JCC 2019 : émancipation féminine et violence des hommes

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La 30ème édition des Journées cinématographiques de Carthage, créées il y a 53 ans en 1966, s’est déroulée à Tunis du 26 octobre au 2 novembre 2019, avec comme film d’ouverture Les Epouvantails de Nouri Bouzid qui ouvrait la thématique centrale de l’émancipation face à la violence, Eros et Thanatos, qui traverse tous les films. Le grand jury présidé par le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis a décerné son palmarès. Analyse critique des films de la compétition longs métrages de fiction.

Devant la grande salle Opéra pleine à craquer de la toute neuve et monumentale Cité de la Culture de l’avenue Mohamed V, le producteur d’ « Atlantique« , Oumar Sall, a pris la parole après la remise du Tanit d’argent et le prix de la meilleure musique pour Fatima Al Qadiri aux trois acteurs du film venus spécialement à Tunis pour l’accompagner : Mame Binta Sané, Amadou Mbow et Ibrahima Traoré. Il a insisté sur l’importance de ce prix en un tel lieu de reconnaissance africaine. Effectivement, comme le soulignait Alain Gomis, « les sélections des festivals internationaux ont tendance à se diversifier. Cela rend les JCC et le Fespaco encore plus importants, qui choisissent des films du contexte africain, donc débarrassés du « qu’est ce qui se passe là-bas ». Ils permettent une meilleure confrontation et de parler un peu plus de cinéma. »

En cela, les JCC ont beaucoup parlé de cinéma : les ateliers professionnels ont égrené la semaine, dont nous rendrons compte dans un autre article. Fait marquant, le trio des Tanits du palmarès fiction regroupe trois premiers longs métrages , tous trois réalisés par des femmes : une nouvelle génération s’annonce ainsi, particulièrement prometteuse.

Emancipation féminine

On a pu entendre dans les ateliers des sélectionneurs de festivals se plaindre de la récurrence de certains thèmes comme les femmes victimes, les films étant soupçonnés de vouloir plaire aux Occidentaux. On voit là renaître un vieux procès (déjà abordé dans un colloque des JCC de 2002 !) Mais n’est-ce pas là le choix des cinéastes qui pensent important de traiter de ce type de sujet sensible dans leur société ? N’est-ce pas là le choix éminemment respectable de réalisatrices conscientes de la nécessité de produire des récits pouvant parler aux femmes et aux hommes, différents du discours de domination, de clin d’œil voyeur ou de soupçon qui envahit le cinéma ? N’est-ce pas là un combat pour inverser et déconstruire le regard patriarchal ? A l’époque de me-too, cela devrait être une évidence… Et au fond, ce qui importe n’est pas le sujet mais comment son traitement mobilise et fait bouger le spectateur.

Les femmes sont certes victimes des coutumes, lois ou comportements machistes, mais elles savent y répondre et c’est là qu’est le véritable sujet. De fait, cinq films sur les douze de la compétition fiction longs métrages étaient réalisés par des femmes et tous mettaient en scène une tentative d’émancipation féminine.

Point n’est besoin de s’appesantir sur la qualité d’ « Atlantique » de Mati Diop, qui reçoit le Tanit d’argent. Il fut célébré lors de son Grand prix à Cannes le 25 mai dernier. Ada comprend que le retour surnaturel de Souleiman qu’elle peut devenir femme, en somme que sa mort l’invite à suivre son propre chemin alors qu’elle était confrontée à un mariage forcé. Dans « Adam » de Maryam Touzani (Maroc), Prix Paulin Soumanou Vieyra de la Fédération africaine de la critique cinématographique mais aussi prix du meilleur montage et de la meilleure image pour la belle finesse de son esthétique, l’arrivée de la jeune Samia enceinte et sans abri déstabilise la veuve Abla qui s’était en quelque sorte retirée du monde, et lui ouvre les possibles. Et dans « Scales » de Shahad Ameen (Arabie saoudite, Tanit de bronze), un film étonnant et captivant en noir et blanc qui s’appuie sur l’imaginaire local, la jeune Hayat finira par choisir son corps de femme plutôt que le destin de sirène auquel l’aurait condamnée une coutume infanticide qui sacrifie les bébés filles à la mer pour qu’elle reste poissonneuse.

Mais les contraintes sociales ou historiques sont parfois plus fortes. Dans « Papicha » de Mounia Meddour (Algérie), la jeune Nedjma rêve de devenir styliste dans un pays en train de basculer dans la guerre civile. Le film appuie sur l’énergie de sa volonté mais la violence ambiante s’y opposera. Dans le très beau « Noura rêve » de Hinde Boujemaa (Tunisie), qui a reçu le prestigieux Tanit d’or et un prix d’interprétation féminine bien mérité pour Hend Sabri, Noura voudrait vivre un amour heureux et renier un mari violent mais la loi s’y oppose tout comme son mari qui sort de prison. Cependant, dans les deux cas, le film se termine par la résilience des femmes. Il ne s’agit pas de désespérer les spectatrices mais de leur donner le courage de faire bouger les lignes. C’est également le cas de l’édifiant « Certified mail« , réalisé par un homme, l’Egyptien Hishem Saqr, où une femme schizophrène qui reçoit des lettres qu’elle a sans doute elle-même écrites doit résoudre l’imbroglio créé par une erreur de son mari employé de banque et du coup enfermé en prison. Ce sera aussi l’occasion de son émancipation.

La violence des hommes

La violence des hommes, les femmes la subissent mais aussi toute la société. Elle irrigue les films qui voudraient tous la conjurer. Cela donne cependant parfois des films sanglants ! L’Algérien Amin Sidi-Boumédiène suit dans « Abou Leïla » deux amis d’enfance à la recherche d’un dangereux terroriste. Nous sommes en 1994. Le film s’ouvre sur un froid assassinat en pleine rue d’Alger et se poursuit par la recherche d’un terroriste dans le désert, une quête qui semble absurde mais le but de Lotfi (Lyes Salem, qui a reçu le prix d’interprétation masculine) est d’éloigner S. de la capitale car il sombre dans la folie. Ce duo infernal sera confronté à sa propre violence… Fascinant et hallucinant dans ses visions imaginaires, cultivant l’ambivalence de bout en bout, le film pourtant ramené à 2h10 s’affaiblit quand il puise trop longuement dans le film d’horreur. Cette distance est à la base de l’écriture du film, qui empêche toute identification aux personnages dans cette esthétique sophistiquée : ils représentent le doute et la désespérance qui s’impose à cette époque pour ne plus lâcher le pays.

L’Irakien Mohanad Hayal n’est pas de reste sur l’intégration de la violence puisque dans « Haïfa Street« , épicentre d’une Bagdad ravagée par la violence sectaire de la première guerre civile confessionnelle en 2006, il met en scène l’arbitraire d’un sniper de 25 ans. Il empêche une famille de prendre en charge le corps de l’homme qui, parti il y a 20 ans, revenait demander la mère en mariage. Le drame familial confronte les différentes positions de la mère et des enfants à la question de savoir pourquoi ce sniper agit ainsi. En filigrane, l’horreur des exactions américaines dans la prison d’Abou Ghraib et la reproduction de cette violence par les protagonistes.

La violence terroriste est à l’origine du drame de la famille heureuse de « Un fils » du Tunisien Mehdi Barsaoui (mention du jury 1ère œuvre), mais c’est la jalousie et le machisme qui est ensuite sur la sellette quand il s’agira de porter une vérité lourde à accepter tout en cherchant une solution pour sauver le fils. Car c’est aussi la remise en cause des hommes qui pourrait faire avancer la société. Sensible autant qu’haletant et admirablement interprété par Sami Bouajila et Najla Ben Abdallah, ce film sur la filiation parle des mentalités qui freinent la tolérance et l’émancipation. Les personnages sont en transition comme la Tunisie l’était en 2011, année charnière où est situé le film. Comme dans Noura rêve, ils sont cependant victimes de lois liberticides qui sont encore en vigueur, même si le père va paradoxalement les utiliser pour forcer le destin.

Comme il l’avait fait au théâtre en 2012, le Tunisien Fadhel Jaziri met en scène dans « De la guerre » le parcours d’un prédicateur qui prétendait lutter contre l’injustice et se transforme en tyran sanguinaire. Fadhel Jaziri, cofondateur du « Nouveau Théâtre », a transposé à l’époque moderne la geste d’Abi Yazid Ibn Khouayled al Kidadi, figure mythique de l’Histoire tunisienne connu sous le nom de Bouzid Saheb Lehmar. Dans un style spectaculaire proche des jeux vidéos ou des séries, enveloppé d’une musique omniprésente, très rythmé et ponctué d’une voix-off structurant le récit, Jaziri met en scène les jeux de pouvoir et les affrontements des chefs de guerre, les tortures orchestrées par une femme maléfique, les jalousies et les harangues pour contenir la révolte du peuple… Les nouvelles se propagent sur les réseaux sociaux et si le tyran sera trucidé avec sa clique, c’est bien l’époque moderne qui est évoquée tandis que le film se termine sur une ode à la révolution.

La guerre encore avec « Entre deux frères » de Joud Saïd : le combat fratricide qui déchire les familles, mêlant à la Kusturica combat d’idées et jalousies. Après « Le Voyage inachevé » en 2018 (tanit de bronze et meilleure image) et « La Pluie de Oms » en 2017, mais aussi « Encore une fois » en 2009, le cinéaste syrien est un habitué de la compétition fiction des JCC. On peut se demander pourquoi ce cinéaste décrié comme étant favorable au régime de Bachar el Assad trouve ainsi une telle vitrine alors qu’il est boycotté en d’autres lieux (Le Voyage inachevé avait ainsi été déprogrammé sur décision politique du festival des films arabes de l’IMA à Paris en 2018). Ses films parodiques, déjantés et habiles, à la fois bourrés d’un humour décapant et de lyrisme, sont adulés et ont reçu en 2019 comme en 2018 le prix du public. Ils décrivent crûment le déchirement de la société et des familles, ici une analogie avec Abel et Caïn, pour appeler à tirer un trait sur la violence et revenir à la stabilité du passé. Ce retour au terroir comme si l’on pouvait éviter le débat sur les causes reste l’objectif final dans une vision qui semble à la fois nationaliste et conservatrice.

Ce succès public et cette affection du festival connotent-t-elles une tendance panarabiste de la société tunisienne ? En 1958, l’Egypte de Nasser s’était ralliée au parti Baath syrien pour former la République Arabe Unie (RAU), projet sans lendemain mais jalon sur la voie d’une union politique des pays arabes, une « nation arabe » qui reste plus que jamais un rêve comme l’a souligné dans sa masterclass le critique français Jean-Michel Frodon qui a travaillé sur cinéma et nation dans son livre « La Projection nationale » (transcription à venir). Comme le panafricanisme, le panarabisme est traversé par deux tendances : l’une raciale et transnationale, l’autre internationaliste et anti-impérialiste. L’élan des jeunes Tunisiens pour la candidature de Kaïs Saïed à la présidence du pays tient sans doute moins à son conservatisme affiché qu’à son souverainisme dégagiste. Les JCC, festival d’Etat, se définissent comme panarabes et panafricains, avec le souci de confronter les esthétiques produites dans ces espaces. Il est normal qu’ils soient traversés par les débats afférents. Feu Nejib Ayed faisait partie, dans la lignée de Tahar Cheriaa, de ces militants internationalistes devenus plus rares aujourd’hui. Il ne manquait pas de mettre en avant (comme à Cannes en mai 2019) une ouverture tricontinentale avec des focus sur des pays d’Amérique du Sud, d’Afrique et d’Asie. Au-delà des touchants hommages qui lui ont été rendus durant le festival, son malheureux décès le 16 août dernier repose la question d’une direction en continuité avec ces fondamentaux.

La faible présence des films d’Afrique subsaharienne a d’ailleurs fait réagir Alain Gomis, président du Grand jury : « On continue d’entretenir le fait que c’est un festival panafricain, mais la compétition fictions comporte dix films arabes sur douze. Il faut dire que la production du reste de l’Afrique n’est pas suffisante, en nombre et parfois en qualité. Il faut se réveiller. »

Les présentations des films se sont faites presqu’exclusivement en arabe dans les salles. La bonne idée d’une traduction simultanée à lire sur un écran durant les cérémonies d’inauguration et de clôture s’est heurtée aux improvisations et n’a pas suivi pour les discours officiels comme celui de la directrice du CNCI, pourtant lu et donc préexistant. Il est clair que le public des JCC est essentiellement arabisant mais le panafricanisme appellerait des progrès à ce niveau. Par contre, La Quotidienne (bulletin quotidien du festival) est bilingue et les ateliers et tables-rondes professionnelles Carthage talks, majoritairement en anglais et en français, disposaient d’une traduction simultanée.

Une autre réflexion éclairante d’Alain Gomis : « Le problème est de lutter contre le poids de certains labos de développement des écritures qui font que les films finissent par tous se ressembler. Un marché s’est développé qui accueille ce genre de produit. Il faut pouvoir garder au Fespaco et aux JCC une spécificité de regard qui fasse qu’on sélectionne des films différents et non cette caravane qui transite chaque année à travers le monde et qui serait censée en être la vitrine. »

Contre l’avis de tous, j’ai l’impression que « Tu mourras à 20 ans » du Soudanais Amjad Abu Alala (multiprimé à Venise et aux JCC meilleur scénario, prix Tahar Cheriaa de la 1ère oeuvre et prix de la Fipresci) se rapproche de cette catégorie de films subissant leur développement en labos et les coproductions. Tout film est respectable et celui-ci est issu de l’expérience personnelle du réalisateur dont le père travaillait à Dubaï. Voilà cependant un film assurément promis au succès dont je ne sens personnellement, malgré la musique d’Amine Bouhafa, ni l’enjeu ni la beauté, au-delà d’un bien consensuel appel à l’émancipation, via le cinéma, de l’enfermement religieux voire villageois. Tout est lissé dans cette histoire prévisible. Le chef religieux du village a prédit la mort à 20 ans de Mozamil. Confronté à cette malédiction, il s’enferme dans la religion mais comprendra au contact d’un caméraman marginal qu’il peut prendre en mains son destin (« pêcher pour pouvoir demander pardon ») et découvrir un nouveau monde. La révolte du fils contre le père absent entraîne celle de la mère, jusque là ambigüe dans son deuil permanent et qui semble se contenter de ce destin. Nous avons là un scénario adapté d’un roman mais développé dans les labos de différents pays avant les insurrections soudanaises. Il parle de sacré mais le sacré est absent, réduit à des rites et des morales. Il parle de vie mais la vie est absente, sous le poids d’une mise en scène léchée et d’une narration linéaire.

Dans son intervention lors de la cérémonie de clôture, Omar Sall ajoutait : « L’Afrique doit davantage voir ses images pour s’aimer et s’améliorer ». Ses images, effectivement, là est la question.

 

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