Le scénariste de BD : un oiseau rare au Congo

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« La BD, c’était, pour nous, un moyen relativement simple de communiquer et de mettre en scène une histoire découpée en images, sans trop se poser de questions sur la méthode. Mais pour parvenir à un travail de professionnel, je me suis rendu compte qu’il fallait vraiment passer par l’écriture d’un scénario préalablement aux planches à réaliser… D’où l’utilité d’acquérir une méthodologie pour nous aider à rédiger un scénario détaillé afin de progresser dans l’art de raconter en images toutes les histoires que nous avons envie de transmettre à la jeunesse kinoise… » (Hissa Nsoli, lors d’une discussion à Kinshasa en février 2007)

Hissa Nsoli, un des grands dessinateurs congolais expose bien la problématique qui se pose à de très nombreux jeunes et moins jeunes bédéistes souhaitant faire carrière dans la profession : comment parvenir à réaliser un album de BD d’un nombre de pages conséquent pour raconter une histoire destinée à un public de jeunes ou d’adultes, sans passer par la rédaction préalable obligatoire d’un synopsis à développer en scénario, à partir duquel il faudra procéder au découpage en planches et en vignettes dans un story-board qui devra être réajusté en fonction du nombre de pages prévues par l’éditeur ou le commanditaire ?
Qui a été formé localement pour assumer cette tâche ?
Dans une optique professionnelle, tous ces préalables, doivent pourtant être traités et résolus avec méthode afin de pouvoir aborder en connaissance de cause la seconde phase, consistant à dessiner précisément la mise en situation des personnages dans une succession de vignettes recadrées qui composeront les planches crayonnées avant l’encrage définitif et une éventuelle mise en couleur.
Lorsqu’il s’agit de réaliser simplement une BD de deux ou trois planches, contenant quelques gags pour amuser le lecteur, il est certainement très possible de se passer de scénario (ou de scénariste) car le dessinateur a en tête la continuité des plans et des dialogues qu’il souhaite mettre en scène mais, dans l’exemple cité plus haut, on risque d’aboutir à un échec cuisant si l’on fait fi de tout ce travail préparatoire…
Ce travail spécifique du scénariste de BD, en liaison avec le dessinateur, est un métier exigeant qui ne s’improvise pas plus que celui de scénariste dans le monde du cinéma : on imagine sans peine le piètre résultat que donnerait un long métrage de fiction qui aurait été tourné et monté sans scénario ni découpage technique ! Aucun producteur n’accepterait une telle chose qui le ruinerait à tout coup… De la même façon, pour réaliser une bonne BD, il faut avant tout que le dessinateur puisse exercer son talent à partir d’un bon scénario décrivant tout ce que l’on verra (les personnages en action dans les différents lieux où ils se trouvent) et tout ce que l’on « entendra » (les dialogues sous forme de « bulles », les récitatifs encadrés, les bruits divers) au fil du déroulement de l’histoire découpée chronologiquement en séquences.
En Belgique et en France, certains auteurs de BD ont acquis, de par leur propre expérience ou au cours d’une formation initiale, des capacités rédactionnelles leur permettant de concevoir eux-mêmes des scénarios, mais ce n’est pas le cas de la majorité des dessinateurs professionnels qui préfèrent travailler avec un ou plusieurs scénaristes afin de pouvoir se consacrer entièrement à la mise en images concertée d’un récit adapté et pré-découpé par un collègue.
Les pieuses ressources scénaristiques des Evangiles
En République Démocratique du Congo, par contre, compte tenu du contexte économique et vu la modicité de la plupart des tirages des revues et albums publiés sur place (ce qui a pour conséquence une rémunération extrêmement faible des auteurs de BD), la profession de scénariste est pratiquement inexistante. En effet, à part les Editions Saint Paul qui ont contacté des écrivains promus scénaristes pour adapter certaines de leurs propres œuvres (ou d’autres textes à vocation morale ou religieuse), très peu d’albums ont fait l’objet d’une mise en images sur base d’un vrai scénario original, confié à un dessinateur confirmé pour qu’il en réalise une version BD.
Certes, ce type de travail a été demandé occasionnellement par certains jeunes éditeurs de Kinshasa ou de Lubumbashi, mais ce sont surtout les Editions Saint-Paul qui ont fait appel à des artistes associés à des écrivains-scénaristes. Boyau, par exemple, a dessiné en 1980, d’après un scénario de Moninga, une BD religieuse qui fera l’objet de plusieurs rééditions : « Jésus des jeunes ». En 1986, il collabore avec Pat Masioni et Sima Lukombo à la réalisation d’une autre BD à vocation religieuse : « Maria mama wa Yezu », version en swahili de « Marie, la mère de Jésus ». Pat Masioni publiera, lui aussi, de nombreux albums illustrant en BD la vie des saints ou des épisodes des Evangiles. Au début des années 80, toujours pour les Editions Saint-Paul, Lepa Mabila dessinera, entre autres, « Mami-Wata à Lodja » et « Lata l’orpheline », à partir d’histoires scénarisées par l’écrivain populaire congolais Zamenga Batukezanga dont tous les romans et les contes furent publiés chez le même éditeur. Al’Mata réalisera en 1992 « Pourquoi tout pourri chez nous », également sur un scénario de Zamenga Batukezanga.
En route pour de nouvelles aventures à partager !
Si le nombre considérable des dessinateurs congolais talentueux est un phénomène unique dans toute l’Afrique francophone, anglophone ou lusophone, il n’en va pas de même pour les scénaristes auxquels les dessinateurs de BD souhaiteraient s’associer. L’isolement relatif de ces derniers, et le manque de moyens dont ils disposent sur place, ne leur facilitent pas la tâche pour entrer en contact avec des collègues scénaristes européens qui travaillent dans des maisons d’édition ayant pignon sur rue en France et en Belgique. Bien sûr, de grands artistes congolais (tels que Barly Barutti, Pat Masioni, Pat Mombili, Hallain Paluku, Al’ Mata, Fifi Mukuna, Thembo Kash…) sont parvenus à publier des albums en Europe. Mais ils n’ont pu le faire qu’en s’expatriant ou en nouant des relations privilégiées avec des maisons d’édition, soit en Belgique, soit en France, soit en Italie (voire même en Grèce pour Tchibemba), par l’intermédiaire de scénaristes professionnels qui ont accepté de s’associer pour un temps avec eux afin de les aider à sortir de leur ghetto. Il n’en est pas moins vrai que ces artistes, dont la renommée est désormais internationale, ne représentent qu’une infime partie de tous leurs talentueux confrères restés au pays. Et d’autre part, comme il n’existe pas de suivi éditorial de la part des petites maisons d’éditions locales pour révéler tous ces bédéistes d’avenir, beaucoup se sentent exclus des circuits économiques susceptibles d’utiliser leurs réelles capacités graphiques. Un de leur chef de file, Asimba Bathy, dit à cet égard que leurs fragiles associations « sont des regroupements « d’affamés » qui cherchent par tous les moyens à se faire reconnaître localement et à l’extérieur du pays… ». Pourtant, et on se demande par quel miracle, tous continuent, bon an mal an, d’exercer cette profession, malgré le fait qu’elle soit insuffisamment rémunératrice pour leur permettre de gagner décemment leur vie.
Si la BD kinoise est un art populaire, au même titre que la musique congolaise dont la renommée est universelle, elle n’a pas encore réussi à emprunter tous les canaux par lesquels elle mérite de trouver un plus large public, tant en Afrique qu’en Occident. Elle doit donc rechercher les relais nécessaires afin de justifier les espoirs qu’elle suscite auprès de tous ceux qui souhaitent faire carrière dans ce métier encore nouveau sur le continent et qui ne demandent qu’à progresser, surtout au plan de la scénarisation, dans une perspective professionnelle.
A suivre, donc !…

Exemples de collaborations entre scénaristes et dessinateurs congolais :
L’album « Moni Mambu », mis en images par Thembo Kash, avec la participation de Barly Baruti, a été adapté à partir d’un texte de l’écrivain congolais Yoka Lye Mudaba.
Joseph Senga Kibwanga, associé à son ami scénariste Pie Tshibanda (écrivain et comédien humoriste congolais de talent vivant en Belgique), a dessiné « Alerte à Kamoto », publié en 1989 par les Editions Lanterne de Lubumbashi ; « Les refoulés du Katanga », en 1995 aux Editions Impala de Lubumbashi et « RD Congo, le bout du tunnel » en 2006, un album édité en Belgique par l’asbl Coccinelle BD. Il a également réalisé en 2001, toujours pour Coccinelle BD, « Couple modèle Couple maudit », d’après un scénario de son compatriote Willy Inongo.
Alain Kojele publia en 2005 aux Editions Elondja à Kinshasa, la première partie de Elikiya le petit orphelin : « Un monde hostile » sur un scénario de Dan Bomboko.
Dick Esalé a dessiné en 2006, pour les Editions Elondja à Kinshasa, la seconde partie de « Un monde hostile », scénarisée par Dan Bomboko, avec qui il réalisera ensuite un nouvel album, « Le prof d’Anglais » qui débute la série BD : « Les aventures de Mamisha  » pour le même éditeur.
Des collaborations extérieures réussies entre des dessinateurs congolais et des scénaristes étrangers :
Hissa Nsoli a réalisé avec Patrick De Meersman l’album « L’île aux oiseaux » co-édité en 2005 par « Africa e Mediterraneo » et les éditions Laï-Momo.
Fifi Mukuna, dans le cadre du projet « Valeurs communes », publie en 2005 aux éditions Laï-Momo « Si tu me suis autour du monde », d’après un scénario de Christophe N’galle Edimo.
Pat Masioni réalisera « L’Appel », publié en 2005 également dans la collection « Valeurs Communes » par les éditions Lai-momo, un album adapté d’une nouvelle de Pascale Fonteneau qui a été scénarisée par Christophe N’galle Edimo. Aux éditions Albin Michel, paraît en 2005 le premier tome de sa BD « Rwanda 94 », Descente en enfer, réalisée en collaboration avec Grenier et Ralph. On attend avec impatience le second volume qui doit sortir prochainement.
Pat Mombili, a rejoint depuis 2006 l’équipe de dessinateurs de la série « Blagues coquines », chez Joker Edition. Il prépare, en collaboration avec l’écrivain-scénariste Alain Brezault, un album intitulé : « Le règne de Tarquin-le-Superbe ».
Al’Mata publie en 2007 un nouvel album aux Editions Laï-Momo « Le retour au pays d’Alphonse Madiba, dit Daudet », d’après un scénario du prolifique écrivain-scénariste camerounais Christophe N’galle Edimo.
Tchibemba, pour sa part, à choisi d’émigrer en Grèce, à Salonique, où il enseigne les arts plastiques. Depuis 2004, il a publié les aventures de son héros, « Dynamitis », dans 3 albums de BD.
Thembo Kash prépare la suite du premier tome de sa série BD, « Vanity : la folie du diable », paru chez Joker Edition à Bruxelles en juillet 2007. L’album est co-signé par le grand scénariste belge, André Paul Duchateau, avec qui il collabore.
Barly Baruti a travaillé de nombreuses années avec le célèbre scénariste Frank Giroud. Ils ont réalisé ensemble la trilogie congolaise « Eva K » aux éditions Soleil, puis la longue série en sept tomes, « Mandrill », publiée chez Glénat BD. Il travaille actuellement sur une nouvelle série de politique fiction à paraître aux Editions Glénat BD « Le Monde selon Agbo », sur un scénario d’Alain Brezault.
Hallain Paluku publie « Missy » fin 2006, en collaboration avec l’écrivain-scénariste Benoît Rivière et le coloriste Svart, paru aux Editions « La boîte à bulles – Champ libre ».///Article N° : 6923

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