Jesus and the Giant

L'usage de la violence comme positionnement féministe

Print Friendly, PDF & Email

En Afrique du Sud, la Journée nationale de la Femme a lieu le 9 août. Elle offre l’occasion d’apprécier la contribution de la femme dans l’histoire politique du pays et son rôle dans le développement socio-économique de l’état. Le mois d’août est ainsi devenu le moment où une attention particulière est portée envers les droits et la cause des femmes. Et bien que cet événement soit célébré le 9 août, donnant lieu à un jour férié, la cause des femmes est consacrée pendant une quinzaine de jours. Sensibilisation aux violences faites aux femmes, prise de conscience de la relation entre droits des femmes et droits de l’Homme, ces deux semaines d’activisme aspirent à redresser le déséquilibre patriarcal manifeste dans la violence domestique, le viol, l’exclusion du cadre sociopolitique et la perpétuation des inégalités sexuelles.
Depuis plusieurs années, l’art et le cinéma tentent d’exprimer la cause de la femme de manière créative. Nombreuses sont les œuvres servant de document, de témoignage de la multitude des violences subies par la femme sud-africaine. On en veut pour preuve les travaux des plasticiennes Penny Siopis, Tracey Rose et Zanele Muholi, pour ne mentionner qu’elles. Le thème de la violence et des femmes s’affiche aussi à l’écran, notamment dans Jesus and the Giant (2008) court-métrage du Nigérian Akin Omotoso, dont Jyoti Mistry nous propose une analyse.

Jesus and the Giant (2008), d’Akin Omotoso, est un court-métrage singulier qui s’impose par son choix de représenter à l’écran, la violence vécue par les femmes. Il décrit la violence comme une injustice et une preuve de dysfonctionnement social, dans un récit qui semble suggérer que la femme serait susceptible de s’approprier cette violence dans un contexte socioculturel donné. Jesus and The Giant s’engage sur un terrain complexe qui propose une réflexion sur la nature avilissante de la violence, tout en la présentant comme un moyen de prise de contrôle et seul recours contre l’injustice sociale subie par la femme opprimée.
Le film part du postulat que la femme est censée être protégée par la loi (par la constitution), mais que dans la pratique, le schéma social empêche l’exercice de ce droit. Est aussi mis en avant le principe voulant que « la violence appelle la violence ». En d’autres termes, la femme n’aurait pas d’autre choix que de répondre à la violence patriarcale par une forme de violence calculée. Omotoso parvient à convaincre le spectateur en usant de plusieurs procédés visuels.
Une des premières scènes du film présente Jésus, une femme noire, méditant sur la cruauté du monde. La ville bourdonnante, montrée dans la séquence précédente, contient une violence latente signalée par un plan rapproché du dépeçage et de la décapitation de vaches prêtes à être rôties et consommées. Cette trituration des têtes de vaches et leur boucherie sont comparables au tabassage et à l’abus dont certaines femmes font l’expérience. Le propos est rendu de façon explicite, lorsque le repos de Jésus est interrompu par une femme nue, Marie. « Tendre l’autre joue, tu disais ! », dit Marie à Jésus, sur un ton accusateur, alors qu’elle révèle son visage meurtri.
Jésus est tenu pour responsable de l’idéologie biblique de la non-violence dont la légitimité et la valeur sont remises en question dans un contexte séculier. Comment justifier de la non-violence, face à la violence : « œil pour œil… et le monde deviendra aveugle ».
La violence comme seul recours
Marie est constamment battue, tout simplement parce que c’est une femme. Quand Jésus rend visite au Géant, et lui demande la raison de cette violence, il répond : « C’est comme ça, tu vois. Elle ne resterait jamais avec moi si je ne la battais pas de temps en temps. Je la roue de coups, même quand elle n’a rien fait de mal. Seule la menace d’une mort certaine peut empêcher une femme d’aller forniquer ailleurs. C’est dans leur nature. Toutes les femmes sont des salopes ».
La violence du Géant n’est ni condamnée, ni justifiée, mais rendue presque naturelle et est objectivée par un discours patriarcal. Les femmes doivent rester à leur place. Et, bien que le droit civil soit conçu pour les protéger, elles n’ont pas accès aux structures de soutien et de protection. Le récit n’explique aucunement le fait que les structures patriarcales marginalisent la femme. La critique d’Omotoso du pouvoir et de la violence repose néanmoins sur cette prémisse. Au lieu de cela, le film se concentre sur l’éventualité que la rétribution féminine puisse adopter la même forme que la violence masculine. Il le fait en ôtant au spectateur toute possibilité de décoder ni le contexte social, ni même le caractère genré de cette violence.
Il faut ici signaler que le film se construit autour d’une série de photographies. Ce choix esthétique a une importance dans la représentation de la violence. Nous reviendrons sur ce point plus tard en prenant pour comparaison la théorie du montage selon Eisenstein. Mais retournons au premier choix esthétique du réalisateur lorsqu’il traite de « l’usage de la violence ». Initialement guidée par une position idéologique de non-violence, Jésus se révèle être en proie à un tourment intérieur : prendre part à la violence qu’elle condamne.
Tout au long du film, elle marmonne que « la violence est quelque chose d’absurde ». Elle en perçoit la contradiction, se rappelant que l’usage de la violence fut essentiel au changement social et politique en Afrique du Sud. En tant que femme noire, Jésus incarne celle qui fut la marginalisée du colonialisme. Elle continue de l’être dans une patriarchie blanche et noire, et demeure une victime de l’oppression sexuelle tapie dans un discours à la fois culturel et traditionnel.
Lorsque Jésus apparaît, maniant sa batte de baseball face au soleil couchant, le spectateur comprend qu’elle se prépare à l’éventualité d’une confrontation avec le Géant. On sait aussi que cela lui demande de batailler contre ses propres convictions et d’envisager l’applicabilité d’une certaine violence dans une société déjà fortement accablée par ce mal. Omotoso semble d’ailleurs suggérer qu’il existerait une relation archaïque entre la violence et l’application de la justice. La violence est un acte insensé toutefois, celle-ci ne peut avoir lieu que dans une société prédisposée à son occurrence.
De par son nom et sa stature, le Géant symbolise la structure que la femme tente de comprendre, avec laquelle elle essaye de s’adapter et de négocier son oppression et sa marginalité. Avant que Jésus ne se batte avec le Géant, elle prend le temps de lui parler, l’interroge sur les raisons de sa violence envers Marie. Elle « rompt le pain » avec lui en partageant le thé et les traits de cocaïnes qu’il lui offre. Alors que le Géant reconnaît Jésus comme une menace – et ce, dès lors qu’elle franchit sa porte – celle-ci parvient calmement à renverser la situation, à la manière du Cheval de Troie. Le Géant se détend, baigné dans la douce intoxication de cette soirée. Une camaraderie se développe, le Géant percevant Jésus non plus comme une femme, mais comme un « pote » qui comprendrait la logique du traitement qu’il inflige aux femmes et à Mary en particulier. Dans l’esprit du Géant, Jésus ne peut pas être une « salope » !
La bastonnade, longuement anticipée, est cinématiquement et viscéralement prenante. En stratège, Jésus attend que le Géant sorte de la salle de bain et l’attaque sans crier gare. Elle le martèle tout d’abord avec sa batte de baseball, avant de l’arroser d’eau bouillante. Par cet acte baptismal, elle le marque en le brûlant et l’humilie en le traitant de « batteur de femmes » et de « misogyne ».
Le montage comme parti pris esthétique et narratif
La scène de la rétribution est construite en un montage frénétique de plans saccadés alternant Jésus frappant le Géant, la décapitation des vaches, et le visage ensanglanté d’une Marie anxieuse. Cette référence aux procédés de montage développés par Eisenstein est un parti pris esthétique et narratif. Une série d’éléments significatifs sont juxtaposés afin de produire une critique de la violence. Chez Eisenstein, l’image est conçue comme une représentation de la réalité et une forme artistique d’interprétation-représentative. En d’autres termes, elle est à la fois littérale et métaphorique. Omotoso applique pleinement ce principe dans son montage.
L’anxiété de Marie quand Jésus bat le Géant, reflète son expérience de la violence aux mains de ce dernier. La récurrence de l’image des têtes de vaches est une représentation métaphorique de la violence. L’image du Géant, corrigé par Jésus, fait non seulement office de rétribution, elle est une critique de l’oppression et de la violence patriarcales.
Le second choix esthétique repose sur une utilisation d’images fixes, inspirée du film La Jetée (1962) de Chris Marker. Le commentaire complexe d’Omotoso est rendu par une juxtaposition à l’Eisenstein et par le rythme du montage. Au lieu des scènes langoureuses et contemplatives de Marker, évoquant la mémoire, la perte et la nostalgie, ce film s’attache à donner aux spectateurs une expérience viscérale de la violence. Omotoso y parvient grâce à la succession erratique des images. Le spectateur subit alors un assaut visuel et oral, au même titre que Marie. Le lapse de temps qui s’écoule entre les découpages semble suggérer un sentiment de perte et fait écho au cycle de la violence vécue par des femmes anonymes. On ressent leur détresse ainsi que le fait que leur vie a été ruinée. On lit la perte de leur dignité, de l’estime d’elles-mêmes, et leur incapacité de changer les circonstances sociales dans lesquelles elles se trouvent.
La scène finale ajoute à la complexité du discours. À la différence de la succession d’images mentionnées ci-dessus, le plan final consiste en un panorama cinématographique joliment construit. La camera survole les immeubles pour montrer Jésus contemplant la ville et ses habitants. Cette séquence au 35 millimètres est filmée d’une seule prise. Le jeu de la caméra produit l’effet inverse de l’assaut visuel. Jésus a restauré un équilibre – équilibre social acquis par la rétribution infligée au Géant, en réponse à l’abus de Marie. Mais cette image est très vite déstabilisée quand Jésus, filmée en gros plan déclare : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre, je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée. »
Comment alors appréhender l’équilibre social en apparence restauré ? Jésus n’est plus synonyme de passivité, d’amour et de compassion. Elle représente bien davantage. Elle se réapproprie sa place en tant que rebelle politique et parvient à trouver un terrain alliant l’adage selon lequel « la violence attire la violence » et « la violence est quelque chose d’insensé ». Jésus amène le spectateur à se demander s’il ne vaudrait pas mieux « apporter l’épée » plutôt que « tendre l’autre joue ».
Jesus and the Giant donne à la femme un pouvoir qui lui est en temps normal refusé. Il le fait en suggérant que la femme serait capable de faire un usage stratégique de la violence en réponse aux agressions verbales et physiques dont elle est victime. À travers ce postulat, ce film déplace le paradigme de l’approche féministe contre la patriarchie vers une solution qui participe d’un système patriarcal.

Traduit de l’anglais par Christine Eyene///Article N° : 8348

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire