La leçon de cinéma de Lyes Salem

Entretien avec Olivier Barlet

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Le Festival des films d’Afrique du pays d’Apt de novembre 2008 présentait Jean-Farès et Cousines, les deux courts métrages de Lyes Salem, ainsi qu’en avant-première son premier long métrage, Mascarades. C’était l’occasion de mieux le connaître à travers un entretien à bâtons rompus, sachant que le public n’avait pas encore découvert Mascarades qui clôturait le festival.

Quel est le déclic qui t’a fait passer de l’autre côté de la caméra ?
Le déclic n’est pas venu de moi. J’étais sur un spectacle qui ne s’est pas fait, avec un trou à remplir car une grosse tournée était prévue. Sans vraiment me le formuler, j’avais des velléités de mise en scène. J’avais écrit un texte durant ma première année au Conservatoire, à la demande de mon professeur Jacques Lassalle : c’était Jean-Farès. J’ai pensé en faire un court métrage mais à ce moment-là, c’était vraiment le théâtre l’art suprême, et ça l’est toujours d’une certaine façon. La logique aurait voulu que j’en fasse une pièce, un monologue un peu plus long pour le monter. C’était prévu dans une chambre sur un lit avec un portable, mais je l’ai finalement adapté pour une cabine téléphonique. La question est venue de savoir qui allait le réaliser. Comme c’est un texte avec lequel j’avais un rapport assez intime, le traînant depuis longtemps et l’ayant joué parfois dans des ouvertures de saisons, j’avais peur de laisser quelqu’un s’accaparer la matière. Je me suis donc lancé dans la réalisation et je me suis senti bien, les difficultés à résoudre ou contourner m’intéressaient.
Tu n’as pas fait d’école de cinéma ?
Non. J’étais un « jeune talent Canal + » en 1998. Canal + avait pris 5 garçons et 5 filles en leur disant qu’ils nous parraineraient en tant que comédiens mais sans jamais les faire jouer dans les films qu’ils produisaient ! Ce parrainage était très flou mais nous étions rattachés à la rédaction. Chacun a fait sa route et moi, j’ai demandé une caméra qu’ils m’ont gentiment prêté. J’ai commencé à faire des images, filmant beaucoup une jeune fille avec je vivais à ce moment-là. Une histoire s’est peu à peu écrite, si bien que je lui ai proposé de jouer des scènes précises. Je suis revenu voir Canal + et leur ai montré. Ils m’ont proposé de les monter, si bien que j’ai mieux écrit le film. J’avais enregistré du son dans un bar sur le dépit amoureux d’un type et l’ai utilisé sur les images que j’avais tournées pour construire une histoire. C’est durant ces deux jours de montage que le déclic s’est fait : je découvrais qu’on pouvait manipuler l’image pour raconter une histoire qui se tient. Aujourd’hui, c’est un court métrage que je n’aime pas beaucoup car c’est très expérimental et mal fichu, mais j’avais été mordu par la bête.
Mais cela ne puise-t-il pas dans une disposition plus ancienne ?
Effectivement, des souvenirs remontent à la surface maintenant que je suis réalisateur. Ma mère était animatrice au Centre culturel français d’Alger et son bureau était tout en haut, avec une échelle murale qui donnait dans la salle de projection : je passais des heures dans cette salle à jouer avec les appareils de rembobinage. Mon père, lui, voulait que je fasse du karaté. Il m’avait inscrit dans un cours, mais ça ne me disait rien, ça ne sentait pas bon… Un jour, je ne suis pas allé au karaté pour voir un film. Il est entré dans une colère terrible. Je me suis fait ainsi beaucoup gronder parce que je préférais aller voir des films !
Quand tu arrives avec un projet construit, c’est Jean-Farès sur la question de l’interculturalité qui un sujet important pour toi.

Oui. Jacques Lassalle nous avait demandé de traiter de l’exclusion.
Avec la décontraction comme choix.
Oui, parce que j’avais fait ça avec un ami, complice d’écriture, notamment Aristophane que nous avions traité comme une fable délirante. Mon projet de départ était plus lourd : un gars qui n’arrivait pas à inscrire son fils sur les listes de naissance en raison de son prénom. Il me disait que l’humour me correspondait mieux.
C’est un court métrage finalement assez théâtral, très parlé et où les trois unités sont respectées.
Oui, la difficulté était de traiter d’un monologue au cinéma. Je ne savais pas ce qu’était un découpage. Je suis parti d’une chose simple : pour chaque plan que j’avais déterminé selon une dramaturgie, je me suis demandé qui il regarde, que ce soit une mouche sur la vitre ou un passant.
Le résultat est très naturel. Avec le jury lycéen, on s’est demandé quelle était la part d’improvisation.
J’ai fait un peu d’impro quand j’étais à Chaillot mais je n’étais pas le meilleur élève. L’improvisation est un travail très particulier. En tant qu’acteur, j’ai besoin de contraintes dans lesquelles je peux m’amuser. Si je sais ce que je dois faire, l’amusement est possible. Quand on connaît la route, on peut se permettre de regarder les arbres ou de chanter !
C’est toi qui a écrit tous tes films ?
Oui, mais seulement Cousines tout seul. Jean-Farès et Mascarades ont été écrits à deux.
La phase d’écriture est-elle difficile ?
Le sujet vient de lui-même : ce sont des sujets qui m’ont choisi. Je n’avais pas envie d’écrire autre chose. L’écriture de Jean-Farès s’est plutôt bien passée tandis que Mascarades a été très laborieuse. Pour moi, l’écriture est très lente : les choses se mettent en place doucement. Quand je regarde des films, je réfléchis souvent à ce que je pourrais dire, trouver des situations. J’adore voir des choses dans la rue qui me ramènent à ce que je suis en train d’écrire. J’y raccorde tout. Les choses apparaissent devant moi et je n’ai qu’à les noter et les remonter pour m’en servir, dans l’interprétation personnelle que je peux avoir de ce à quoi j’assiste. Je suis parfois intimement persuadé que mon interprétation est la bonne.
C’est donc assez intuitif…
Oui, je fonctionne beaucoup à l’intuition, et cela prend du temps. Mais je voudrais dire que j’ai toujours voulu être acteur, et que ça fonctionnait, avec des rôles réguliers au théâtre, et que lorsque j’ai commencé à faire du cinéma, j’étais dans l’esprit des gens réalisateur et n’étais plus acteur, avec l’impression de tromper tout le monde en ayant seulement écrit deux courts métrages ! Charles Laughton a fait un chef d’œuvre, La Nuit du chasseur, mais n’a rien réalisé d’autre. Je me disais que ce n’était peut-être qu’un coup. Cela m’a déstabilisé car ce à quoi je me suis préparé pendant longtemps et que je voulais faire n’était plus à l’ordre du jour, au profit de quelque chose d’assez nouveau et que je n’étais pas sûr de pouvoir assumer. Le long métrage étant passé, la confiance est revenue mais si je me demande toujours si j’arriverai à écrire un deuxième film ! C’était donc un glissement malgré moi qui était très intéressant car j’ai vu que j’avais plus de crédit en tant que réalisateur alors que j’ai fait bien plus de choses en tant qu’acteur.
Dans les trois films, tu es dans les rôles principaux. Est-ce parce que tu es comédien et te sens de le faire ou bien est-ce davantage pour assumer un propos ?
Je crois qu’il y a les deux. Pour Jean-Farès, il était hors de question de ne pas le jouer. Pour Cousines, il y avait effectivement cette volonté d’assumer ses propos. Je n’étais pas allé en Algérie pendant six ans à cause du terrorisme. Il y avait quelque chose de vrai. Le premier plan sur le mail fait le lien avec Jean-Farès, puisqu’il envoie un message à Juliette. Il revient et prend conscience du décalage avec ce qu’il avait laissé avant. Driss a toujours eu ces rapports avec ses cousines et Amrane aussi et dans une scène à l’épicerie, Amrane lui dit que les choses ont changé. Pour Mascarades, j’ai écrit et beaucoup porté le rôle de Mounir et me suis dit que s’il y avait un risque à prendre, c’est moi qui devait le faire.
Cousines et Mascarades ont en commun de montrer des femmes qui subissent le patriarcat alors que les hommes ne sont pas sûrs d’eux-mêmes.
C’est mon impression d’homme, ma sensation de mâle, que ce soit à Paris ou à Alger. A Alger, le rôle social imposé à la femme est assez réducteur : la maison, la cuisine, les enfants. Les femmes l’assument parfaitement. Les hommes sont supposés gagner de l’argent et c’est moins évident car le taux de chômage est énorme. Cela fait que les femmes sont plus épanouies que les hommes. On peut gagner du terrain sur la législation, mais le ressenti est là. La légitimité des hommes est entamée, ce qui les pousse à en faire un peu trop. Et puis il y a une opposition entre le modernisme et les traditions. Ce sont des thèmes qui m’intéressent. Dans Cousines, le personnage d’Amrane est aussi emprisonné que Nejma : il est sa première victime. J’ai voulu le pousser encore plus loin avec Mounir dans Mascarades. Il est le première victime de son comportement. Je fais l’impasse sur les dérives violentes. Une grande part du malentendu est là. Si Mounir arrivait à s’apaiser par rapport à son désir de faire une famille, il y a de grandes chances que les relations seraient plus détendues. Dans les familles traditionnelles où tout va bien, on ne rencontre pas ce rapport-là.
Le rap de Cousines est très entraînant. Tu as choisi de ne pas le sous-titrer, pourquoi ?
Le groupe Double Canon était très contestataire dans ses premiers albums, avec des chansons interdites de radio. Ils le sont moins aujourd’hui. J’aimais bien leur démarche, de s’intégrer dans cette musique universelle tout en gardant des paroles très algériennes engagées. En plus, c’était une expression masculine moderne qui s’ajoutait à l’envie de vivre féminine. Les sous-titres n’auraient été importants que lorsque Driss marche. Le texte parle des années 95 et envoie tous ceux qui ont magouillé à la potence !
Cela veut dire une compréhension différente pour un public qui comprend et celui qui ne comprend pas.
Je ne voulais pas que l’on prenne le film comme étant sur le terrorisme, ni même le voile.
Cousines et Mascarades commencent sur un plan séquence qui ont une fonction commune d’intégration dans le milieu local, mais Mascarades démarre sur un minaret.
Oui, le minaret voulait apporter une dimension spirituelle assez simple qui ne sera brouillée que lorsque l’homme entre dans le plan. J’ai fait les plans séquences pour les mêmes raisons : ils démarrent sur l’un des lieux principaux. Celui de Mascarades prépare l’arrivée des voitures, des étrangers. Il y a aussi que c’est très jouissif de faire un plan séquence : cela demande beaucoup de répétition, c’est assez théâtral.
Les acteurs sont excellents. Le dvd de Cousines comporte Jean-Farès et un film intitulé Chouia Cinéma qui montre l’émergence d’un nouveau cinéma en Algérie en même temps qu’un making-of du film, notamment un casting difficile. Comment procèdes-tu ?
A la différence de réalisateurs plus aguerris, je découvre peu à peu ma façon de travailler. Beaucoup de choses fonctionnent à l’instinct. Je passe beaucoup de temps sur la distribution. Sur Cousines et Mascarades, j’ai distribué des rôles principaux à deux ou trois jours du début de tournage !
Mascarades marque une rupture avec le cinéma passé.
J’ai voulu rompre avec les films qui documentent par des chroniques dramatiques la difficulté d’être Africain du Nord. On n’a pas à se placer forcément comme victimes.
Quelles sont tes références ? On pense à la comédie italienne ou les comédies algériennes des années 70-80 ou aux films de Mahmoud Zemmouri…
Oui pour les comédies mais pas tellement Mahmoud car je ne connais pas bien ses oeuvres. J’ai bouffé un nombre incalculable de films depuis que je suis gamin. Je ne pourrais pas faire un top 10 : il faudrait un top 1000. Le cinéma de Sergio Leone m’a marqué : lyrique, tendu… Kubrick ou dans une autre mesure Charlie Chaplin sont pour moi des étoiles que je n’essaye pas de rivaliser ! Le cinéma va beaucoup avec son époque et son contexte. On ne peut pas faire Hollywood en Algérie.
Et pourtant, les Aurès sont un vrai décor de western !
Oui, tout à fait, je prends d’ailleurs les Aurès dans Mascarades pour titiller l’imaginaire qu’on a des films de Sergio Leone. Et on est dans un univers kustiricien car Kusturica m’a énormément marqué. Le cinéma algérien a aussi des chefs d’œuvre. Le Vent des Aurès, d’ailleurs davantage que Chronique des années de braise, a un lyrisme extraordinaire. Et toutes ces comédies autour de l’inspecteur Tahar ! Et pourtant, ces acteurs qui jouaient l’apprenti et l’inspecteur sont morts dans la misère.
Et dans la littérature ?
J’ai découvert la littérature algérienne à la mort de mon père en 1993. J’ai commencé à lire Rachid Mimouni, Kateb Yacine, Abdelkader Alloula, Mouloud Mammeri, etc. Il m’en avait parlé. Kateb Yacine m’a beaucoup marqué, moins par son théâtre militant marqué par son époque que par les articles qu’il a écrit qui ont été regroupés par son fils. Ma partie algérienne a comme grosse lacune l’Histoire algérienne. Kateb Yacine parle de l’identité algérienne usurpée. Tant qu’on ne se placera pas devant cette identité et qu’on essayera d’y substituer d’autres, ça n’ira pas. Il y eu la France pendant un siècle et demi, puis on a dit que les Algériens étaient tous des Arabes, sans diversité de culture à l’intérieur du pays, avec l’obligation de parler un arabe classique venu du Golfe qui se substitue à ce qu’on a maintenu comme un dialecte alors qu’on aurait pu en faire une langue. Notre complexe d’ancien colonisé nous a fait faire de mauvais choix : l’arabisation au lieu de se voir comme un carrefour avec la possibilité de parler trois langues : le français, notre dialecte et l’arabe classique.

///Article N° : 8219

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