« Le féminisme ne se réduit pas à un combat pour l’égalité »

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Sociologue, Nacira Guénif-Souilamas travaille sur les questions croisées de genre et d’ethnicité. Pour elle, les femmes se trouvent toujours dans une position de dominées et le combat féministe peine souvent à comprendre ensemble les discriminations de classe et de race.

Quelle est la position des femmes dans la société actuelle selon vous ?
L’épisode Strauss-Kahn montre que les femmes demeurent les subalternes et que la tentation de « blanchir » leur combat est toujours présente. Le débat s’est déplacé sur le harcèlement sexuel des femmes au centre du pouvoir. Le féminisme a été recentré sur son périmètre blanc, dans un contexte universaliste, aveugle aux couleurs. Comme si le féminisme blanc parlait pour tous et pour toutes.
Qu’est-ce que le féminisme subalternatif ?
Le féminisme subalternatif convoque la domination blanche pour contrer l’idée que « je peux me sortir de ma condition ». Il ne s’agit pas de « s’en sortir » mais de vivre avec ce qu’on est et d’en faire quelque chose : raisonner en termes de situation et non de condition. Une situation, vous pouvez la déconstruire pour la changer, là où la condition constitue un déterminisme indépassable.
Est-ce que des mouvements comme le Black Feminism aux états-Unis, qui incluent les questions de race et de classe, existent dans les quartiers français ?

Cette perspective est minorée en raison de sa radicalité. Néanmoins, le découpage territorial n’a, à mon avis, pas de sens. Le problème se pose en termes de féminisme subalterne et de féminisme dominant plutôt qu’en termes de féminisme de quartier.
Dans Des beurettes, vous faites part d’un dilemme propre aux descendantes d’immigrés nord-africains. Qu’en est-il ?
Ce dilemme consiste pour les filles à être loyales face aux moeurs et aux valeurs de la société à laquelle elles appartiennent et loyales dans le cadre d’une fidélité familiale qu’elles cultivent. Ce dilemme persiste mais aujourd’hui « leurs » hommes sont désignés comme violents et machistes. Un des dommages collatéraux est qu’elles se sentent tenues d’endosser le rôle de la femme qui va incarner la civilisation en montrant qu’elles portent bien tous les traits de ce que l’on appelle l’intégration.
Le religieux semble aussi plus important qu’il ne l’était auparavant…
Le religieux est un marqueur facile à identifier. Les personnes ne se définissent pas plus comme croyantes qu’auparavant mais on attribue des conséquences en termes de sexisme au fait religieux. Par exemple, ce stéréotype : « les femmes musulmanes acceptent la domination des hommes ». D’où la négation totale d’un féminisme musulman, alors même qu’il existe.
Pensez-vous que le ministère des Droits des femmes peut bénéficier à toutes les femmes ?
Nous nous trouvons dans le cas d’un féminisme institutionnalisé, édulcoré. L’étalon reste le standard masculin. Beaucoup ne comprennent pas que l’on réduise la question féministe à l’égalisation des positions entre les hommes et les femmes. En outre, pour ce ministère, la lutte serait, en vertu des Droits de l' »homme », de parvenir à ce que les femmes « d’ailleurs » aient les mêmes standards de vie que les femmes blanches. Cela entretient la vulgate de la mission civilisatrice.

Nacira Guénif-Souilamas

1959 Naissance dans le Val d’Oise (95) / 2000 Conseillère technique du gouvernement Jospin, maître de conférences (Université Paris 13) / 2003 Des beurettes (Eds. Hachette Pluriel) / 2004 Les féministes et le garçon arabe, co-écrit avec Eric Macé (Eds. de l’Aube) / 2006 La République mise à nu par son immigration (Eds. La Fabrique)///Article N° : 12573

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