Le Funk d’Abidjan

De Moussa Doumbia

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Cette anthologie incandescente ressuscite la mémoire d’un ardent chanteur-saxophoniste malien précipité dans ce tourbillon musical panafricain incomparable que fut la Côte d’Ivoire des « seventies ».

Au milieu de ces années 1970, en plein « miracle ivoirien », Abidjan est devenue soudain la capitale musicale de l’Afrique francophone, et même au delà. La RTI s’est dotée d’un big band prestigieux, dirigé par le Malien Boncaïna Maïga puis par le Camerounais Manu Dibango. Clubs musicaux et petits studios d’enregistrement prolifèrent, attirant des musiciens de tout le continent : les Zaïrois Sam Mangwana et Tshala Muana, le voltaïque Amadou Ballaké, les Gambiens-Sénégalais Francis Kingsley et Laba Sosseh, puis le Guinéen Mory Kanté et le Malien Salif Keita, entre autres, viennent s’installer pour plusieurs années sur les rives de la lagune Ébrié. C’est aussi le moment où naît une musique de danse spécifiquement ivoirienne, avec Amédée Pierre, François Lougah et Ernesto Djedje.
Cette fantastique effervescence festive et musicale se concentre à Treichville, le vieux quartier africain colonial qui a pas mal changé depuis que Jean Rouch y tourna « Moi, un noir » en 1958. La population y reste principalement musulmane et sahélienne mais, la nuit tombée, la moiteur tropicale s’impose dans d’innombrables maquis et night-clubs plus ou moins interlopes.
Rue 12, non loin du grand marché et de la mosquée, La Boule Noire (qui, comme bien d’autres, a repris le nom d’un cabaret parisien) est sans doute le plus cher et le plus chic des clubs de « Treichtown ».
Terrain de drague favori des résidents français et libanais, c’est aussi un vrai lieu musical, où l’on vient « faire le bœuf » jusqu’à l’aube.
Le percussionniste sénégalais Idrissa Diop racontait à Soro Solo :
 » Tout ce que comptait Abidjan comme chanteurs ou instrumentistes, toutes nationalités confondues, se retrouvait là chaque soir pour’jammer’. C’est là que j’ai fait la connaissance de Paco Séry, certainement l’un des meilleurs batteurs au monde aujourd’hui.  »
C’est bien avant, en 1974, qu’a débarqué à La Boule Noire le Malien Moussa Doumbia – ne pas confondre avec son homonyme qui deviendra célèbre trente ans plus tard sous le pseudonyme « Tiken Jah Fakoly » !
Moussa est engagé pour animer l’orchestre-maison et attire l’attention du producteur Albert Loudes, qui vient de créer à Abidjan la SID (Société Ivoirienne du Disque). Ce Cd réunit douze titres édités par la SID en 45 tours, et c’est apparemment le premier album de Moussa Doumbia depuis un 33 tours éponyme publié par un autre label ivoirien, Sacodis, en 1978.
Cette merveilleuse (re)découverte, due au collectionneur et Dj brésilien et parisien Grégoire de Villanova, ne profitera probablement pas à Moussa Doumbia, sinon à titre posthume : au début des années 1980, il fut brièvement disquaire à Paris, avant de retourner au Mali où il a mystérieusement disparu sans laisser de trace…
Dès le premier morceau, « Femme d’aujourd’hui », on retrouve les thèmes familiers, sociaux, des chansons qui font le succès des grands orchestres guinéens et maliens de l’époque. Moussa chante en alternant dioula et français, il s’adresse en même temps à ses voisins de Treichville (il habite une petite case proche du club) et aux « blancs » qui viennent s’encanailler à la Boule Noire.
Le suivant, « Samba », est un chant traditionnel guinéen que Miriam Makeba a enregistré lors de son exil à Conakry. L’influence de Fela – de ses premiers et rares succès en RCI comme « Shakara » ou « Roforoforo Fight » – est ici (comme dans « Yeye Mousso ») manifeste sur le jeu expressionniste de Moussa au saxophone ténor, à la fois « funky » et « free ». Chanteur, il s’inspire joyeusement des éructations de James Brown – notamment dans « Mokholou », « Nambara » ou « Keleya » – dans lequel il cite aussi, au sax, le fameux chorus de Manu Dibango dans « Soul Makossa » – tout en les intégrant astucieusement à l’élocution frénétique des griots.
Moussa Doumbia n’est pas griot par ascendance, mais il l’est assurément par son amour des mots et des phrases vigoureusement rythmées, comme en témoigne l’extraordinaire « Djoliba ».
On peut à ce titre le considérer comme un précurseur du rap, dans des morceaux comme « Wari » (« argent » en dioula) ou « Djoliba ».
Seule ombre au tableau : la misogynie sans vergogne de ses chansons -« Femme d’aujourd’hui », « Black & White » et surtout « Nambara ». Au-delà de son intérêt musical, cette réédition nous permet ainsi de mesurer le long chemin parcouru, en trois décennies, par le féminisme africain – en tout cas pour ce qui est du discours !

de Moussa Doumbia (Oriki Music / Discograph), Le Funk d’Abidjan///Article N° : 6960

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