant des GPP, nous fait le récit typique de ce qui suit : « Peu de temps après ma formation professionnelle en 2009, j’ai vendu mon kit de plomberie à un commerçant libanais. […] J’ai tout de suite donné 100.000 CFA à ma mère. Depuis mon engagement comme membre du GPP en 2003, je n’avais pas pu l’aider. »
Les anciens combattants ne sont guère optimistes : ils craignent que le gouvernement ivoirien ne prendra plus aucune autre initiative en vue de leur réinsertion. Beaucoup cependant continuent à espérer la prime de démobilisation de 500.000 CFA qui leur avait été promise. Les partis pro-présidentiels semblent vouloir utiliser l’ajournement des paiements comme moyen de pression pour gagner les voix des ex-miliciens. Le fait que bien des ex-combattants demeurent mobilisés dans l’attente du paiement ne ralentit pas seulement le processus de réintégration, il tend aussi à maintenir toute la situation d’après le conflit dans une atmosphère « militarisée ».
Les péripéties de la réintégration
La façon dont les autorités ivoiriennes ainsi que la Banque mondiale, le PDNU et d’autres institutions internationales traitent la réintégration des ex-combattants ivoiriens est pour le moins fâcheuse. Ainsi, lors de la session d’information qui s’est tenue à Abidjan en mars 2009 à l’intention des groupes d’autodéfense, il est apparu que les experts censés accompagner le processus de démobilisation et de réintégration ignoraient même jusqu’au fait qu’il existait plusieurs groupes d’autodéfense différentes opérant sur la ville d’Abidjan, conséquence d’éclatements et de querelles intestines s’étalant sur plusieurs années. Aux connaissances insuffisantes du terrain, s’ajoute l’absence d’idées précises sur les tenants et aboutissants de l’intégration. Il importe de savoir quels processus de réinsertion sont en jeu.
Aussitôt qu’a éclaté il y a huit ans le conflit armé, plusieurs dizaines de milliers de jeunes se sont mobilisés. Des jeunes défavorisés ont vu là l’occasion rêvée pour un apprentissage et pour élargir leurs réseaux de relations, tant en largeur, au contact d’autres combattants, qu’en hauteur, en se liant à de nouveaux patrons. Ces patrons étaient des hauts gradés dans l’armée, mais aussi des personnes influentes dans la politique, l’administration ou même dans le monde de l’entreprise. Les combats menés par ces milices sur le front, dans les environs immédiats de la « zone de confiance » séparant la partie nord rebelle de la partie sud « loyaliste », n’ont duré que quelques mois. Ensuite, ces combattants non officiels se sont retirés en partie sur Abidjan où ils sont avant tout devenus un vecteur de propagande et d’intimidation : leurs exercices et parades militaires – les fameux « pas-gym » – dans les rues d’Abidjan étaient censés préserver le moral des loyalistes et devaient intimider les sympathisants des rebelles, fort nombreux dans la population de la ville. Dans ce contexte ils ont également accompli un certain nombre de tâches de renseignement et de sécurité, consistant par exemple à surveiller les activités des habitants qui étaient supposés d’être partisans des rebelles. (9)
En échange de ces besognes, les autorités ont promis aux membres des groupes d’autodéfense de les intégrer dans l’armée régulière. Mais ces espoirs se sont réduits comme peau de chagrin. Les anciens combattants ont dû renoncer à tenter de gravir les échelons de la société. Restaient les réseaux (latéraux) des jeunes ex-combattants et l’expérience acquise dans le conflit : le maniement des armes, les techniques de guérilla et de renseignement, et parfois aussi quelques rudiments en matière de « mob control ». Ce ne sont pas là à proprement parler des compétences qui permettent de devenir boulanger-pâtissier ou employé de guichet mais dans une société d’après-conflit comme celle de la Côte d’Ivoire, elles offrent malgré tout des possibilités de carrière.
Bien entendu, le groupe le plus important d’ex-combattants tente de s’insérer dans la société civile en exerçant un emploi conventionnel dans le commerce, l’artisanat ou l’administration. D’autres, moins nombreux, s’essayent à se construire un avenir dans les domaines des arts ou de la création. Certains pratiquent ainsi les arts plastiques ou tentent une carrière dans la chanson ou dans la littérature, sans toutefois échapper à la précarité de leur situation. Prenons le cas typique de cet homme qui se fait appeler Marcus Garvey (Photo 6). Il n’a pas trente ans et a séjourné quelques années au front occidental comme membre de l’FLGO (Front de Libération du Grand Ouest) sous le commandement de Maho Glofehi. Il faisait partie de ces 300 anciens membres du FLGO qui après être tombés en disgrâce, étaient rentrés à Abidjan. Ils s’y sont regroupés en différentes sections dispersées sur toute la ville. Garvey dirige la section « Colombie » qui occupe les maisons inachevées de la zone « Les Lauriers », un complexe de nouveaux lotissements entre Abidjan et Bingerville.
« … tout le monde avait mis son prénom en stand-by, […] ; ensemble, nous créâmes la Colombie. […] Nous étions les juges de tous les près de 300 éléments F.L.G.O. qui étaient sur le chantier de LAURIERS. Nous de la Colombie, étions des éléments du palais de la justice, […] Nous remontions le moral aux amis désespérés qui se posaient plein de questions […] Nous nous arrangions toujours pour mettre la gaieté dans le groupe, quand ils se battaient, nous les réconciliions. Tout le gbôhi [groupe]respectait la Colombie. » (10) Voilà ce que Garvey écrit dans un des trois livres où il a consigné sa jeune vie de combattant de l’armée parallèle. Les cahiers et les feuillets agrafés de ses écrits doivent bien compter quelque 400 pages qui l’accompagnent dans ses déménagements successifs. (11)
L’histoire de Marcus Garvey et le cas de Guantánamo sont révélateurs d’une situation d’après-conflit dans laquelle les jeunes militants organisent depuis quelques années leur propre « réinsertion » : ils mettent en place de larges réseaux qui s’étendent sur de nombreux quartiers de la ville et au-delà, sur d’autres localités rurales. Au sein de ceux-ci surgissent des noyaux d’ex-combattants qui vivent tantôt ensemble, tantôt non, et qui exécutent des besognes leur permettant de survivre. Certains d’entre eux cherchent à mettre à profit les compétences acquises dans le cadre de leurs anciennes activités violentes. Ils arrivent à s’illustrer ainsi dans tout un éventail d’emplois divers. De petits groupes offrent leurs services pour des missions paramilitaires ou de commando les plus variées. Dans une ville et un pays où le manque de terrains est endémique, les missions qui consistent à déloger d’un quartier d’habitations ou d’un terrain agricole ceux qu’on appelle des allogènes, sont tout à fait courantes. Une activité plus légale est celle où d’anciens combattants sont employés comme gardes du corps ou agents de surveillance dans le domaine de la sécurité. Ce secteur s’est développé de façon exponentielle durant le conflit : la demande en matière de surveillance d’entreprises et de personnes physiques est devenue monnaie courante, et l’offre en personnel est à l’avenant, en raison de l’important groupe de démobilisés cherchant un emploi. Cette situation a entraîné de fortes baisses de salaire, et des abus en tous genres, accompagnés bien souvent d’actes de violence.
Les politiques sont de gros demandeurs de services de surveillance. (12) Ils s’adressent souvent directement aux réseaux des anciens combattants dont ils étaient parfois les patrons durant le conflit. Leurs demandes sont tantôt clandestines, lorsqu’il s’agit de menacer par exemple leurs adversaires et collègues politiques, tantôt légales, lorsqu’il faut surveiller des rencontres ou des meetings. D’autres activités des anciens combattants se fondent dans la vie normale de la « société civile » : les ex-miliciens organisent ainsi et promeuvent des manifestations ou des meetings électoraux, ou y prennent simplement part pour en grossir les foules. La mobilisation politique est plus explicite encore dans les organisations de soutien. Ainsi, l’année dernière, le général Jimmy Willy, ancien leader du GCLCI, a par exemple créé la « Convention des démobilisés pour la victoire de Laurent Gbagbo ».
Brutalisation et populisme
Le XXIe siècle est le théâtre de situations post-conflictuelles où des milices actives jouent un rôle déterminant dans la vie publique et politique. Il semblerait exister un lien entre cette « milicianisation » et la « brutalisation de la politique ». (13) L’exemple de la Côte d’Ivoire démontre que depuis la mise en place en 1990 du multipartisme, la démocratie a subi de profondes transformations. La teneur populiste de ces changements ne diffère guère du processus qui se déroule dans les démocraties occidentales. En Occident comme en Afrique, on observe l’impact de plus en plus important des mass media et des nouveaux médias. Comme en bien d’autres endroits, en Côte d’Ivoire s’ajoute à cela des médias dits « de proximité » : toutes sortes de formes de rassemblement, d’influence d’opinion et de mobilisation s’adressant très directement aux participants.
Au cours des dix dernières années, des parlements populaires font rage à Abidjan et dans plusieurs villes secondaires du sud. A un certain moment, rien qu’à Yopougon, l’on a compté ainsi 21 unités opérant sous des noms divers – « agora », « parlement », « sénat », « congrès » mais aussi « la Douma » ou « Black Caucus » – autant de dénominations qui se réfèrent à la démocratie. Leurs réunions attirent entre 25 et 1500 auditeurs qui viennent assister à des conférences sur la situation politique. Les tribuns de service se qualifient eux-mêmes dans leurs envolées rhétoriques d' »analystes politiques » ou de « professeurs ». (14) Alors que ces parlements populaires laissent majoritairement entendre une voix pro-présidentielle, leurs adversaires sont actifs dans des structures clandestines de plus petite envergure, appelées « grins ». Ces grins sont littéralement des « kiosques à thé », une institution traditionnelle qui se rencontre dans toutes les parties islamisées de l’Afrique Occidentale. Les grins de la Côte d’Ivoire (et auparavant ceux du Burkina Faso), sont devenus des instruments politiques aux mains de propagandistes. (15) Tout comme les parlements populaires, les grins révèlent comment politiciens et entrepreneurs politiques en tout genre cherchent à approcher au plus près les masses populaires urbaines, les abordant pour ainsi dire « d’en bas » afin de distribuer des messages qui sont d’origine diverse mais qui proviennent « d’en haut ». (16) Et tout ceci se passe bel et bien à l’extérieur des structures régulières des partis politiques qui, en Côte d’Ivoire, comme en Europe, perdent de leur influence et se voient remplacés par des formes d’expression et d’engagement politiques à la fois éphémères et flexibles.
C’est au sein de ces structures populistes que les ex-combattants non officiels d’Abidjan arrivent à faire valoir leur expérience acquise durant le conflit. Ils s’insinuent ainsi dans les masses en devenant par exemple des meneurs de rue recourant à la parole si possible et à la violence si nécessaire ; ils sont au service de certains hommes politiques, mais n’hésitent pas à s’engager aussi contre eux s’ils y trouvent leur compte. Ils agissent parfois ouvertement, parfois aussi en distribuant des coups sous la ceinture. Sur le fond de ces nouvelles pratiques et de cette topographie de l’action démocratique en Côte d’Ivoire, Guantánamo fonctionne certes comme une base dispensatrice de violence politique, mais le camp constitue avant tout un refuge qui protège contre les offenses brutales de la non-reconnaissance et de la marginalisation des jeunes.

1. Entretien avec Tiémoko Aimé Amour à Yopougon le 9 avril 2009.
2. Entretiens avec Bouazo Yoko Yoko Bernard le 19 mars 2008, le 1 avril 2009 et le 4 mars 2010.
3. Entretiens avec commandant Chang, le 7 avril 2009 et le 19 février 2010.
4. Entretiens avec général Ato Belly, le 25 mars 2009 et le 18 février 2010.
5. Entretiens avec Gouvé et David Bedi le 23 février 2010.
6. Z. Bauman, Globalization: the human consequences, Oxford, Polity Press, 1998.
7. Entretien avec Tiémoko Aimé Amour à Yopougon le 9 avril 2009.
8. Voir aussi: R. Devisch, « The villagisation of Kinshasa and the Christian healing churches as people’s means to domesticate rampant violence », in N. Kastfelt (dir.), Religion and African civil wars, London, Hurst, 2005, p. 102-118.
9. K. Arnaut, « Marching the nation: an essay on the mobility of belonging among militant youngsters in Côte d’Ivoire », Afrika Focus, vol. 21, n° 2, 2008, p. 89-105.
10. Marcus Garvey, Journal personnel 2002-2009. Abidjan, s.d. (orthographe d’origine).
11. Entretiens avec Marcus Garvey, le 17 février 2010.
12. Voir aussi: M. Christensen & M. Utas « Mercenaries of democracy: The’Politricks’ of remobilized combatants in the 2007 general elections, Sierra Leone » African Affairs, vol. 107, n° 429, p. 515-539.
13. R. Banégas, «  »La république oublie-t-elle ses enfants ? »…, op. cit.; E. Ngodi, Milicianisation et engagement politique au Congo-Brazzaville. Paris, L’Harmattan, 2006; C. Vidal « La brutalisation du champ politique ivoirien », Revue africaine de sociologie, vol. 7, n° 2, p. 45-57.
14. J. N. Atchoua, Discours politique et dynamique de communication dans les espaces publics ivoiriens : l’exemple des « agoras et parlements » et des « grins » des quartiers populaires d’Abidjan, Thèse de Doctorat, Université de Cocody, 2008; A. Bahi « La « Sorbonne » d’Abidjan : rêve de démocratie ou naissance d’un espace public », Revue Africaine de Sociologie, vol. 7, n°1, 2003, p. 1-17.
15. J. Kieffer, « Les jeunes des’grins’ de thé et la campagne éléctorale à Ouagadougou », Politique africaine, n° 101, 2006 p. 63-82.
16. K. Arnaut, « Mouvement patriotique et construction de’l’autochtone’ en Côte d’Ivoire », Africa Development/Afrique et Développement, vol. 33, n° 3, 2008, p. 1-20.
Conflict Research Group
Ghent University
Photos : Raymond Dakoua
Traduit du néerlandais par Guy Rooryck (Vertaalkunde, Hogeschool Gent)
Article publié avec le concours du Fonds Pascal Decroos (http://www.fondspascaldecroos.org/)///Article N° : 9868

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Les images de l'article
4. Un ex-membre du GPP montre sa carte de démobilisé devant "Guantánamo", Yopougon Sable, Abidjan (21/02/2010). © Raymond Dakoua
2. Quelques habitants du quartier Biabou II montrent les plans de leur quartier (19/02/2010). © Raymond Dakoua
1. Le président du GPP, Bouazo Yoko Yoko Bernard, et quelques de ses "éléments", Adjamé, Abidjan (4/03/2010). © Raymond Dakoua
3. De gauche à droite: l'aumônier Josué, le général Ato Belly et l'aumônier David Bedi, Vridi, Abidjan (18/02/2010). © Raymond Dakoua
5. Un couloir à "Guantánamo", Yopougon Sable, Abidjan (21/02/2010). © Raymond Dakoua




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