Le Rap au Cameroun

Entretien de V. Thf. et Olivier Barlet avec UMAR CVM

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Ce jeune groupe de rap de Yaoundé figure aujourd’hui parmi les leaders d’un mouvement musical qui depuis dix ans s’est fortement développé au Cameroun. Premier groupe à avoir organisé un concert de rap, enregistré une maquette en studio, UMAR CVM faisait la première partie de Positive Black Soul en juin 97, lors de leur tournée ou Cameroun. Les pionniers du hiphop camerounais ont également été les premiers à venir se produire en France, à Marseille, dans le cadre du Festival « Au Sud du Sud » (4 décembre 98).

UMAR CVM : que cache ce nom de code ?
Un groupe de rap créé en 1992, dans un quartier populaire de Yaoundé. La formation comprend trois membres plus un « featuring » : DJ Bilik Jo, le DJ du groupe, qui intervient au niveau des compositions musicales, des arrangements, des textes et de la production ; Tom Sepha, le rapper principal qui participe également à la composition ; Joël Teek, le griot du groupe, celui qui apporte le « son villageois » (rythmes afro, chants traditionnels,…), et enfin, Kaman, la voix féminine du groupe. La moyenne d’âge du groupe est de vingt ans.
Le nom UMAR CVM signifiait au départ « Unie Mon Afrique Rentre au Cameroun Vaincre le Mal ». – puis nous avons considéré qu’il fallait élargir le concept et lui donner une dimension plus globale qui collerait mieux à la démarche et à la vision du groupe. Nous l’avons donc rebaptisé  » Un Monde Aussi Rebelle Court à la Verticale du Mystère  » !
Comment qualifier le rap d’UMAR CVM, son identité, ses influences ?
Un rap qui sort du ghetto, d’un monde diminué, typique du quartier d’Essos (quartier populaire de Yaoundé), où nous sommes installés. Nous avons un répertoire assez large, d’une trentaine de titres, et dans nos textes, nous nous attachons à véhiculer un message qui pousserait à une plus grande conscientisation. Les thèmes traités abordent les questions générales de l’acculturation de l’Afrique, la guerre, la démocratie, le tribalisme, le racisme, le sida et la sorcellerie – qui à nos yeux est un facteur négatif pour le développement de l’Afrique. L’insalubrité, la dégradation de l’environnement, la drogue – qui s’installe en Afrique sous sa forme  » occidentale  » et l’alcoolisme galopant font également partie de nos préoccupations. Nous considérons l’afro-centrisme comme un idéal mais nous refusons d’évoluer en vase clos.
Sur le plan musical, nous avons connu de multiples influences : jazz, soul et rap américain, bien sûr. Mais depuis le départ, nous écoutons beaucoup les sons locaux. Le bikutsi et la musique traditionnelle de l’ouest Cameroun, comme le mangabeu (caractérisée par le son des flûtes), constituent les influences majeures de notre rap. Nous tentons de créer un langage musical à partir de notre propre culture, la base de notre travail étant le mixage des sons camerounais, africains et occidentaux, On pourrait qualifier notre rap de mélange de sons urbains et villageois, où la guitare pop côtoie les percussions et autres instruments traditionnels (kalangou, mvet, kora…).
Notre identité culturelle transpire également à travers nos « lyrics » qui mêlent plusieurs langues : français, bassa, ewondo, bafia et frankanglais, l’argot camerounais. Les créations d’UMAR CVM sont un mixage entre le Nord et le Sud ; elle portent la coloration des deux mondes auxquels nous appartenons.
Sur scène, notre attitude peut paraître violente mais c’est uniquement pour représenter ce qu’on veut dire : nous ne le sommes pas dans la rue. Nous pensons qu’en Afrique, nous n’avons pas besoin d’être violents pour faire du rap. L’Afrique n’a pas besoin de violences pour se vendre. La seule violence est celle de nos mots. Car, si nous voulons être compris, nous ne pouvons pas traiter des problèmes que nous abordons en « philosophant ». Si je dis, « laissez-là cette mouche posée sur mon nez », le villageois comprendra. Nous devons être direct dans nos paroles, sans être forcément grossier.
Comment caractériser la scène rap au Cameroun, et quels sont les moyens dont vous disposez aujourd’hui pour développer ce style musical ?
Le rap au Cameroun a commencé a émerger à la fin des années 80. Cela a démarré avec les ballets scolaires qui effectuaient des chorégraphies sur les « beat » américains de Run DMC ou Public Ennemy. En 1990, on a commencé à voir se former des groupes de musique à tendance rap qui s’attaquaient à l’écriture de textes mais restaient principalement cantonnés à l’interprétation de « lyrics » déjà écrits par les groupes évoluant sur la scène internationale (Little MC, IAM, MC Solaar,…).
A cette époque, faire du rap était aussi un bon moyen pour tomber les nanas…
Ce n’est qu’à partir de 1992 que le rap a véritablement pris son envol. Les groupes se sont mis à créer eux-mêmes leurs propres beat mais aussi leurs lyrics. Aujourd’hui, à Yaoundé, on compte plus d’une centaine de groupes dans la mouvance rap mais seulement une dizaine d’entre eux font sérieusement du rap. Parmi eux, on peut citer : La Suite, Crotale, Malekum Fu, Hearen State, Bantu Posse (de Douala), Bantu Clan (de Yaoundé), Accent grave (des jeunes de 14 à 17 ans, très puissants), Mandara (un groupe féminin parrainé par Umar CVM),…
Le rap camerounais réunit les différentes tendances du mouvement international : ragga, style français, style américain, oldschool, underground (ceux qui ont des textes très crus et restent purs envers eux-mêmes),…
En ce qui concerne les conditions de développement du rap au Cameroun, on peut dire qu’elles sont bien pauvres, et pourtant, son public ne fait que croître. Tout d’abord, les moyens techniques sont très limités : il y a peu de matériel et il est souvent très cher, donc inaccessible. Comme d’autres, j’ai détourné l’argent que me donnaient mes parents pour les livres scolaires afin de pouvoir acheter du petit matériel, et en 1994, nous avons organisé un concert qui nous a permis d’acheter un synthé pour composer des sons. Pour tenter de remédier à ce problème, nous avons fondé l’association Djambula House, qui est en quelque sorte une « coopérative du rap » regroupant les groupes Tchek V., Cité M, Hearen State, Kevin Kastel, Vegance (un autre groupe féminin) et qui nous permet de partager du matériel.
La production et la diffusion du rap au Cameroun sont quasiment inexistantes. Les producteurs locaux ne s’intéressent pas à ce style musical qui a mauvaise presse et n’est pas crédible à leurs yeux. Le rapper est encore synonyme de voyou. Les jeunes qui font du rap sont considérés comme des vauriens qui n’ont que leur bouche pour dire n’importe quoi, qui prennent du pamba (drogue) et qui pillent leurs parents. Même si parmi eux on trouve de jeunes intellectuels, diplômés de l’université.
La majorité des concerts rap sont organisés par les rappers eux-mêmes. Le seul lieu à Yaoundé à véritablement soutenir le rap et à contribuer à son rayonnement, est l’espace African Logik où, depuis deux ans, des soirées rap sont régulièrement organisées. Il y a également l’association des RE.M.Y. qui soutient notre mouvement avec l’organisation des Nuits du rap, et la production de la première compilation de rap camerounais. Quelques tentatives de productions privées, comme Bamboula Street ou Bantu Clan, ont commencé mais elles restent encore très locales.
En ce qui concerne les médias, à part quelques rares émissions, il faut se battre pour passer sur les ondes. C’est vrai que le public du rap est essentiellement jeune, sans grand pouvoir économique, mais il est de plus en plus nombreux à venir assister aux concerts.
Le rap camerounais manque encore d’ouvertures et nous espérons pouvoir contribuer à sa reconnaissance.
Qu’est-ce qui vous pousse à utiliser les langues locales dans vos textes ?
On utilise les langues locales dans nos textes pour faire écouter ce que nous avons à dire au-delà de la population intellectuelle, dans les villages. Tous les membres du groupe sont Béti. Sur un thème comme le tribalisme, on écrit en français et le griot du groupe écrit des résumés en langues locales pour que le message passe.
Nous sommes des Africains : tout est déjà chez nous. Nous pouvons aller chercher d’autres choses ailleurs, mais sans oublier que notre point de départ est l’Afrique.
Sentez-vous une grande différence entre le rap d’Afrique de l’Ouest et celui d’Afrique centrale ?
Le mouvement est global, continental : nous parlons des mêmes problèmes. La différence n’est qu’au niveau de la musique et des langues utilisées : nous sommes marqués par le bikutsi, le makosa, le merengué plutôt que par le mbalax par exemple. Nous avons grandi avec les rythmes de chez nous. Pour internationaliser notre musique, nous avons opéré la jonction entre le Sud et l’Occident.
Etes-vous confrontés à des problèmes de censure ?
Oui, et pas seulement sur scène. A la seule FM du pays, la FM 94, au poste national où on ne nous laisse pas parler car on sait ce qu’on va dire. Sur scène, on est confrontés à des ingénieurs du son puristes qui refusent toute évolution.
UMAR CVM prépare la sortie en France de son premier CD…
Notre groupe a été le premier au Cameroun à enregistrer une maquette en studio, que nous avons complètement autoproduite, et nous avons signé un contrat d’édition avec MGI International pour la sortie de notre premier CD : « Urban Villageois ». Malgré le nombre de titres dont nous disposons (une trentaine dont un avec la participation d’Anne-Marie Nzié), nous avons fait le choix de ne sortir dans un premier temps qu’un CD promotionnel de trois titres. La sélection a été difficile et finalement, nous avons retenu les titres suivants : « Urban villageois », « Clair de lune » et « Hémorragie ».

Contact Umar CVM France : MGI International – Tél : 01.47.70.26.07 ; Fax : 01.47.70.14.21///Article N° : 676

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Umar CVM © DR





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