Mascarades

De Lyes Salem

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Avec tous ses films, Lyes Salem rafle les prix dans les festivals. Après le succès de Jean-Fares, petit bijou honoré du grand prix du court métrage à la Biennale des cinémas arabes de Paris en 2002, Cousines avait décroché le César du meilleur court métrage en 2004. Son premier long métrage ne déroge pas à la règle. Sa recette ? Une bonne dose d’humour, une belle légèreté, mais aussi un ancrage au forceps dans le réel. Comme le disait Gérard Genette, l’humour est un tragique vu de dos. Le village des Aurès où se déroule Mascarades n’est pas cité mais tous les Algériens s’y retrouvent, comme en témoigne le succès du film en Algérie où le réalisateur a tenu à le présenter trois mois avant sa sortie française.
Le film démarre, comme Cousines, par un beau plan séquence. Un paisible minaret est bien centré dans l’image tandis que des câbles en tous sens viennent envahir le cadre : le réel, l’activité des hommes, que la caméra saisit en se baladant tranquillement sur une place animée. Un cortège de berlines aux vitres fumées vient parader dans un nuage de poussière : un mariage. Ces pauvres gens du village s’endettent jusqu’au cou pour les louer à grand frais au Colonel (cette autorité que l’on ne verra jamais) pour réussir leur mariage. C’est la première de ces dérisoires mascarades sur lesquelles Lyes Salem porte un regard aussi amusé que critique, tous ces masques que l’on se plaît à porter pour accéder à la reconnaissance ou que l’on se doit de revêtir pour échapper aux vindictes. L’humour sera son arme, qui selon la formule consacrée permet de parler légèrement des choses sérieuses et sérieusement des choses légères. Adepte des satires de la comédie italienne sauce Mahmoud Zemmouri, il frise volontiers le burlesque dans des enfilades bien agencées, à la faveur du personnage pince sans rire et caoutchouc de Khliffa (remarquable Mohamed Bouchaïb). Les dialogues désopilants, dans un arabe dialectal qui parle à tous, font mouche à tous les coups : « Où est ton voile ? », lance Mounir à sa femme quand il veulent sortir. « Je l’ai perdu », répond Habiba. « Le mien était avec le sien », surenchérit Rym.
C’est qu’elles lui donnent du fil à retordre, ces femmes qui savent ce qu’elles veulent ! Mounir (le convaincant Lyes Salem qui, venant du théâtre, joue dans tous ses films) est pathétique dans ses tentatives de leur opposer la loi du mâle toujours inquiet de ce que les autres penseront. Rym, sa sœur (Sarah Reguieg), est amoureuse de son compère Khliffa, un gars simple qui veut monter un vidéoclub. Pas question : « je la marierai à une vrai bonhomme ». Mais le problème est qu’elle est atteinte d’un mal étrange qui en fait la risée de tous : elle s’endort à tout bout de champ. Poussé à bout, Mounir finit par faire croire qu’elle a été promise à un richissime étranger, ce qui ameute tout le village. Et le voilà tout d’un coup courtisé et respecté : cette nouvelle mascarade lui permet de grimper dans l’échelle sociale, cette fameuse hiérarchie du hogra qui ouvre à tant de corruption. Redouane (Mourad Khen) pourra dès lors le faire profiter de ses combines et de ses coups bas. Mais sa femme Habiba (Rym Takoucht) veille, à qui on ne la fait pas…
Le microcosme villageois est à l’image du pays et Lyes Salem ne craint pas l’allégorie : « Rym, dit-il, est pour moi l’Algérie qui sommeille, qui n’attend que de se réveiller. » Avec Khliffa, ils n’ont pas spécialement envie de la quitter mais tout simplement de choisir leur destin, ce que renforcent les paysages western des Aurès. Ni victimes ni misérables, ils font sauter les clichés que l’on porte sur l’Algérie en même temps que les verrous d’une société conservatrice. Servi par des acteurs enthousiastes et d’une évidente pertinence pour le temps présent, Mascarades manie sans prétention mais avec un bonheur jubilatoire la satire et la dérision. Un vrai plaisir.

///Article N° : 8106

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