L’Oranais, de Lyes Salem

Mélancolique saga entre deux rives

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En sortie le 19 novembre 2014 dans une soixantaine de salles françaises, L’Oranais offre une vision crue de la trahison de leurs idéaux par un groupe de révolutionnaires algériens, une fois arrivés au pouvoir. Mais il est surtout traversé par le poids des non-dits et la complexité du lien entre la France et l’Algérie.

Acteur avant tout, Lyes Salem fait un cinéma d’acteur : il se met en scène dans des films dont le romanesque ouvre à des performances d’incarnation. On peut ne pas adhérer aux violons de L’Oranais et au lyrisme de scènes qui peinent à émouvoir, mais on ne saurait dénier à ce type de cinéma une certaine force d’évocation, dans la lignée de ce qu’a pu réussir Rachid Bouchareb avec Indigènes et Hors-la-loi. Une reconstitution historique est semée d’embuches et si l’on veut bien concéder à Lyes Salem que l’enjeu n’est pas de reproduire le passé mais de l’interpréter pour le présent, sa tentative de mise en scène des années 60-80 à travers un groupe de héros de la révolution algérienne confrontés à l’exercice du pouvoir a le mérite de remettre à plat une époque peu évoquée par le cinéma algérien, si ce n’est dans le chef-d’œuvre de Tewfik Farès avec son allégorie en forme de western Les Hors-la-loi (1968) ou bien sûr dans Omar Gatlato de Merzak Allouache qui s’intéressait en 1976 aux inhibitions de la jeunesse algérienne.
L’Oranais se place directement au niveau du pouvoir et constitue donc une description par le haut de la trahison de leurs idéaux par les élites issues de la guerre de libération. Ces personnages de roman sont typés à l’extrême pour incarner l’homme de compromis (Djaffar l’Oranais, Lyes Salem), le ministre manipulateur (Hamid, Khaled Benaïssa), l’intègre révolté (Farid, Najib Oudghiri) ou le suiviste résigné (Saïd, Djemel Barek). Ce sont là les hommes qui font l’histoire et l’Histoire puisque les femmes ne sont que des potiches ou se réfugient dans la religiosité comme Halima (Amal Kateb). La solitude, l’alcool ou la maladie scelleront leur sort, plongeant ces personnages ainsi présentés dans leurs humaines faiblesses, et partant le film tout entier, dans une profonde mélancolie.
Pour sauver le récit du stéréotype et du lieu commun, l’enfant Bachir, issu du viol de la femme de Djaffar par le fils d’un colon assassiné, enfant blond aux yeux bleus qu’il tiendra à adopter comme son propre enfant mais dont l’apparence le renvoie sans cesse à ce passé tragique, a pour charge d’incarner le lien à la fois douloureux et vivant entre la France et l’Algérie. Cette double culture que l’Histoire rend si problématique est ainsi au centre du récit, préoccupation centrale d’un réalisateur lui-même partagé entre deux mères-patries.
Il est clair que c’est là que le film peut déranger ceux qui vivent mal ce lien de sang, bien au-delà de réalités historiques dont les ressorts sont connus. Reste la question de la vision historique que propose Lyes Salem, que les Algériens ne manqueront pas de soumettre à la critique, ces débats ne pouvant que faire avancer leur réflexion sur leur propre Histoire. Elle est finalement très discrète dans L’Oranais. On ne trouve pas dans le film de référence aux guerres intestines du FLN, ni même au coup d’Etat de Boumediene, tout au plus la liesse de l’Indépendance et les espoirs de construction d’une société autonome et performante. Lyes Salem met par contre l’accent sur la réécriture révolutionnaire de l’Histoire et le culte des martyrs à travers une longue pantomime qui recompose et idéalise l’histoire tragique du héros. Autre remise en cause de l’unité mythique, une vive discussion sur la question kabyle durant un piquenique réunissant les protagonistes. Mais le nœud du récit restera la révélation ou non à Bachir de sa véritable parenté. C’est ce non-dit historique qui intéresse Lyes Salem, cette dénégation du lien organique entre les deux peuples, fusse-t-il tragique, ce déni lui semblant bloquer l’avancée de la société en l’enfermant dans des replis, des silences et des mensonges.
L’ambition de brasser large dans un romanesque appuyé limite la portée d’un film où l’on ne retrouve ni la dérision ni l’ancrage dans la quotidienneté qui faisaient la légèreté et la réussite des courts métrages de Lyes Salem et de son premier long métrage Mascarades. Il serait cependant dommage de bouder cette fresque épique autant qu’intimiste, qui sous ses allures de saga historique conte une histoire de trahisons entre amis pour rouvrir la page d’une époque que la mémoire néglige.

///Article N° : 12543

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© Jean-Claude Lother
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