Le Siècle court d’Iba Ndiaye : Peintre, Ample… et Africain

Hommage au grand peintre sénégalais Iba Ndiaye, décédé le 4 octobre 2008

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Au terme de cinquante années de pure peinture et de dessin obstiné, Iba Ndiaye, Maître ubiquitaire du trait et de la couleur au Sénégal, s’est éteint à Paris, à l’âge de 80 ans, au moment même où s’achève à Dakar sa grande rétrospective : « L’Œuvre de Modernité« . Il a commencé sa carrière dans les années cinquante, après avoir étudié à l’École d’Architecture de Montpellier puis à l’École Nationale des Beaux-Arts à Paris et travaillé à l’atelier du grand sculpteur russe Ossip Zadkine qui guidera son regard vers la statuaire africaine.

En 2002, le curateur et critique américain d’origine nigériane Okwui Enwezor (directeur artistique de Documenta 11, Kassel, 2002) écrit : « Iba Ndiaye fait partie de cette génération d’Africains d’une importance décisive (…), au nombre desquels Sembène Ousmane,… ou Camara Laye… Cette génération, dans l’immédiat après-guerre, commença à concevoir et à préciser un discours de la modernité culturelle africaine, bâti par rapport au cadre international. Ce qui distingue cette Négritude réside dans sa compréhension intellectuelle rigoureuse du jeu de miroirs – ou du chat et de la souris – qui est au cœur du débat moderniste. Pour la génération de Ndiaye, la Négritude a façonné une dialectique de luttes créatives qui a permis aux artistes de s’affranchir du complexe d’infériorité imposé par la domination coloniale« .
Car Ndiaye naît en 1928, l’année où le Bal Nègre de la rue Blomet défraie la chronique, alors que Paul Morand publie son « Paris – Tombouctou » et où Senghor entre en khâgne au lycée Louis-le-Grand. Au sortir de cette’vogue nègre’ de l’entre-deux-guerres et sa kyrielle de clichés : tribal, primitif, exotique, naïf ou instinctif…-, ainsi que d’autres artistes comme Aimé Césaire ou Wifredo Lam, Iba Ndiaye va, lui, s’emparer du dessin comme outil d’investigation des univers esthétiques qu’il s’approprie pour bâtir un vocabulaire visuel mondialisé par les aléas de l’Histoire coloniale, un langage métis, subtil et ombrageux, dressé contre une notion abâtardie d’un art dit’primitif’.
Or, qui se risquerait à parler du métissage esthétique d’un Braque ou d’un Picasso après leur rencontre-choc avec l’Afrique des masques ? « La peinture de chevalet est une invention européenne et l’idée d’un peintre noir nous reste étrangère… Alors que la sculpture africaine a acquis ses lettres de noblesse… un peintre africain qui s’approprie la tradition picturale de l’Europe ne peut être à nos yeux qu’un épigone. Le préjugé exclut d’emblée tout jugement sur sa peinture« , écrit le conservateur néerlandais Franz Kaiser dans sa préface à l’exposition de Ndiaye au Musée de La Haye en 1996 et il ajoute : « Pour I. Ndiaye, le caractère essentiel de la modernité procède d’une culture métissée. Il travaille les données de sa toile de fond africaine, sans fabriquer d’objets ethniques« .
Alors qu’il arpente les musées, crayon en main, yeux grands ouverts,’dévorant’ l’art et les techniques des maîtres du monde entier depuis son atelier de La Ruche, et malgré son envergure majeure d’artiste virtuose et rigoureux : « les accomplissements d’I. Ndiaye ne reçurent pas la reconnaissance due : ils furent marginalisés dans les textes théoriques sur l’art du 20ème siècle […] Une telle omission rend invisible l’importante influence […] exercée sur les pratiques modernistes d’occident… Car, ajoute Salah Hassan (commissaire d’Authentic / Ex-centric, Conceptualisme dans l’art africain contemporain, 49ème Biennale de Venise), ces artistes « tentèrent de contester ce récit du modernisme occidental et de rebâtir l’idée d’un art moderne pluriel« .
Puisant dans les soubassements et les mythes de’ses’ cultures, Iba Ndiaye explorera une suite de thèmes récurrents. Le sacrifice, dans sa série des « Tabaski » (qu’il relie au Bœuf écorché de Rembrandt) ; puis celui des « Rhamb« , métaphore de l’esprit des ancêtres dans la mythologie wolof, qu’il traite en pâte dense ; ou ses « Jazz & Blues » au lavis d’encre et noir de fumée. Enfin, quand il traite de la symbolique du sacrifice (« Ne soyez pas des moutons !« ), Ndiaye expose aussi une dramaturgie contemporaine qui résonne loin : en 1985, il travaille à une œuvre maîtresse « Juan de Pareja menacé par des chiens » : à plus de trois siècles de distance, l’assistant mulâtre de Velázquez -peintre noir dans un monde blanc en 1650- détourne le regard des chiens aux crocs luisants (chasseurs d’esclaves ?) qui le cernent en hurlant.
Dans son va-et-vient entre l’Afrique et l’Europe, ajoute S. Hassan : « Iba Ndiaye incarne aujourd’hui l’une des plus imposantes figures du champ de l’art contemporain africain et ses travaux ont implicitement exercé une influence puissante » sur les étoiles montantes de la scène artistique actuelle : El Anatsui, Soly Cissé, Barthélémy Toguo ou Yinka Shonibare… Tous sont dotés d’une matière première artistique sophistiquée et détenteurs de solutions plastiques qui ont bouleversé les canons de l’art européen au début du 20ème siècle, ils ne sortent pas du néant par une vague pulsion viscérale. Regarder l’œuvre d’Iba Ndiaye, c’est remédier au syndrome de la « génération spontanée », où la création procéderait d’un surgissement insolite, sans Histoire ; c’est élucider en même temps les pratiques, les propositions et la démarche de ceux qui viennent après lui.
C’est un héritage précieux, incomparable, que nous délivre Iba Ndiaye. Nous devons beaucoup à sa détermination d’homme de vigie, à l’ascèse inflexible et à la fermeté expressive, gestuelle, du peintre. Solide, Iba Ndiaye n’a jamais désarmé. Chaque fois, l’Éveilleur nous bouleverse encore. Honneur et Respect.

Paris, 6 octobre 2008///Article N° : 8105

Les images de l'article
Catalogue publié par la Biennale de Dakar "L'Oeuvre de Modernité"
"Juan de Pareja, menacé par des Chiens", 1985/86, huile s/toile, 163X130cm © Eric Lehuard
Iba Gustave Ndiaye © DR





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