Les Epouvantails, de Nouri Bouzid

Le danger du millefeuille

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Le nouveau film de Nouri Bouzid a ouvert les Journées cinématographiques de Carthage – session Nejib Ayed 2019. Le réalisateur redéploie avec le brio qu’on lui connaît sa panoplie de métaphores mais peine à émouvoir.

Djo et Zina sont parties en Syrie dans le Djihad en suivant un homme qu’elles aimaient, s’y sont trouvées piégées, livrées à l’Emir, violées, battues, séquestrées, et ont réussi à s’enfuir pour revenir en Tunisie. Elles sont soupçonnées de terrorisme autant que de prostitution et sont rejetées et agressées, autant qu’objet médiatique. Une avocate et une médecin les prennent en charge, ainsi que la mère de Zina, pour les protéger des hommes, tant les pères et les frères que la société vengeresse. A cet effet, elles les enferment à nouveau dans la maison de la mère de Zina et tentent d’obtenir à cet effet des informations que Djo et Zina ne peuvent livrer sans faire remonter le souvenir des sévices subis. Comme le dit Zina, « je pensais aller au paradis, vous m’accusez de tous les maux ».

Basé sur le retour de huit femmes tunisiennes revenues enceintes de Syrie en 2013, qui avait fait grand bruit, le film est encore d’une actualité criante, que renforce la question du sort des familles de Djihadistes aujourd’hui parquées dans des camps en attente de jugement ou d’extradition.

La force du cinéma de Nouri Bouzid, qui lui a permis d’être un des plus grands cinéastes tunisiens, est sa façon d’incarner dans des gestes simples ce qui serait trop lourd à exprimer dans les dialogues. Cela donne le titre au film. C’est ainsi que la jeune fille de Poupées d’argile façonnait des personnages en terre pour exprimer son mal-être. Ici, le titre arabe est « les poupées de la peur ». C’est la mère de Zina qui confectionne des épouvantails comme des poupées. Il faut à chaque fois investir un objet du poids psychologique et affectif d’une situation dramatique parce qu’à la fois familiale et sociétale.

Les films de Nouri Bouzid sont profondément réalistes bien que purement fictionnels. Ils s’ancrent dans la réalité d’une société travaillée par des défaites tant sociales que politiques et qui ne veut pas les voir en face. « Je dis les vérités comme elles sont », dit-il.[1] Le rôle du cinéma sera d’alerter pour tenter de faire bouger les lignes. Et alerter, conscientiser, par les moyens du cinéma plutôt que par le discours, demande des métaphores, des dispositifs originaux. Le risque est de trop s’éloigner du réel en élaborant un millefeuille (titre du dernier film de Nouri Bouzid) de feintes. Ce sont ici les épouvantails mais aussi la douche hystérique du retour (« je me déteste »), le livre que Djo écrit convulsivement pour tenter de conjurer son traumatisme, le refus de parler de Zina qui n’évoluera qu’en entrant dans le jeu de ficelles tendues dans la chambre de Driss, un jeune homosexuel défendu par l’avocate Nadia.

On sera gré à Nouri Bouzid de ne pas tomber dans la représentation efféminée de l’homosexualité que l’on trouve si souvent au cinéma et qui n’a pour effet que de pérenniser le mépris et finalement la violence. Driss a été arrêté par la police, malmené et rejeté de toutes les facs comme Zina est agressée et traitée d’ « allumeuse » dans la rue. Bouzid suggère ainsi que leur exclusion est de même nature, l’intolérance qu’une société développe face à ce qu’elle considère comme un danger pour son intégrité. L’intention est louable. Cela donne la belle scène du retour au contact corporel avec un homme sous le drap mouillé mais cela en rajoute au millefeuille.

Car le problème ici est que le réel n’est pas la réalité. Pour représenter la réalité, la fiction use d’artifices mais il faut qu’ils restent crédibles pour ouvrir à l’émotion. Le millefeuille finit par déréaliser un récit qui n’est plus événement mais représentation, la construction scénaristique d’un Nouri Bouzid qui assume à la fois le scénario et la réalisation.

Dans Les Epouvantails, chacun est à sa place : les Djihadistes sont d’horribles salauds, Djo et Zina sont des victimes qui peinent à retrouver la parole et l’autonomie, les maris sont violents, les femmes protectrices (mère, avocate, médecin) sont battantes, Driss est accueillant. Rien ne sort du cadre bien tracé qui conduira à l’émancipation de Zina après l’effondrement de Djo.

Ce récit est parfaitement maîtrisé. La caméra portée de Hatem Nachi avec une focale de 85 mm permet de flouter l’arrière-plan pour se concentrer sur les visages et les corps, d’avoir une grande netteté en faible lumière et une belle luminosité. Cette longueur de focale autorise ainsi un éclairage naturel mais aussi une plus grande distance pour laisser aux jeunes actrices leur espace de jeu tout en se rapprochant d’elles pour « épouser leurs convulsions, leur désarroi et qu’on sente qu’elles sont livrées à elles-mêmes ».[2]

Force est de constater que cela contribue efficacement à exprimer « la réhabilitation d’un corps meurtri »[3] ouvrant à l’émancipation. Comment une jeune femme aimant plaire aux hommes et faire la fête se retrouve-t-elle volontairement embarquée dans l’aventure intégriste, bardée de noir de la tête aux pieds ? « Mon corps voulait une révolution, mais ici elle s’est vite arrêtée », lâche Zina à sa mère. Nouri Bouzid avait traité de la période révolutionnaire dans Millefeuille (Beautés cachées, 2012) en se concentrant sur les foulards que l’on veut mettre ou pas pour montrer que les voiles sont partout et qu’en période de révélation révolutionnaire, l’enjeu est bien le dévoilement des hypocrisies et des non-dits qui fondent inquisitions et rejets. Il propose ici sa compréhension des contradictions de l’évolution politique tunisienne après la révolution. Son millefeuille crée de la distance mais n’empêche pas le film d’être captivant de bout en bout.

[1] Cf. entretien de Naceur Sardi avec Nouri Bouzid, La Quotidienne des JCC n°1, 26 octobre 2019, p.6.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

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