« Une lettre à deux femmes à la fois »

Entretien d'Olivier Barlet avec Lyes Salem à propos de L'Oranais

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L’Oranais, deuxième long-métrage de Lyes Salem, a été présenté en avant-première au Festival des cinémas d’Afrique qui s’est déroulé à Apt du 7 au 14 novembre 2014, occasion d’un échange approfondi avec le réalisateur.

As-tu écrit seul le scénario du film ?
Oui, c’est un scénario original que j’ai écrit seul mais avec le regard de différentes personnes à différentes étapes. Au départ je travaillais sur une idée, et quand je l’ai mise de côté, je ne savais plus trop où aller quand j’ai relu un roman, Pleins de vie, de John Fante, un auteur américain fils d’immigrants italiens que j’aime beaucoup, qui était scénariste dans les années 70-80 à Los Angeles. Le roman raconte l’histoire d’un père en Italie et cela m’a donné l’envie de raconter l’histoire d’un personnage qui aurait traversé tout le vingtième siècle en Algérie, mais c’était une entreprise titanesque. J’ai passé une bonne année sur la documentation, lisant aussi des livres qui racontaient l’histoire de leur famille. Quand je suis arrivé à la période qui suit l’Indépendance, je me suis aperçu que j’aboutissais à une mémoire trouée : j’avais moins d’images et cela m’a interrogé. Je me suis donc concentré sur cette période, pour mesurer la distance entre cette période et aujourd’hui. L’écriture s’est ainsi poursuivie sur trois ans pour écrire l’histoire de ce personnage avec toute sa problématique et celle du groupe qui l’entoure. L’enjeu était d’écrire un récit où la petite histoire tienne la grande Histoire à distance. Ce n’est pas une histoire qui m’est tombée du ciel toute chaude mais qui a découlé d’un travail d’écriture. Au départ, je n’avais pas le tiers de ce qu’est le film aujourd’hui.

Avais-tu les acteurs déjà en tête en écrivant le scénario ?
Je savais que Khaled Benaïssa jouerait Hamid, ainsi que Djemel Barek pour le rôle de Saïd. Pour les autres, ce fut le résultat d’un casting.

Tu joues dans tous tes films : comment arrives-tu à gérer ce double-rôle d’acteur principal et réalisateur ?
C’est beaucoup de travail. J’écris mes films : je les connais intimement, je sais ce que je veux raconter. Toute l’équipe me soutient et je délègue beaucoup de choses. Sur le plateau, c’est de l’énergie. J’explique à tout le monde ce qu’on va faire et ensuite, je dois moi aussi jouer à l’intérieur. Etant acteur au départ, cela m’est assez naturel.

L’AARC, Agence Algérienne pour le Rayonnement Culturel, opérateur principal de soutien à la Culture en Algérie, est un des gros partenaires du film. Est-ce que la relation a été difficile ?
Non, pas du tout. Le film a été présenté aux différentes commissions. L’AARC alloue des fonds aux commissions, notamment le fonds d’aide du ministère de la Culture, le FDATIC, qui a attribué son aide à l’unanimité. Je n’ai eu aucune sorte de pression. Pour la projection à Alger au mois de septembre, le film est passé devant une autre commission et n’a de même été soumis à aucune pression. La seule chose que la commission a demandée est que, pour les projections en Algérie, un carton en début de film prévienne que certaines scènes ou expressions de langage pourraient choquer, selon la formule consacrée.

Tu es d’Alger, Khaled d’Annaba, pourquoi avoir centré le film sur Oran ?
Les Marseillais ne tournent pas forcément à Marseille : je fais pareil que tous les autres ! Vu le sujet, je voulais délocaliser la problématique. Le film parle aussi d’identité, la ville d’Oran a une culture cosmopolite mais est aussi une ville très festive, avec une personnalité très forte. Mais le film aurait pu se passer dans d’autres villes. J’aime bien Oran et j’avais envie d’y tourner le film.

La question du pouvoir traverse tout le film, avec celle des idéaux reniés.
Les révolutions tuent souvent les gens qui les ont menées, mais quand les révolutionnaires arrivent à renverser l’ordre des choses, le pouvoir s’empare d’eux autant qu’ils s’emparent du pouvoir… Le pouvoir semble comme une maîtresse dont on ne peut plus se passer. On fait des promesses électorales et bien des choses volent en l’air ensuite, comme si le pouvoir manipulait les hommes et les femmes qui l’exercent. J’avais envie de traiter de cela. Les personnages ne sont pas mauvais au départ, ils le deviennent. La corruption n’est pas dans l’acceptation d’un cadeau qui récompense un service rendu mais quand ça se répète.

La dernière scène est frappante, où Djaffar évoque les matins de garde, allégorie reprenant le propos du film.
Oui, chacun y met ce qu’il veut mais c’est effectivement une allégorie sur l’Algérie et le monde arabe contemporain : l’obscurantisme de la nuit et les petits oiseaux qu’on n’entend pas assez au lever du jour, une culture qui a du mal à se remettre en question et se positionner par rapport à la culture occidentale qui prend beaucoup de place. On est tous concernés par la géopolitique du moment… Les intellectuels ou les penseurs qui essayent de réveiller le monde ne sont pas nombreux à pouvoir parler. Cette séquence concerne aussi l’histoire commune de Djaffar et Hamid. En taisant ce qui est arrivé à la femme de Djaffar pour protéger la cellule révolutionnaire, Hamid a trahi cette révolution faite pour que chacun puisse décider par soi-même. Ce refus du libre-arbitre est emblématique de la grande Histoire.

La mélancolie qui parcourt le film d’un idéal de jeunesse que la vie vient contredire fait un peu penser à des films comme Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola. Etait-ce pour toi une inspiration ?
Ettore Scola, Sergio Leone, oui, ils sont là malgré soi. On ne choisit pas ses parents, comme on dit. Ce sont des films qui passaient beaucoup en Algérie durant ma jeunesse. Il est bien possible que cela soit là.

Quelle a été la réaction du public algérien aux différentes projections ?
Je veux faire sous-titrer le film en arabe avant sa sortie en Algérie : une bonne partie est en français puisque ces personnages ont été éduqués dans le français. Il a été projeté à Bejaïa et à Oran. Le film suscite beaucoup d’émotions, de toutes natures. A Oran, cela fut une projection très vivante. Le film plaît et les gens y adhèrent pleinement. Parmi ceux qui se retrouvent dans le film, certains sont choqués de les voir boire autant d’alcool et dire tant de gros mots. D’autres refusent le film car il écorche l’image classique du Moudjahid et le crient haut et fort durant la projection. Certains donc se sont levés en enjoignant les autres de sortir et ces autres les ont fait sortir pour pouvoir continuer à regarder le film. Cela se manifestait par des chutes, des applaudissements, etc. Le film en Algérie fait écho de manière forte. Il suscite en ce moment des petites polémiques sur la boisson mais c’est un secret de polichinelle qu’on boit en Algérie et que des anciens combattants buvaient ! L’accueil en tout cas est vivant !

La reconstitution historique est très travaillée, avec une grande recherche de détails, qui demande un certain budget.
Je n’ai pas cherché à faire une reconstitution historique au sens hollywoodien du terme. Oran est une ville très marquée par les signes de modernité : tout enlever aurait été compliqué et ce n’est pas ce que j’avais envie. Ce qui était marqueur de temps, c’était les décors, les costumes, les voitures et leurs plaques d’immatriculation, etc. mais je n’ai pas cherché une reconstitution historique trop écrasante pour permettre à l’histoire humaine de prendre toute la place. Il ne s’agissait pas de virer toutes les voitures et repeindre les trottoirs. Le plan du fond de mer a été retravaillé en postproduction, sinon on est en intérieurs ou bien la ville est loin derrière. Je ne suis pas un grand fan des reconstitutions historiques car ça se voit et cela fait sortir du film car on mesure le travail effectué !

Le film traite en grande partie du mensonge, du silence, de l’enjolivement. C’est en phase avec l’Histoire qu’on a construit pour l’Algérie sur la révolution et les années glorieuses jusqu’aux crises majeures qui ont cassé cela. Comment cet aspect est-il analysé ou critiqué par la presse ? Cela a-t-il été noté en Algérie comme important ?
Hamid embarque dès la première séquence Djaffar sans lui dire où il l’embarque et ne cessera pas de le faire. Djaffar n’acte rien : il est entraîné en permanence par Hamid dans son mouvement. Il décide seulement de ne rien dire à Bachir de sa naissance. Pour le reste, il subit. Cette histoire est construite sur l’état de l’Algérie des années 60-70, puis sur les complexités qui vont s’y ajouter dans les années 80. Une partie de la presse crie au scandale et une autre partie abonde à cette dénonciation du culte du martyr et de la légende révolutionnaire. Je n’amène pas de scoop, tout le monde connaît cette histoire, mais on ne l’a pas vue au cinéma : c’est là qu’est la surprise, un objet qui fait écho, où on se reconnaît mais où on n’a pas l’habitude de se trouver.

Pourquoi le film s’arrête-t-il en 1987 ?

Parce qu’on passe alors à une autre phase de l’Histoire algérienne. Le soulèvement d’octobre 1988 va amener le pluralisme, les élections de 91 et le coup d’Etat, puis la bascule dans le terrorisme. Mon but était d’amener des éléments de réflexion sur comment on a pu arriver à cet état de tension dans la société, et cela aussi à travers le personnage de Bachir, qui est construit comme une allégorie : un enfant, à la diversité visible, à qui on refuse sa véritable mémoire. Lorsqu’il arrive à l’âge de se poser des questions, on referme un couvercle sur lui. Dix ans plus tard, il est devenu arrogant et suicidaire. Il est comme une allégorie de la société algérienne durant ces années-là. Pour ce qui s’est passé ensuite, on est encore dans les conséquences du tremblement de terre qui nous a atteints.

On sent bien qu’à travers Bachir, c’est la mémoire commune entre la France et l’Algérie que tu interroges.
Oui, Bachir cristallise l’histoire commune. Bachir aux cheveux blancs et yeux bleus à Oran, c’est comme Karim basané aux yeux noirs en France : c’est son pendant, la même problématique. La question est comment il peut évoluer, se construire, dans un contexte où son apparence renvoie toujours à un passé complexe et violent. Cette relation franco-algérienne me hante et me passionne, sans doute parce que j’en suis issu. Il n’y aura pas forcément de suite à L’Oranais, mais je continuerai à questionner le passé commun de ces deux sociétés, les hauts et les bas de leur confrontation. Je le fais en tant qu’artiste, bien sûr non dénué d’opinion. Cette mémoire m’est nécessaire, en tant qu’Algérien et en tant que Français. L’écriture amène la recherche, on se trompe parfois et on reprend la route.

Il est effectivement périlleux de faire un travail de mémoire sur une Histoire que l’on n’a pas vécue.
Oui, j’ai beaucoup appris sur moi et sur le cinéma dans ce travail. Je fais ce travail de mémoire modestement, en questionnant le passé pour chercher des réponses au présent. Que ce soit à l’écriture, au tournage et au montage. Le film dure 2 h 08 mais il faisait 3 h 59 au premier montage. Il faut faire des choix. Ma principale force et ma principale faiblesse est d’écrire une lettre à deux femmes à la fois, que c’est la même lettre que les deux femmes doivent comprendre ou entendre, sans parler la même langue. J’écris pour les spectateurs algériens et pour les spectateurs français.

///Article N° : 12542

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© Jean-Claude Lother
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