Amiens 2003 : l’Algérie et les femmes

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Se déroulant du 7 au 16 novembre 2003, le festival international du film d’Amiens a donné à voir tout ce que les cinématographies algérienne et autres comportent sur le rapport des femmes algériennes avec leur pays. Et comme chaque année une programmation tous azimuts axée sur les cinémas du Sud.

Un étonnant festival
Amiens est un festival étonnant par les risques qu’il prend et la diversité de sa programmation. Mobilisant largement les scolaires et la population locale, il draine vers les salles de la Maison de la Culture et du Gaumont un large public pour voir des films rares, le plus souvent issus de cinématographies reculées ou des marges de celles qui dominent. C’est ainsi que le festival s’inaugurait et se clôturait sur deux films d’Afrique (Tasuma de Daniel Sanou Kolo et Le Silence de la forêt de Didier Ouenangaré et Bassek Ba Kobhio) et que la sélection officielle mêlait, en plus de La Colère des dieux d’Idrissa Ouédraogo, des longs métrages bosniaque, belge, argentins, marocain, sri-lankais, vietnamien, iranien, hongrois, français, irakien et irlandais, ce dernier film, Song for a Raggy Boy d’Aisling Walsh, remportant la  » Licorne d’or  » et les aides à la distribution et à la promotion correspondantes (CinéCinéma, Titra Films et FNAC).
Notons que le beau film irakien, Zaman, l’homme des roseaux, de Amer Alwan, recevait le Prix d’Amiens métropole avec une approche toute en douceur et en humanité de la quête d’un homme qui doit se rendre en ville pour y trouver les médicaments destinés à soigner sa femme et croisera ainsi la destinée présente et passée d’un pays tout entier (nous sommes à l’époque des menaces de guerre). Loin des grands discours et des images choc assénées par les télévisions, le périple simple mais subtil de cet homme reste gravé dans la mémoire.
Le prix du court métrage est allé à Clandestin de Philippe Larue (France), qui fait appel au danseur et chorégraphe burkinabè Seydou Boro (célèbre pour ses spectacles réalisés avec Salia Sanou sous le nom de compagnie Salia nï Seydou, cf articles sur le site) pour exprimer le désarroi et le piège de l’immigration clandestine. Le recours à l’incantation par la voix-off reprise en écho par la course dansée d’un homme qui a trimé pour envoyer ses mandats au pays et finalement reçoit des coups qui le feront chavirer a une étonnante force lyrique. Dans un décor de friche industrielle déshumanisée mais ô combien évocatrice, cette gestuelle corporelle solitaire, parfaitement maîtrisée, porte le film et le propos.
Le jury a attribué des mentions spéciales à la magnifique méditation d’Alain Gomis, Petite lumière, déjà largement primée ailleurs, qui allie avec subtilité finesse de style et profondeur, ainsi qu’un film mexicain, Silencio Profundo, de Gustavo Loza, sympathique clin d’œil humoristique sur la solitude et son besoin d’imaginaire : une femme vendeuse sur un marché décroche en désactivant son appareil auditif face aux incompréhensions et agressions de ses proches, et se met à croire aux extra-terrestres qu’elle finira par rencontrer sur sa terrasse.
Amiens a toujours dans ses tiroirs quelques découvertes, hommages ou cartes-blanches ( » qui ne sont pas tarte à la crème « , souligne son directeur Jean-Pierre Garcia). Cette année, la venue de John Sayles, Sylvie Testud et René Vautier firent l’événement.
Algérie année 40
Démarré en 1980 avec une programmation sur le racisme et l’antisémitisme dans le cinéma international et un hommage à Merzak Allouache, et proposant en 1982 une rétrospective de 20 ans de cinéma algérien, le festival n’a jamais délaissé ce souci de focaliser sur les cinémas du Sud et notamment ceux de l’Afrique. Pour sa 23ème édition, avec un catalogue de 270 pages remarquablement fait, ce sont moultes découvertes et opportunités qui étaient proposées. Certes, le documentaire, largement programmé mais en marge dans des salles excentrées et souvent quasiment vides comme celle du Lycée St Rémi, souffre d’être peu mis en avant : tristesse des réalisateurs animant des débats dans des salles de 10 personnes et ambiguïté des grands festivals qui multiplient les projections par souci de montrer ce qui ne se voit pas facilement mais qui peinent à trouver sur place le public pour une programmation non-stop sur huit jours de 10 h à minuit.
Retour à l’origine donc à l’occasion de l’année de l’Algérie, avec une rétrospective consacrée à l’image de la femme dans le cinéma algérien complétée par une programmation de films de femmes algériennes allant jusqu’aux beaux films invisibles d’Assia Djebar, essais lyriques d’écriture littéraire au cinéma en prise avec les réalités de l’histoire coloniale et du vécu des femmes (La Nouba des femmes du mont Chenoua – Noubat Nissa Jabal Chnouwwa, 1976 / La Zerda ou les chants de l’oubli, 1983). Il n’était pas neutre de revenir à l’Algérie par la porte des femmes : on retrouve film après film l’idée que le problème de ce pays tient avant tout dans le bridage de sa population, à commencer par les jeunes et les femmes, alors même que ce sont elles, actives et émancipées dans la guerre d’indépendance et lucides comme dans le reste du monde, qui auraient pu faire évoluer ce pays (cf. Sous les pieds des femmes, de Rachida Krim, une réflexion entamée dans notre compte-rendu du festival des films arabes de l’IMA 2000).
Algériennes, trente ans après, de Ahmed Lallem, est à cet égard passionnant. Retrouvant les jeunes filles qu’il avait filmées dans un lycée en 1966, Lallem dresse un portrait heureusement contradictoire et terriblement humain de femmes qui, retrouvant ces images où elles exprimaient leurs envies et leurs convictions d’adolescentes dans une Algérie nouvelle, font le bilan de leur vécu (cf. critique).
Mais ne retrouve-t-on pas aussi historiquement dans la question de la femme algérienne cette ambiguïté fondamentale d’une révolution qui se fait dans la violence en utilisant les mêmes moyens que son ennemi et qui a du mal ensuite à se départir de ce que les méthodes de ce combat ont inscrit en elle ? La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo (1966), Lion d’or à Venise, film mythique car le premier à avoir été fait sur ces événements (et que je me souviens avoir vu en 1970 à Paris au cinéma St Séverin quelques jours avant qu’une bombe n’y explose et que le film soit finalement retiré, alors même qu’il venait enfin d’obtenir son visa d’exploitation de la commission de censure française), était déjà lucide à cet égard. Il montre avec force images cruelles les femmes perpétrer trois attentats à la bombe simultanés dans des cafés fréquentés par des Français en réponse aux attentats organisés dans la Kasbah avec l’aide d’éléments fascisants de la police française. Pontecorvo ne recule devant aucun effet pour mobiliser (manipuler) le spectateur. J’étais frappé de constater combien ce type de cinéma démonstratif convainc peu aujourd’hui le jeune public qui remplissait la salle, accompagné de ses professeurs prenant (comme moi) studieusement des notes. Comme dans Kapo (dénoncé en 1954 dans un article de Jacques Rivette dans les Cahiers du cinéma pour son fameux travelling sur un prisonnier de camp de concentration allant vers une mort certaine en se jetant sur des barbelés électrifiés), Pontecorvo joue l’efficacité : musique, action, rythme, violence, ficelles du film de guerre et de l’enquête policière, suspens etc. contribuent à créer une tension sans qu’aucun camp ne sorte grandi de l’affaire, chacun employant les mêmes méthodes.
Dans la rétrospective algérienne, un 24’donne un écho très actuel à ces donnée historiques, où des jeunes algérois disent leur impuissance et leur mal-être : Haçla – la Clôture, de Tariq Teguia. Le film leur laisse une parole frontale, face au spectateur, et leurs mots chargés de violence, dans un arabe dialectal peu entendu à la télé, sonnent comme un rap désabusé, un slam bourré de désirs inassouvis et de désespoir rentré. Une longue descente en voiture sous la pluie sur fond tragique d’une chanson populaire de chaâbi suggère en fin de film combien cette thérapie par la parole était nécessaire.
Deux extrêmes donc pour une programmation forcément hétéroclite mais avec une constance : le désir de comprendre, l’introspection que permet le cinéma sur un vécu et une Histoire douloureuse pour dégager des voies d’espoir.
La diffusion des films comme nouvel horizon
L’espoir, la rencontre professionnelle des cinémas d’Afrique que le festival organise chaque année l’interrogeait aussi, dans les recherches de solutions pour ancrer ces cinématographies dans le paysage africain et assurer leur survie. Amiens s’est spécialisé dans les questions juridiques, fondamentales et souvent délaissées (d’où les mésaventures avec des producteurs malhonnêtes par exemple), et en publie les conclusions et débats dans Le Film africain¸ utile publication à usage professionnel paraissant irrégulièrement selon les énergies et qui gagnerait à être entièrement sur internet.
Après les précisions de la juriste Karin Rihaoui sur les questions de contrat, Toussaint Tiendrebeogo a présenté l’état d’avancement du programme Africa Cinéma (annoncé à Cannes, cf notre article) et de ses trois mécanismes d’aide à la distribution en Afrique (sorties, distributeurs, exploitants). Il a précisé les critères pour les films cherchant une meilleure distribution :
– une sortie sur cinq pays de l’Afrique subsaharienne,
– ne jamais avoir été diffusés sur une télévision africaine,
– les droits étant acquis pour la distribution.
70 000 euros sont ainsi donnés par film, mais pas en cash : en payement de factures. De même un soutien allant jusqu’à 10 000 euros peut aider au développement de sociétés de distribution. Enfin, des actions de formation sont envisagées.
Tiendrebeogo a rappelé l’urgence de l’action, quand on voit par exemple que sept écrans ont disparu en Côte d’Ivoire entre mai et novembre 2003.
Le comité d’experts chargé des décisions est présidé par le cinéaste bissau-guinéen Flora Gomes et se réunit quatre fois par an.
Depuis l’échec du CIDC, aucune aide à la diffusion n’avait été mise en place. Voilà donc une nouvelle donne qui semble, réagit la salle, s’orienter davantage sur la diffusion en salles de films 35 mm que tenir compte de la nouvelle donne numérique et de ses facteurs d’avenir. Que nenni répondit Toussaint, qui rappela que le programme peut s’adapter d’années en années. Un soutien à des salles en numérique est possible mais les Américains refusent pour le moment de mettre leurs films sur ce support, ce qui condamne les salles à l’échec en terme d’entrées globales.  » Il n’y a pas de fatalité, répliqua également Toussaint Tiendrebeogo : l’envie de sortir en salle existe « . Et l’on s’oriente vers l’équipement en rétroprojection vidéo des salles en 35 mm, comme l’envisage Khalilo Ndiaye à Dakar.
Christian Boudier, du ministère des Affaires étrangères, indiqua que la politique était de stopper la substitution : CFI va arrêter non sans remous sa chaîne directe enfin d’année pour se spécialiser dans la coopération avec les télévisions africaines. De même, des programmes sont étudiés pour faire connaître les productions numériques (une programmation à Cannes) et numériser le patrimoine des films pour les sauvegarder face aux détériorations du temps et aux pertes d’internégatifs liées à la fermeture de certains laboratoires. Enfin, un stage d’écriture de scénario est envisagé après le festival Etonnants voyageurs à Bamako en février 2004, en continuité du séminaire Etonnants scénarios de l’an passé (cf article sur le site).
Signalons enfin que le 8e Fonds d’aide au développement du scénario a attribué 4 bourses de 7 600 € chacune aux réalisateurs des projets suivants :
– Presque tout sur mon père de Irène Jouannet et Rachida Krim (France),
– Daratt (Une saison sèche) de Mahamat Saleh Haroun (Tchad),
– Le Palestinien d’Enrique Colina (Cuba),
– Entre parenthèses de Hicham Falah et Mohamed Chrif Tribak (Maroc).
Lire les critiques des films cités et interviews des réalisateurs dans les articles liés.

///Article N° : 3235

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