Making of

De Nouri Bouzid

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Jamais dans les cinémas arabes un réalisateur n’avait aussi directement proposé au spectateur de cesser de l’être pour partager les interrogations de sa démarche de création. Interrompant son récit à trois reprises, Bouzid met en scène la révolte de son acteur principal contre le rôle qu’il lui fait jouer. C’est si fort et inattendu qu’on y croit, le jeu de Lotfi Abdelli (qui a reçu pour ce rôle le prix du meilleur acteur aux Journées cinématographiques de Carthage 2006) contribuant largement à la réussite de cette greffe de making of dans le film. Lorsqu’il demande au réalisateur dans quelle galère il l’entraîne, il se fait miroir et porte-parole de l’interrogation d’un créateur qui tient à partager ses doutes avec le spectateur comme s’il fallait par avance négocier son rejet. C’est dire si Bouzid est conscient de s’attaquer à un tabou : dans une société tunisienne entièrement acquise à la cause palestinienne, une sorte de sympathie masquée enveloppe les actes terroristes commis au nom de l’islam. Pourquoi prendre les terroristes comme sujet ? « Notre devoir n’est pas de les condamner, mais de les sauver en s’attaquant au mal qui les atteint », répond Bouzid. Making of est ainsi le diagnostic d’une gangrène intégriste rampante et se donne comme mission d’en révéler les méthodes et logiques pour mieux l’extirper du corps social.
Mais il ne suffit pas de diagnostiquer pour mobiliser : la simple dénonciation, voire le décorticage des logiques à l’œuvre ne triomphent pas à eux seuls de comportements qui puisent dans l’affectif et l’imaginaire. Un processus artistique est nécessaire, de l’ordre de la catharsis évoquée par le réalisateur face à son acteur en révolte, c’est-à-dire, en les mettant à vif, une transformation des émotions qu’il ressent en autonomie de pensée. Derrière son acteur, pointe un réalisateur angoissé de ne pas atteindre son but. L’intégration de leur affrontement dans le film incite le spectateur à partager cette conscience. Mais dans le récit, il fallait banaliser, rendre proche, familier, humain. Stigmatiser n’aurait servi à rien. Le travail de scalpel resterait vain sans prendre le risque d’un héros sympathique auquel on peut s’identifier. Bahta est un jeune « courageux, téméraire, qui n’a pas peur des flics mais est paumé », comme le décrit un des barbus qui voient en lui une potentielle bombe vivante. Dans les débuts du film, il est plutôt anticonformiste, s’exerce en groupe au break-dance, chaparde ses économies à son grand-père et n’hésite pas à provoquer avec humour les clients bien-pensants d’un café en revêtant l’uniforme de son frère policier. Alors qu’il est recherché et que le départ pour une carrière de danse à l’étranger est compromis, les barbus lui offrent plus qu’une planque et un boulot : un cadre pour penser sa révolte face à l’humiliation historique faite aux Arabes (les images de télévision situent le film en pleine guerre du Golfe). Bahta est comme Hachemi et Farfat dans L’Homme de cendres, le premier et magnifique film de Bouzid auquel celui-ci répond comme en écho, un être dont « le livre de la vie est plein de douleurs ». Ce n’est plus un viol physique qu’il a subi mais le viol de son imaginaire, celui que subit le monde arabe dans la géopolitique mondiale. Nous ne saurons que peu de ses blessures, si ce n’est ce que laissent supposer ses réactions épidermiques. Nous savons seulement qu’elles sont des failles héritées. Comme la petite Fôdha de Poupées d’argile détruit et refaçonne les figurines qu’elle a modelées, il forge un bonhomme en fil de fer, frêle être à qui font défaut les repères qui feraient chair.
« Réfléchir te mène à ta perte », lui dit son mentor islamiste. C’est pourtant ce à quoi l’invitent ses proches, sa copine Souad à qui il voudrait faire porter le voile ou sa mère éplorée qui « ne lui a pas donné son lait pour qu’il soit un assassin ». « Ne m’empêche pas d’aller au paradis ! » répond un Bahta à qui l’on a peu à peu lavé le cerveau. Le film s’appelait initialement Kamikaze. Mais Bouzid veut surtout éviter la caricature : il restaure sans cesse une distance, non par le dialogue mais par ce qu’il sait faire de mieux, des scènes d’intimité sensuelle porteuses de doute, une utilisation signifiante des éléments si présents dans L’Homme de cendres et Poupées d’argile, à commencer par le feu qui le brûle, la tension proprement physique de Bahta qui trouve dans la conviction une terrifiante force. Lorsqu’il regarde l’exécution d’un otage à la télévision, se miroite sur l’écran le monstre qu’il pourrait devenir. Lorsqu’il arrête le tournage une troisième fois, Bouzid lui dit combien le fait de rentrer à ce point dans son personnage le terrorise. Le jeu de miroirs est complet : le réalisateur terrifié par l’intégrisme crée un acteur terrifié de devoir s’y laisser broyer pour que le spectateur ressente cet effroi. L’enjeu est alors de faire de la peur une conscience. Et le titre du film prend tout son sens : combien le projet de société intégriste façonne les êtres en travaillant leurs faiblesses. Il éclaire l’incompréhensible : comment des jeunes peuvent ainsi aller se tuer pour tuer.
Mais il fallait aussi éviter un autre écueil : faire porter le chapeau à l’islam. On connaît les convictions de Bouzid qui n’est pas très féru de religion mais respecte la tradition. Comme pour le reste, il se démène pour désamorcer les procès qu’il sent poindre avant même qu’ils ne s’allument. En abordant le terrorisme de façon plus intime et culturelle que policière, il propose un regard sur soi aux Arabes autant qu’une inversion des clichés racistes occidentaux. C’est en cela qu’il fallait que Bahta, loin d’être méprisable, conserve sa dignité. Il n’est pas un monstre mais le produit d’une dérive qu’il s’agit de prendre à bras-le-corps. Alors qu’Hachemi et Farfat ne pouvaient échapper à leur condition de violés, Bahta se brûle en jouant trop avec le feu, mais son destin n’était pas noué. Sa blessure et sa solitude sont partagées et si le pessimisme ou la lucidité de Bouzid n’indique pas qu’elles puissent être soignées, au moins l’espoir reste-t-il de lui éviter de plonger dans l’abîme. C’est en tout cas pour cela qu’il se bat en faisant ce film fort et important, pour que chacun œuvre à la communauté humaine, ce qui le fait inscrire en conclusion une demande à qui veut bien l’entendre : « Sois ce que tu veux devenir, mais sois une patrie pour nous ».

Making of a obtenu le tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage en novembre 2006.///Article N° : 4688

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Nouri Bouzid




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