Félicité, d’Alain Gomis

Les voies du possible

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Le quatrième long métrage d’Alain Gomis a obtenu l’Ours d’argent à la Berlinale ce 18 février 2017. Pleinement méritée, cette récompense consacre un cinéaste qui avait remporté l’étalon d’or du Fespaco en 2013. Félicité a également reçu le 4 mars 2017 l’étalon d’or du Fespaco 2017. Lire aussi l’analyse du film : Félicité, une leçon de cinéma.

Cela aurait pu être le destin valeureux d’une mère courage. Prévenue par téléphone, Félicité (l’imposante Véro Tshanda Beya), chanteuse dans un bar le soir, trouve son fils Samo (Gaetan Claudia) gravement ensanglanté sur un lit d’hôpital. Elle se met en quête de l’argent de l’opération, développant une incroyable énergie dans le bouillant chaos d’une Kinshasa déshéritée. On se serait aisément identifié au programme classique d’une femme qui force le destin, mais le film ne s’arrête pas là.

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Mère courage, Félicité l’est plus que l’on ne peut l’imaginer, mais un événement va lui couper l’herbe sous le pied. Pourra-t-elle s’en remettre ? Que lui faudra-t-il pour cela ? C’est là que le film d’Alain Gomis atteint une toute autre dimension où Félicité échappe à la désespérance et cette haine de soi que partagent victimes et bourreaux. Il lui faut toucher le fond pour revenir à la vie. Ce ne sera possible qu’en acceptant d’être aimée, de s’en sentir digne.

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Passer ce cap n’est pas gagné d’avance dans une ville où tout se ligue pour écraser les gens. Dans une étrange lumière bleutée, un orchestre symphonique amateur (1) interprète Arvo Pärt. Ainsi mis en exergue et revenant de façon récurrente, l’orchestre ou le choeur soulignent le drame qui emplit le quotidien. Il n’y a rien à attendre des structures en place, pas le moindre soutien. Au contraire, l’arnaque est à chaque tournant. Seul « l’article 15 » fonctionne, la fameuse débrouillardise comme solution de fortune. Félicité retourne habilement à son profit la corruption de la police ou la peur et le mépris des riches, non sans prendre de terribles risques. Revendiquer ne servirait à rien : c’est le culot et la résistance active qui sont de mise. Le chemin sera long vers la sérénité, même lorsque la jalousie pourrait creuser son lit. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas se grouper pour lutter : Tabu (le puissant Papi Mpaka), amant de Félicité, encourage Samo à la colère et au courage. C’est aujourd’hui en tant que collectifs, en tant que peuple et non en tant que victimes, que les jeunes Congolais menacent les pouvoirs et font bouger les lignes. Pour cela il faut une solide détermination, qui ne s’acquiert que dans une pratique quotidienne du renouveau.

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Où Félicité va-t-elle en trouver la force pour amener son fils à renaître à la vie ? Il lui faut passer les eaux de la nuit, franchir l’invisible frontière du renoncement, ressusciter des limbes, retirer « les épines de son cœur », accueillir l’imprévisible et croire au poids de l’éphémère, rire de la débrouille, chanter à nouveau, rencontrer un animal mythologique (un okapi), puiser dans la musique des Kasaï Allstars l’énergie de vie, eux qui allient sources traditionnelles et transe électrique.

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Pénétré par la musique, ce film puise dans différents registres pour établir une poétique, celle d’un blues, la mélopée collective d’une culture de résistance ancrée dans le réel. La caméra se faufile dans le chaos urbain et en épouse le rythme. Elle se fait proche des corps pour vibrer à l’unisson. Elle accompagne les sueurs et les silences pour magnifier la beauté de ceux qui ne s’engouffrent pas dans la fuite.

C’est un intense et émouvant hommage que rend ainsi Alain Gomis à ceux qui cessent de se penser comme victimes pour se coltiner leur quotidien et se réconcilier avec eux-mêmes. Félicité a la dignité de ceux qui ne s’arrêtent pas à la laideur du monde mais en font au contraire le socle des possibles. Point n’est besoin de traduction pour comprendre ce qu’elle finit par chanter a capella, entraînant son auditoire avec elle. Ne nous dit-elle pas qu’en Afrique aujourd’hui, se joue certes le scandale du monde mais aussi, si l’on veut bien la regarder sans la réduire et écouter le chant de chacun comme dans le plan final, les voies du renouveau ?

  1. L’Orchestre symphonique de Kinshasa, découvert avec le documentaire Kinshasa Symphony (Martin Baer et Claus Wischmann, 2010).

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