Le ravissement des innocents de Taiye Selasi

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Le ravissement des innocents est le premier roman de l’auteure Taiye Selasi. Traduit déjà en 17 langues, cette saga familiale se déploie entre les États-Unis et le Ghana.

Un « retour au pays » revisité
« Une famille éparpillée, dévastée, dont un des membres est à terre (1) », tel pourrait être le point de départ de l’intrigue du roman de Taiye Selasi, Le ravissement des innocents, auteure née à Londres d’un père ghanéen et d’une mère nigériane. Or, les ouvrages qui prennent la mort d’un proche comme motif du « retour au pays » ne sont pas rares. Pour s’en tenir au domaine francophone et à des œuvres relativement récentes, on peut citer par exemple Dany Laferrière avec L’Énigme du retour en 2009 (2), ou encore Les Lumières de Pointe-noire d’Alain Mabanckou (3) qui, même s’il narre un retour « différé« , s’ouvre néanmoins sur l’évocation de la mort d’un parent.
Pourtant, dans Le ravissement des innocents il ne sera presque plus question ensuite des sentiments que ce retour  » au pays  » procure, et pour cause, car, première torsion de la convention instaurée par ce motif ici, les enfants ne connaissent pas le Ghana. Seul Olu y a déjà été (p.251). Le ravissement des innocents ne sera ni un roman autobiographique, ni un « roman de l’immigration« .
En effet, ce n’est pas le « lieu » perdu de l’enfance qu’il s’agit de dire dans ce roman, mais bel et bien la façon dont les liens familiaux se sont progressivement délités. Kweku a refait sa vie avec Ama, ce que Folá n’a jamais pu accepter, Olu vit à présent avec Ling, les jumeaux eux-mêmes, Taiwo et Kehinde, ne se sont pas parlé depuis un an et demi, et la petite Sadie veut gagner en indépendance… « Les Sai sont cinq personnes dispersées, sans centre de gravité, sans liens (…) ils n’ont ni racines, ni grands-parents vivants, ni passé, une ligne horizontale – ils ont flotté, se sont séparés, égarés, une dérive apparente ou intérieure, à peine conscients de la sécession de l’un d’entre eux » (p.175).

Des êtres en mouvement

Si le pays dans lequel on retourne n’est donc même plus le sien, le roman n’est pas pour autant celui du déracinement paralysant. Là où le vécu des parents est entaché des difficultés de l’exil et de la xénophobie, Kweku étant victime d’un licenciement abusif, et Folá souffrant parfois de son hybridité (une grand-mère écossaise, sa mère « blonde aux yeux d’or« ) et de son identité nigériane aussi bien au Ghana qu’en Amérique («  Elle avait cessé d’être Folásadé Somayina Savage pour devenir la représentante d’une nation générique ravagée par la guerre » (p.130), les personnages des enfants sont plutôt saisis en perpétuel mouvement et tout semble leur réussir. Kehinde est un nouveau « Basquiat », Olu est bardé de diplômes, « incarnation du Nouvel Immigrant« , Taiwo a un « sombre génie » et la petite Sadie se révélera être une danseuse hors pair. Ils sont hors normes et tous dotés d’un redoutable pouvoir romanesque.
Toutefois cet aspect est relativement mis de côté dans la première moitié du roman au profit de leur saisie « dans l’espace« . Les premières pages oscillent ainsi entre plusieurs temporalités et plusieurs lieux, notamment Accra et Boston. Le passage des uns aux autres n’est guère décidable et l’on comprend que cette incertitude sera un principe poétique. Tout dit le mouvement, à commencer par les titres des trois parties : « Le retour « , « Le voyage« , « Le départ« , tandis que certains lieux fonctionnent comme des passerelles d’un personnage à l’autre (le taxi que prend Taiwo à New York par exemple), et même d’un souvenir à l’autre (l’aéroport où Folá attend ses enfants).
Lieux de transit, ils sont les véhicules de la mémoire. L’une des clés de lecture sera d’ailleurs donnée à la fin du roman : «  Nous avons fait ce que nous savions faire. Partir (…) Nous étions des immigrants. Les immigrants partent » (p.365). Les pantoufles sans lesquelles Kweku est mort, véritable leit motiv, pourraient, comme la maison, être ainsi le motif de l’enracinement refusé aux personnages. Ils habitent en effet le monde, générant de nouvelles identités qui transcendent les origines et les communautés. Olu et Ling, son épouse d’origine chinoise, «  auraient [ainsi]pu faire la pub de Benetton » (p. 139), par exemple.
La composition narrative construit une esthétique de la «  relation« , pourrait-on dire avec Glissant, au sens où l’identité des personnages ne saurait se penser en référence à la « racine« , celle que pourrait représenter le père, Kweku, notamment, originaire du Ghana. Au contraire, il semblerait que l’on ne puisse appréhender chacun d’eux que sur le mode du rhizome, cette plante dont les bourgeons peuvent se ramifier en n’importe quel point.
Glissant troque en effet l’identité-racine et sa fixité contre l’identité-rhizome ou relation (4) au sens où le rhizome incarne ce qui permet à tout élément d’affecter tout autre. Et c’est bien ce qu’il se passe dans le roman de Taiye Selasi : les intrigues de chacun ne se comprennent qu’en référence au vécu des parents, des frères et sœurs. Même l’ordonnancement des chapitres en témoigne. Les nombreuses analepses s’opèrent par glissement : un détail vécu va entraîner un souvenir, dans lequel apparaît irrémédiablement un autre membre de la famille.
De même, le procédé du montage en parallèle ou en patte-d’oie (chaque personnage vit successivement l’annonce de la mort du père), s’il peut sembler très classique, dit aussi la relation : chaque bourgeon (pour reprendre la métaphore) se ramifie, certes autour de cette perte, mais surtout à la faveur d’un coup de fil d’un membre de la famille à chaque fois différent, ce qui engendre des réactions toutes particulières et des souvenirs relativement hétérogènes. Le roman se fait rhizome à son tour.

Une écriture du dévoilement
On le sait dès la première ligne : Kweku Sai, père d’une fratrie de 4 enfants et ex-époux de Folá, est mort. C’est toutefois le présent de ce drame, d’une anodine absurdité, que l’écriture nous donne de revivre, une fois, deux fois, une infinité de fois, comme pour mieux cerner ce qu’il implique chez chaque personnage du roman. « Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour » (p. 18). L’auteur procède très souvent (avant les sections numérotées et la séparation du blanc typographique) par effets d’annonce : « L’accablement le cloue au sol. La dernière fois qu’il a éprouvé cela, c’était avec Sadie  » (p.26), peut-on lire à la fin de la section 3. La suivante aura donc pour fonction de narrer l’épisode vécu avec Sadie et ainsi de suite, l’intrigue dévoilant progressivement ses rouages. Même procédé avec Kehinde, quelques pages plus loin (5).
Mais la composition se fait encore plus heuristique parfois, notamment dans le cas de Taiwo, un personnage assez symbolique dans l’économie de l’œuvre puisque la signification de son prénom se veut représentative d’un certain rapport au monde « Taiyewo (du yoruba to aiye wo » voir et goûter le monde »). Les jalons du drame qu’elle a vécu chez son oncle Femi au Nigeria, et qui ne sera révélé qu’aux pages 330 et suivantes, sont subtilement posés dès la page 59 (« un élève posa la question sur les pédophiles, et, à moitié distraite, elle nota le mot« ). Le drame vécu par Taiwo enfant, une fois révélé à sa mère à la fin de l’œuvre, devient peut-être ainsi au fil des pages le nouveau « centre » autour duquel la famille pourra se reconstruire et se réunir, à condition de dessiller les yeux. L’innocence ravie de Taiwo, une fois révélée, permettra-t-elle donc peut-être de renouer en conscience, cette fois, avec «  Le ravissement des innocents » ?
Des procédés cinématographiques
Le texte se commente ainsi souvent lui-même, comme pour mieux lever les faux-semblants et percer à jour les mystères de cette famille par le recours à des indications scéniques cinématographiques. « Dans ce plan-séquence, une scène d’intérieur : le Mari Prévenant« , « Dans cette scène : un Médecin Respecté avance à grands pas pour sauver sa fille condamnée« . En effet, par ces remarques métapoétiques nous donnant à voir les  » dessous  » de l’histoire, le texte met à nu la fabrique de l’illusion dans laquelle chaque membre de la famille s’est enfermé, en se forgeant notamment une idée mythifiante du père.
Mais ces éléments cinématographiques sont aussi au service d’une écriture qui génère des images, suggère, donne à voir et interpréter bien plus qu’elle n’explique. Les phrases nominales, procédé récurrent, en attestent. Pourtant si l’auteur fait montre, a contrario, d’une certaine volonté didactique, en fournissant un arbre généalogique de la famille dans le paratexte, bien utile au départ pour comprendre les ramifications progressives des différentes intrigues parallèles, on peut se demander si ce n’est pas une façon d’informer la lecture et l’horizon d’attente du lecteur.
En effet, le roman apparaît comme une quête éperdue, celle de l’unité perdue de cette famille, éparpillée sur différents continents, rongée par le silence, le secret, la rivalité et la rancune. L’œuvre pourrait donc être tout entière tension vers cet arbre que les enfants rapporteront à la maison après l’ensevelissement des cendres du père dans la mer à la fin du roman, métaphore possible de l’arbre généalogique restauré. On peut ainsi se demander si la volonté de « racine » disparaît complètement dans ce roman, souvent qualifié d’ « afropolitain (6) » par la critique, surtout si l’on se réfère au lexique figurant dans les premières pages de l’ouvrage, mentionnant l’origine et la signification des noms des personnages (Ghana et Nigeria essentiellement). Le dépit de Sadie de n’avoir jamais été en Afrique est ainsi visible, en dépit des propos apaisants de Kehinde : « Tu n’as pas à en avoir honte. Nos parents ne nous y ont pas emmenés quand on était petits (…) Ils étaient blessés… Leurs pays leur ont fait du mal (7) ». Pourtant, il peut aussi être compris, loin des tourments identitaires, comme un énième motif d’auto-dénigrement de la jeune fille vis-à-vis de sa fratrie.
Quête des origines ? Roman de la relation ? Le ravissement des innocents est en tout cas construit en tension entre recherche d’un passé apaisé et d’un avenir serein, dans une relation à l’autre pacifiée. Fable universelle, il est aussi cette saga familiale, sous fond de tragédie, avec laquelle les protagonistes devront apprendre à vivre afin de tenter de retrouver l’innocence du partage, celle du simple repas de Noël en famille, tant rêvé par Folá.

///Article N° : 12495

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