Le rôle du genre dans les changements socioculturels des femmes migrantes

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Cet article s’appuie sur un travail de recherche (1) sur le rôle du genre dans le contexte des changements culturels vécus par des femmes migrantes. Rebecca Weber s’intéresse ici à une population de femmes réfugiées ayant migré de trois pays africains vers la France. Elle choisit trois axes d’analyse : la religion, le travail, et la maternité. Trois thèmes permettant d’appréhender le statut de la femme dans une organisation socioculturelle, et par la suite, déterminer si des différences de statut existent pour les femmes issues d’autres systèmes culturels. À travers des entretiens approfondis avec une population de femmes ayant vécu cette expérience migratoire, Weber observe comment la stabilité, plutôt que la divergence, du rôle du genre à travers différentes organisations sociales, en fait un élément important pour comprendre l’impact des changements socioculturels pour ces femmes.

Les femmes migrantes ont un rôle primordial dans un monde actuel qui se globalise et dans lequel les populations sont de plus en plus mobiles. Aujourd’hui, quatre-vingts pourcents des demandeurs d’asile dans le monde sont des femmes (2). Ces mêmes femmes vont le plus souvent être les vecteurs privilégiés de la transmission culturelle pour les générations à venir. Je me suis donc intéressée à ces femmes migrantes, et à l’impact de la place du genre dans les modèles socioculturels dans leur expérience migratoire. Afin de définir un champ précis j’ai choisi de mener ma recherche dans le contexte spécifique de la migration des femmes réfugiées de la République du Congo (Congo-Brazzaville), de la République Démocratique du Congo (Congo-Kinshasa), et de la République de Guinée (Guinée-Conakry), vers la France. Pour examiner le rôle du genre dans l’expérience de ces femmes, je me suis intéressée à l’impact des changements culturels dans l’organisation sociale du genre.
Pour mieux saisir le rôle du genre dans la formation identitaire et dans la transmission socioculturelle, j’ai commencé avec une démarche théorique. Mon travail sur l’identité culturelle (Camilleri, 2007 ; Kaës, 2005) a mis en évidence comment la culture et le genre prennent une place structurante et identifie deux axes : leur impact sur la construction identitaire et la transmission des modèles socioculturels d’une génération à une autre.
Méthode de recherche
J’ai choisi de mettre en œuvre ma problématique auprès de femmes ayant acquis le statut de réfugié en France, venant du Congo-Kinshasa parce que je travaillais avec le Secours Populaire Français (SPF, 2007) qui menait un projet de collaboration avec l’organisation Solidarité Pour la Promotion Sociale et la Paix (SOPROP), association du Congo-Kinshasa. Ma recherche était censée être un outil dans ce travail de collaboration (3). Ayant construit mon projet de recherche en lien avec l’association, j’avais pensé limiter la population de femmes avec lesquelles je travaillerais à ce seul pays. Mais ne trouvant pas suffisamment de participantes pour maintenir ce cadre, j’ai décidé d’élargir ma population aux femmes réfugiées de deux autres pays différents, le Congo-Brazzaville et la Guinée Conakry.
J’ai mené des entretiens semi-directifs auprès de huit femmes âgées d’une trentaine d’années, qui vivent en France depuis environ sept ans. Cinq d’entre elles viennent du Congo-Kinshasa, deux du Congo-Brazzaville et une de Guinée-Conakry. J’ai construit une grille d’entretien autour de mes trois axes d’étude – religion, travail, et maternité – qui m’a permis de tenter d’appréhender le vécu de ces femmes dans leur expérience migratoire entre deux modèles socioculturels, du point de vue de l’organisation du genre.
Le rôle implicite du genre
La stabilité du rôle de la religion

Toutes mes interlocutrices ont activement recherché, en arrivant en France, à retrouver des structures sociales familières, dont a découlé leur inclusion dans une communauté religieuse. Par exemple, pendant son processus d’adaptation, Milaure (4) s’est étayée sur sa pratique religieuse comme moyen de survivre à la difficulté d’avoir quitté son pays : « …Quand je suis arrivée d’abord j’étais dépaysée… Mais après quand même comme j’allais tout le temps dans une paroisse je me suis habituée et jusqu’à l’heure ça maintenant ça va un peu ouais ». La religion et la guerre sont intimement liées pour elle car la religion est un outil contre la souffrance dont la guerre est la source : « …Dépaysée parce que j’ai laissé mon pays, mes enfants que j’ai laissé aussi là-bas, alors ça me faisait mal, c’était difficile que je m’habitue ici mais avec la prière, euh comme j’allais tout le temps à la paroisse il y avait les amis et tout ça là-bas donc je me suis habituée« . Elle s’appuie sur l’aide de la religion par la prière, la paroisse et les amis. « …Moi pour les églises c’est la même chose il n’y a pas de différence quand vous allez dans des églises vous sentez chez vous les mêmes prières tout ça là« . En plus de l’aider à soigner ses souffrances psychiques, la religion rattache Milaure à son pays natal, elle se sent chez elle car elle retrouve la référence culturelle de sa religion d’un pays à l’autre. Ce recours à la religion peut être interprété comme un outil permettant d’arbitrer la transition de la migration (Zittoun, et al. 2003). Au niveau interne, la religion est une ressource qui facilite la construction du sens du vécu dans le nouvel environnement socioculturel, tandis qu’au niveau externe, elle peut aider à repositionner un individu dans la toile sociale.
Une alliance asymétrique : la division sexuelle du travail
Certaines des femmes que j’ai interviewées ont parlé explicitement de la spécificité d’être une femme migrante dans leur relation au travail. En particulier, j’ai vu apparaître la constance du thème de la double journée du travail féminin qu’il s’agisse du contexte culturel du pays d’origine et ou de la France. Par exemple, Sarah explique que le rôle de la femme ne change pas entre les deux pays : les femmes sont les mêmes partout et leur rôle est de s’occuper des enfants. La contrainte de la double journée du travail des femmes est intégrée à la conception du rôle de mère : le travail domestique non rémunéré est, pour elle, universellement de la responsabilité des femmes. Dans le contexte du travail rémunéré, Danielle, quant à elle, considère que son mari en est responsable et qu’elle ne travaille aujourd’hui que pour l’aider.
Les ressemblances dans la division sexuelle du travail en France et dans les pays d’origine de mes interlocutrices me sont apparues sous l’angle de la théorie des « hégémonies dispersées (5) » (Grewal & Kaplan, 1994). Cette notion met en avant l’idée que les structures patriarcales situées dans une communauté transnationale telle que les femmes réfugiées en France, s’allient avec celles de la société dominante. La structure patriarcale de la communauté de migrants s’unirait avec celle de la France pour se légitimer, en ce qui concerne la division sexuelle du travail par exemple. Toutefois, cette « alliance » entre les structures patriarcales ne serait une priorité que dans certaines circonstances, comme par exemple dans le contexte des rapports homme/femme. Alors que lorsqu’il s’agit du rapport autochtones/migrants, cet engagement mutuel ne serait plus prioritaire pour le groupe dominant. En considérant cette stabilité à travers la théorie des « hégémonies dispersées » j’ai observé que la division sexuelle du travail repose donc effectivement sur l’asymétrie de la relation hommes/femmes, mais aussi sur l’asymétrie migrant/autochtone.
La maternité : Une idéologie naturaliste
Je m’attendais à ce que les femmes interviewées aient vécu des changements culturels spécifiques à l’organisation de la famille élargie et nucléaire. Or mes interlocutrices adhèrent au concept de la mère universelle, indépendamment du changement culturel. Par exemple, Sarah explique, « …On a le même rôle hein c’est de s’occuper des enfants même si on travaille… ». Il m’a semblé que la question de la garde des enfants n’était pas pertinente pour ces interlocutrices, qui se considèrent comme des mères avant toute autre fonction que pourrait leur conférer leur emploi. Cette conceptualisation de la maternité rappelle l’idéologie naturaliste (Kergoat, 2002) qui englobe le genre et le sexe biologique. Pour elles, ce que j’ai nommé « genre » relève de « l’inné ». Ceci m’a montré à quel point le genre est au cœur de la formation de l’identité de mère.
Mon point de départ était la conceptualisation de l’identité culturelle à travers la notion d’altérité telle qu’elle s’applique au genre. Là où j’avais supposé la présence d’une question sur le genre, j’ai découvert des femmes préoccupées par la préservation de la cohérence de leur identité dans la transition d’un monde instable politiquement (et parfois dangereux), vers un environnement social plus stable. Plutôt que de trouver des différences liées à la place du genre entre les différents modèles socioculturels, j’ai trouvé que la problématique de genre se distinguait par sa stabilité à travers les systèmes culturels. C’est cette stabilité de la place du genre qui en fait une composante importante et implicite de la formation identitaire des femmes migrantes avec lesquelles j’ai pu travailler.
En conclusion, le rôle du genre dans les changements socioculturels pour les femmes migrantes ne peut pas être étudié séparément de la problématique intergroupe migrant/autochtone qui est vécue à travers l’expérience de la migration. C’est l’intersectionalité des attributs sociaux des femmes migrantes qui permet d’appréhender l’impact des changements culturels liés à leur migration. Ce travail m’a montré que c’est parce que le genre est un élément central dans la définition même des notions de formation identitaire et de rapports asymétriques de pouvoir qu’il est difficile de l’isoler dans un travail de recherche basé sur l’analyse du discours.

1. Il s’agit de mon travail de recherche de DEA dirigé par Patricia MERCADER, (Professeure de Psychologie sociale, GRePS). Les résultats complets de ces travaux sont documentés dans mon mémoire de DEA.
2. Women’s Commission for Refugee Women and Children, 2008
3. Ce projet a eu plusieurs objectifs, notamment : « La découverte de la vie associative et de la solidarité populaire… L’élaboration en parallèle d’un projet de réinsertion communautaire pour les femmes victimes de violences [au Congo Kinshasa] » (SPF, 2007).
4. Tous les noms des participantes à mon travail de terrain ont été changés pour préserver leur anonymat.
5. « Scattered hegemonies » ma traduction de Grewal & Kaplan (1994).
Références
Camilleri, C. (2007). Identité et gestion de la disparité culturelle : Essai d’une typologie. In C. Camilleri (Ed.), Stratégies identitaires (pp. 85-110). Paris : Presses Universitaires de France.
Grewal, I. & Kaplan, C. (1994). Scattered Hegemonies : Postmodernity and Transnational Feminist Practices. Minneapolis : University of Minnesota Press.
Kaës, R. (2005). Une différence de troisième type. In R. Kaës (Ed.), Différences culturelles et souffrance de l’identité (pp.1-18). Paris : Dunod.
Kergoat, D. (2002). Travail et affects. Les ressorts de la servitude domestique. Travailler, 8, 13-26.
Secours Populaire Français (2007). Projet de solidarité international avec le RDC [Page web]. http://www.spf69.org/page00010026.html#I000655ee, consulté le 4 avril, 2007.
Women’s Commission for Refugee Women and Children, 2008.
Zittoun, T., et al. (2003). The Use of Symbolic Resources in Developmental Transitions. Culture & Psychology, 9(4), 415-448.///Article N° : 8342

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