Rome 2006 : qu’est-ce qu’un film « bien fait » ?

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La 6ème édition du Festival Panafricana, qui s’est déroulé du 1er au 9 avril 2006 dans la capitale italienne, avait la bonne idée d’associer à l’état annuel du cinéma africain une rétrospective des films du cinéaste tunisien Nouri Bouzid, lequel fut invité à donner une leçon de cinéma. Ce fut l’occasion d’une réflexion sur ce qui fait un bon film à partir d’une sélection très variée de films récents.

Quels « bons » longs métrages ?
Le jury longs métrages était présidé par Nouri Bouzid entouré par Luciano Sovena, administrateur délégué de l’Istituto Luce, et moi-même. Alors que le festival se donne pour objectif d’offrir au public romain un éventail varié de l’état actuel de la production cinématographique africaine, le jury, comme l’a souligné son président, a tenu à privilégier dans ses choix les films qui mobilisent le public et élargissent les limites de l’espace d’expression.
La compétition comportait ainsi un film novateur qui a fait l’unanimité du jury sur la pertinence mais aussi la qualité de cadre et de montage de son écriture non-conventionnelle pour saisir avec une belle empathie un phénomène méconnu de la réalité sud-africaine devenue terre d’immigration et de refuge pour de nombreux Africains de toutes origines depuis le changement politique de 1994. Il a donc attribué à Khalo Matabane et à sa caméraman Portia Sorinyane le prix de la meilleure contribution artistique pour Conversations on a Sunday afternoon.
On ne sait pas bien au départ où le film veut nous entraîner : un homme lit un livre de Nurrudin Farah dans un jardin public de Johannesburg et se pose de grandes questions sur le sens du monde, faisant mine de se tirer une balle dans la tête. Mais il rencontre Fatiha, une réfugiée somalienne qui finit par lui raconter le massacre de sa famille. Il en est profondément impressionné et décide de la rechercher, n’ayant comme indice que son prénom et son origine. Ce faisant, il rencontre dans les rues des réfugiés de toute l’Afrique : Burundi, Congo, Kenya, Ethiopie, Ouganda, Soudan, Malawi, mais aussi Afghanistan, Trinidad, Corée ou Palestine. On retrouve dans cette écriture improvisée sur le vif l’excellence des documentaires de Dimusani Phakati, d’ailleurs présent au générique : une relation sans supériorité avec les personnes rencontrées, invitées à se raconter sans spectacle, dans une variété de dispositifs permettant de tromper la monotonie que pourrait générer l’exercice. Ce type de cinéma se nourrit de quotidienneté, de proximité, de familiarité avec la ville, d’empathie avec les personnes, de démystification de la relation cinéaste-sujet, mais aussi d’une qualité subtile du cadre passant par l’utilisation des perspectives verticales ou diagonales des rues ou des maisons délabrées de Jo’burg. Il ne subit pas d’effet de mode car il sert le sujet et fait entièrement sens. Pas de gros plan indiscret ni de grands mouvements de caméra : ce cinéma respecte ceux qu’il représente. L’introduction où ce poète déjanté qui porte son banc sur les épaules recherche Fatiha dans le jardin public, interrompant pour cela des joueurs de foot, fait rupture avec toute enquête journalistique distanciée et casse la logique du reportage : nous partageons dès lors le même intérêt pour l’enquête menée, et la suivons comme si nous la menions ensemble. Elle nous emmène dans des rencontres étonnantes et tragiques, chacun portant les terribles situations qu’il a fuies, permettant la peinture spontanée mais complexe d’une réalité qui résonne finalement au centre de Lindela où s’entassent les illégaux qu’y amène sans ménagement la police. Ils savent qu’ils vont être expulsés mais chantent joyeusement : « You waste your time : I’ll come back ! » (vous perdez votre temps : je reviendrai).
A l’opposé dans ses choix artistiques, un autre film sud-africain a reçu le prix de la meilleure réalisation, mais aussi le prix du public ainsi que le prix Italie-Afrique décerné par un groupe de lycéens romains ayant participé aux deux voyages au Mozambique et au Rwanda organisés par la Mairie de Rome dans le cadre du projet « Les écoles de Rome pour l’Afrique ». Vieille antienne, déjà entendue au Fespaco à propos de Drum de Zola Maseko, comme quoi un film bien fait serait un film techniquement impeccable, ce qui revient finalement à poser comme critères ceux d’un classicisme aux normes définies par le cinéma dominant, Hollywood… The Flyer de Revel Fox est certes « bien fait » mais il est la répétition d’un scénario convenu, parfaitement manichéen et terriblement prévisible, qui n’invente rien, utilise la figure positive d’un jeune qui sort de la rue, veut s’en sortir mais se voit rattrapé par un frère endurci par la prison, le tout émotionnellement porté par la fascination pour un mythe, ici le cirque. Le réalisateur a lui-même fait de l’acrobatie et son film est un hommage à celui qui la lui a enseignée.
Plus grave cependant, le scénario du film rejoint ce cinéma blanc typiquement post-apartheid où un bon Blanc ouvert se prend de sympathie pour un jeune Noir choppé à le voler et lui permet malgré les reculs et les difficultés de sortir de sa condition. N’est-ce pas le rêve illusoire d’une communauté qui croit pouvoir s’acquitter du passé sans prendre en charge les nécessaires changements économiques ? On retrouve là un film comme Malunde de Stefanie Sycholt, un cinéma qui peine à rendre compte des réalités sociales en les baignant dans le sentimentalisme d’une relation retrouvée entre Blancs et Noirs.
Les films en compétition ne comportaient pas de rôle de grande composition permettant à une actrice de démontrer toute la valeur de son art. Le jury a donc unanimement décidé d’honorer par le prix de la meilleure interprétation féminine une grande comédienne des cinémas arabes à laquelle il souhaite le plus brillant avenir. Elle joue dans Etat d’amour de Saad Hendawy et il s’agit de Hend Sabri.
Ce n’était pas vraiment pour honorer le film lui-même, produit typique du cinéma égyptien où le scénario est entièrement construit pour concourir à la montée des sentiments. C’est le mélo que ce cinéma sait le mieux faire et on verse volontiers sa petite larme lorsque les deux frères séparés depuis l’enfance se retrouvent enfin. Regards, violons, pleurs et insistance. Le reste est musical et enjoué, chaque personnage débordant d’énergie et s’exprimant avec emphase en un déluge de dialogues. Le fait qu’un des deux frères réussisse dans la chanson n’enlève rien, d’ailleurs incarné par un chanteur célèbre en Egypte. Le cadrage des personnages et les couleurs ne renient jamais une exploitation télévisuelle. Les problèmes de l’heure sont abordés schématiquement et en série : drame de l’échec de l’émigration du père qui n’ose rentrer au pays, situation des immigrés à Paris à travers un semblant d’enquête journalistique et désintérêt des médias français, refus en Egypte d’aborder les problématiques sociales comme les enfants des rues, dévoiement des jeunes par la drogue et cynisme des dealers, etc. Tout s’imbrique à travers une multitude de rôles secondaires renforçant dans leur détermination les deux protagonistes, leurs compagnes jouant bien sûr un rôle spécifique. C’est un cinéma populaire qui a ses règles répétitives mais éprouvées. Le happy end final est forcément musical et réconciliateur.
La direction d’acteurs est un exercice délicat mais plus difficile encore est d’incarner un rôle principal dans son propre film. Le jury a considéré à l’unanimité que dans les films en compétition, un réalisateur le fait avec une magnifique sobriété et a donc attribué pour son interprétation de Mokhtar dans Mémoire en détention le prix de la meilleure interprétation masculine à Jellali Ferhati.
De même, le jury n’eut aucune hésitation sur le choix de la gazelle d’or. Il a considéré que (citation du palmarès) « dans cette compétition, un film nous interpelle tous sans complaisance et sans faire de cadeau à personne, avec une grande finesse tant de scénario que de mise en scène. Il nous parle avec un vrai langage artistique leur donnant toute leur force des blessures tragiques de l’Histoire et nous dit combien les traumatismes vécus laissent des traces indélébiles dont il faut tenir compte. Parce que ce film est historiquement important pour les temps que nous vivons autant qu’il est émouvant et réussi, le jury attribue la gazelle d’or à Mémoire en détention de Jillali Ferhati. »
On trouvera en article lié la critique de ce film effectivement passionnant dans son traitement de la mémoire des années de plomb au Maroc, ainsi qu’un entretien avec le réalisateur qui signe là une étape marquante dans sa brillante et conséquente filmographie.
Le palmarès a malheureusement laissé de côté un autre film remarquable qui marque non seulement par sa beauté plastique mais par la profondeur de son propos et son rapport complexe au spectateur : Bab’Aziz du Tunisien Nacer Khemir, lui aussi cinéaste marquant des cinémas arabes mais qui a dû attendre faute de financement près de 15 ans pour pouvoir tourner à nouveau après Le Collier perdu de la colombe en 1990 et Les Baliseurs du désert en 1985. Là encore, la critique du film et un entretien avec le réalisateur sont à lire en articles liés.
Outre Bab el Web de l’Algérien Merzak Allouache, réjouissante comédie qui a déjà fait sa carrière en France (cf. critique), Panafricana offrait aussi L’Appel des arènes de Cheikh Ndiaye sur l’univers de la lutte sénégalaise, adapté d’un roman d’Aminata Sow Fall. Déception : le film démarre très fort, avec une caméra portée et un montage serré en phase avec le milieu trouble qu’il explore, mais s’égare ensuite en tous sens, au mépris d’une véritable progression dramatique. Le protagoniste principal, Nalla, disparaît en cours de route, le film ne devenant plus que documentaire sur le match de lutte, délaissant tout rythme au profit d’une longue description et explication du phénomène. L’histoire est construite sur une opposition manichéenne entre deux jeunes : Nalla s’initie au dépassement sportif, aux valeurs du combat, à sa tradition et sa mystique tandis que Sory est attiré par les trafics et les gangs. Nalla sort d’une famille aisée et ouverte, même si la mère est une bourgeoise apeurée, a la compagne qu’il mérite, réussit dans la lutte et devient le second du champion André. Sory, lui, n’a ni famille ni argent, une amie prostituée et n’évite que par peur de participer à un coup foireux où André sera tué. Ce déterminisme fait écho au griot qui chante l’héritage des mérites du lutteur : « Tu es un lion, ton grand-père était un lion, donc toi aussi tu es un lion ».
En écho, les deux lutteurs qui s’affrontent lors du grand match, Malaw et Tonnerre, sont aussi stéréotypés entre le bon et le mauvais : Tonnerre est gentil mais impliqué dans les magouilles de revente des billets tandis que Malaw est sensible, généreux et respectueux des traditions. Tonnerre cédera aux avances d’une femme qui n’est que séduction, image pour le moins réductrice de la gente féminine…
La forme est à l’unisson : quelle régression de cinéma, au pays de Sembène et de Djibril Diop ! Comment expliquer alors que le film ait été sélectionné au festival de Berlin ? Il a quelques moments de grâce, comme l’étonnante chorégraphie de l’entraînement des lutteurs ou le relais du récit par des plans sur des sculptures les représentant, malheureusement trop repris ensuite. Mais c’est surtout qu’évoluant entre description d’un milieu et documentation sur la lutte sénégalaise, il répond à la sempiternelle attente occidentale d’une sociologie de l’Afrique méconnue. On trouvera en article lié au film un entretien avec le réalisateur qui précise d’intéressants éléments.
Le festival présentait également hors compétition Présumé coupable (Folgeschäden) du germano-égyptien Samir Nasr, qui a toutes les qualités mais aussi les limites d’un téléfilm « bien fait ». A la suite du 11 septembre, un chercheur biologiste algérien est soupçonné par la police antiterroriste allemande qui fait pression sur sa femme pour le surveiller. Un cycle infernal de peurs et de malentendus se met en place qui noue la trame d’une intrigue bien ficelée, filmée et interprétée – au sens « bien fait » ! Pas de faille, tout fonctionne, mais ce n’est pas parce que c’est bien huilé que ça convainc. Reste la remise en cause des préjugés envers les Arabes, finement analysés, qui peut contribuer à les faire évoluer.
On mesure ce sentiment de trop huilé si l’on compare à Le Grand voyage du Marocain Ismaël Ferroukhi, également présenté à Rome en première nationale, film que nous avions malheureusement zappé lors de sa sortie pour des raisons de timing, et vainement défendu au jury du Fespaco dont il était injustement revenu bredouille. Nettement supérieur dans son traitement tant scénarique que cinématographique, il met beaucoup de finesse et d’émotion dans l’évolution de la relation entre le vieux Mustafa et son fils Reda, obligé d’accompagner son père en voiture à son pèlerinage à La Mecque, et l’on y apprend véritablement à sentir ce que vivent les Arabes jeunes et vieux en situation multiculturelle.
Enfin, en ouverture et en clôture du festival, Panafricana proposait deux regards de réalisatrices blanches sur l’Afrique qui ne laissent ni l’un ni l’autre indifférents : Les Oiseaux du ciel d’Eliane de Latour et Lili et le Baobab de Chantal Richard, dont on trouvera les critiques en articles liés.
La compétition documentaires
Le jury de la compétition documentaire a primé Taxi de l’Egyptienne Mariam Abu Ouf, qui montre à travers les réactions des clients et des voisins qu’il n’est pas aisé d’être conductrice de taxi au Caire. On pense bien sûr à Une femme-taxi à Sidi Bel Abès de l’Algérien Belkacem Hadjadj (2000). Dans les deux cas, une femme fait ce métier d’hommes pour nourrir ses enfants depuis qu’elle est seule. Elles sont toutes deux touchantes et ouvertes, discutant volontiers avec leurs clients. Esprits ouverts et préjugés se bousculent, faisant le tableau du patriarcat au quotidien. Dans les deux cas, une caméra installée dans le taxi permet de « voler » des images des clients, procédé qui me gêne profondément, même si au moins dans le film de Hadjadj, la question leur était ensuite posée de savoir s’il pouvait les conserver…
Le jury a également attribué une mention à For Better or for Worse des Sud-africains Hanli Prinsloo, Marika Griehsel et Simon Stanford. Le film débute et se termine par la voix de Mandela qui en appelle à prendre le positif dans l’homme, pour le présent et l’avenir. En écho à un reportage télévisé réalisé en 1994 dans l’enthousiasme de la sortie de l’apartheid, les mêmes réalisateurs essayent de retrouver les sept personnes interviewées. Ce n’est pas une tâche facile et sera bien sûr l’occasion de dresser un état de l’Afrique du Sud dix ans après. Ils expriment leurs frustrations envers un gouvernement qui ne tient pas toutes ses promesses et regrettent les limites des évolutions sociales mais, en dehors d’une Boer très conservatrice et séparatrice, reconnaissent les efforts et gardent espoir. Le film reste dans un style reportage, orchestrant la succession des recherches et interviews sans grande originalité.
Une autre mention a été attribuée à A la recherche de l’émir Abd El-Kader de Mohamed Latrèche, remarquable évocation personnelle du fondateur de la nation algérienne dont les qualités et les choix sont soigneusement mis de côté tant ils ne sont pas politiquement corrects aujourd’hui. Si le film est « bien fait » et passionnant de bout en bout, c’est qu’il réussit une belle fusion entre une réflexion privée et une figure historique, le cinéaste partant de la fascination pour son effigie au mur de la maison de son enfance, puis suivant ses pas de façon engagée en permanente réaction avec l’évolution de l’Algérie aujourd’hui. A la recherche de ses traces dans l’histoire algérienne alors même que sa statue trône sur une place d’Alger et que ses restes ont été rapatriés en grande pompe pour rejoindre le monument des martyrs de la révolution, Latrèche montre à quel point l’Histoire officielle ne retient que le guerrier alors que son principal souci avait été d’établir un pont entre Orient et Occident pour garantir la tolérance, la modernité et la paix. Sa résistance par guérilla à la conquête française de 1830 à 1837 avait permis d’établir un Etat moderne que la féroce répression orchestrée par Bugeaud en 1846 viendra anéantir, l’obligeant à déposer les armes en 1847 face à une armée de 100 000 hommes. Déporté au château d’Amboise de 48 à 52 malgré les promesses françaises de lui laisser choisir son exil en Egypte ou en Palestine, il y développe un salon littéraire et philosophique. Napoléon III le libère et il choisit la Syrie où il passera 28 ans, sur les traces de son maître spirituel Ibn Al Arabi. En 1860, avec les immigrés algériens à Damas, il sauve du massacre par les musulmans des milliers de chrétiens, conformément à son souhait d’une réconciliation entre chrétiens, juifs et musulmans. Un impressionnant message d’une brûlante actualité qui valait bien un bon film !
Ce lien entre histoire privée et événement historique qui donne sur les traces de Tolstoï tant de grands films, beaucoup le recherchent sans réussir à l’établir. C’est le cas de La Fille du grand monsieur de Georges Kamanayo Gengoux. Ce reportage sur le voyage au Rwanda de cette femme de 95 ans, fille d’un officier allemand et d’une mère rwandaise, aurait pu faire la lumière sur une colonisation plus soft que celle des Belges qui a suivi s’il ne s’égarait dans des souvenirs sans pertinence historique et des représentations folkloriques. Cette faiblesse de contextualisation se retrouve dans l’évocation du génocide, traitée à part comme un cheveu sur la soupe.
Même problème pour Des vies en réparation de Ndeye Thiam-Daquo, qui s’attache à l’école de foot Mamadou Diallo à Ziguinchor, endeuillée par le naufrage du Joola qui avait fait 2000 morts en septembre 2002, où elle a perdu 26 élèves et leur entraîneur Michel Diatta. Ici encore, peu de contextualisation alors que le rôle de l’Etat est dénoncé. Le film multiplie les angles, suivant l’entraîneuse Aïcha Ndiaye puis son assistante Djenaba Camara auprès des familles, et tente de rendre compte du traumatisme, mais la douleur ne remplace pas la complexité. Les fondus au noir coupent le récit en tranches alternant des scènes attachantes autour de la vitalité des enfants à d’autres d’intérêt moindre.
C’est là où un vrai regard de cinéaste fait la différence : dans Deadly Myths ? le Sud-africain Ramadan Suleman (Fools, Zulu Love Letter) traite des mythes encore en vigueur sur la transmission du sida dans un pays où 5,3 millions de personnes sont infectés : les Blancs sont par exemple accusés d’injecter le virus dans les oranges pour exterminer les Noirs et reprendre le pouvoir… Le film se transforme peu à peu en témoignage sur le vécu de sidéens, leur peur de la maladie, leur solitude, leurs traumatismes (viol), l’importance d’en parler pour lutter contre les mythes… Le film est ponctué par les cris d’un guerrier zulu qui demande si on a compris, récurrence dynamique qui se révélera être une représentation théâtrale de Gandele Dlamini appelant à se voir en face. Cette progression dramatique conduit la compréhension et permet la mobilisation.
Avec Ngoyaan… et autres chants de séduction, le réalisateur sénégalais Moussa Sene Absa (Tableau Ferraille, Madame Brouette) fait le choix d’un hommage littéraire à une tradition. Le film est dédié à sa mère « qui aimait tant le Ngoyaan ». Il adopte un ton mythique dans son commentaire vantant ces « chants épiques, chants pour la vie », alternant avec des rencontres avec leurs interprètes encore vivants. « C’est du dialogue que vient la paix » : ce voyage de mémoire qui maintient un équilibre salvateur entre interviews, danses, chants et commentaires, ouvre à une subtile appréhension du brassage culturel qui fait l’unité du Sénégal.
C’est un cinéaste en devenir qui se révèle à travers Tankafatra – Madagascar authentique, honoré du prix Témoins de la paix attribué par un jury composé par des membres du Conseil Islamique Culturel de la Mosquée de Rome. Hery A. Rasolo démarre très fort par une ouverture originale sur l’opportunité de la mémoire : « Je ne m’étendrai pas comme l’accordéon troué, je ferai comme Ikirijavila, le lutteur de caïman, je crèverai les yeux de suite ». On sent effectivement qu’il n’a pas la langue dans sa poche. Son commentaire impliqué dynamise ce film consacré à une coutume malgache consistant au cours d’une grande fête à réunir les linceuls des défunts mariés et à renouveler celui des ancêtres. Ce style personnel se retrouve dans la fragmentation de l’écran en différentes images mais aussi dans le respect des personnes interrogées. Quelques longueurs cependant qui font retomber le rythme mais un film attachant mettant en valeur une magnifique pratique et partant la beauté d’une culture méconnue.
Attachant également, No comment de l’Angolais Adamo Kiangebeni émigré en Belgique où il suit à Namur les pas d’un groupe de ces jeunes sapés rappeurs que l’on voit traîner dans les galeries marchandes. Dans une mise en scène inégale mais en quête d’un rythme adapté aux jeunes, il alterne noir et blanc, sépia et couleurs, parole face caméra et reportage. Le racisme est souvent évoqué, la difficulté de trouver du travail, la prison où est incarcéré l’un d’entre eux, leurs projets. Ils nous deviennent familiers, humains, et nous écoutons leur rap avec une autre attention tandis que le film nous dit ce qu’ils deviennent et se termine sur « A suivre ».
Courts métrages : la frontière du « bien fait »
Avec Rencontre en ligne, le Burkinabè Adama Roamba mène à bien un pari difficile : traiter humoristiquement d’un sujet grave sans aucun dialogue. Un couple qui vit encore ensemble tout en se détestant institutionnalise la séparation en se divisant l’espace domestique et en se jouant des tours cruels. Chacun rêve d’une relation autre et pense la trouver sur internet, mais le hasard fait quelquefois bien les choses… Jouant sur les perspectives et construisant son film comme une série de sketchs, Roamba renonce à tout accompagnement musical pour concentrer le spectateur sur les effets burlesques. Ils fonctionnent et déclenchent le sourire, si bien que ce film léger, sous couvert d’une fantaisie distanciée, dynamise les couples !
Avec Tsawer (photographie), la Tunisienne Nejib Belkadhi réussit elle aussi, et avec davantage de rythme et d’originalité, un clin d’œil humoristique. Farah, une femme qui va se marier, hésite à jeter les photos de son précédent amour. Elle les déchire, les recolle, les jette, fait les poubelles pour les retrouver… Tourné dans un style enlevé sur une musique entraînante, le film est carrément drôle.
De même, On a Monday de l’Egyptien Tamer el-Said, un huit minutes très réussi, met en place une relation ludique avec le spectateur pour l’encourager à voir autrement la grisaille du quotidien. Un moment de la vie d’un couple est raconté par les deux parties, avec bien sûr un gouffre entre les deux perceptions des mêmes détails.
Autre voyage dans l’humour distancié, Beyond Freedom – the South-African Journey du Sud-africain Jacquie Trowell est une animation inventive et très BD multipliant les effets entre photos et dessins sur un rythme haletant. Une avalanche de paroles politiques accompagne des expériences personnelles avant une chanson finale disant : « Freedom is there, what’s next ? » (la liberté est là, et maintenant ?).
C’est moins de l’humour qu’une ironie teintée d’amertume que convoque le Haïtien Michelange Quay dans L’Evangile du cochon créole, remarquable court métrage qui avait également été en sélection officielle à Cannes. Quay réussit là un condensé distancié, critique, provocateur et parfaitement déjanté de l’histoire haïtienne à travers son évocation du cochon créole que l’on saigne sans merci, dans le monde comme à l’écran. Le baptême du cochon a beau invoquer la prospérité et en appeler à la diaspora, les petites défections continuent de faire les grandes rivières ! « In God we trust » : la formule américaine ne s’applique pas à l’île sous influence et le long travelling final qui s’élève dans le ciel new-yorkais replonge où il est parti. Les Haïtiens restent condamnés à regarder la mer.
La force du film est d’être sans cesse signifiant. Son flux d’images, même surprenantes voire déroutantes, connote une vision choc du merdier de l’Histoire haïtienne qui s’impose dans l’ambivalence mais sans ambiguïté. La recherche d’Alberto Iannuzzi et Dan Jawitz avec Glimpse est du même ordre mais tombe dans le piège de l’effet qui supplante le signifiant : sur une musique répétitive et sans aucun commentaire, une succession d’images à la Géo sur l’Afrique du Sud, accélérés de nuages, mouvement des eaux, feux et fumées, symétries dans les usines, mineurs agglutinés, accélérés ou ralentis sur un marché et un échangeur routier… Ces associations de plans font penser à L’Homme à la caméra de Dziga Vertov mais là où le ciné-œil traçait en 1929 une théorie du cinéma dont l’objectif était de saisir la vie à l’improviste, les foules de Glimpse apparaissent plus instrumentalisées qu’autre chose. Les peaux noires et blanches se mélangent dans des flashs sportifs, des Noirs se griment en blanc et des femmes portent le voile noir, mais peut-être est-ce cette recherche de clins d’œil qui vide l’exercice, loin de la proximité d’un Vertov qui lui n’usait du montage d’images quotidiennes que pour rendre compte du déroulement d’une journée dans la grande ville. Alors que les images de Vertov appréhendaient la réalité en la reconstituant par le montage pour affirmer une vision autonome, celles de Glimpse se font vendeuses d’un discours convenu sur cette réalité. La limite est atteinte lorsqu’une prière musulmane est présentée en accéléré : tout est mis sur le même plan, même ce qu’il conviendrait de respecter dans son propre rythme.
Ainsi la frontière se dessine-t-elle malgré toutes les bonnes intentions du monde entre ce qui fait vendre et ce qui mobilise, entre le « bien fait » conventionnel qui caresse dans le sens du poil par une esthétique reproductible à l’infini et le « bien fait » qui dérange le spectateur en l’emmenant sur des terrains inconnus. Il ne s’agit bien sûr pas de diviser le cinéma en deux et cette frontière est éminemment floue mais n’est-ce pas là la question essentielle ? Un art qui ne dérange pas n’est pas de l’art, écrivait le peintre abstrait Tapiès.
A cet égard, Tatana, le nouveau court métrage du Mozambicain João Ribeiro (dont Le Regard des étoiles dans la série Africa Dreamings en 1997 posait la mémoire comme outil de résolution des conflits) est étonnant : il nous emmène dans un univers magique où une vieille femme convoque les esprits de ses fils pour lui tenir compagnie. D’une facture assez classique mais parfaitement maîtrisée, c’est davantage par le récit coécrit avec le grand écrivain mozambicain Mia Couto que Tatana émeut. La poésie qui s’en dégage élargit le propos à l’infini.
On le savait basé au Rwanda : le Camerounais François Woukoache apparaît comme directeur artistique au générique d’Isugi d’Odile Gakire Katese et Rutabingwa. Le propos est grave : le harcèlement sexuel dont est victime Isugi de la part de son oncle fait écho au traumatisme du génocide qui l’obsède toutes les nuits. Volontairement sans musique additionnelle, le film est sobre et frappant, servant sa fonction de sensibilisation.
Le cinéma en marche
Une programmation offrait à travers des documentaires quelques regards sur le cinéma en Afrique. Il est dommage que La Mémoire du Congo en péril de Guy Bomanyama-Zandu exploite aussi peu les trésors auxquels il a accès. Cette plongée dans les archives audiovisuelles du pays a pour ambition de plaider pour leur préservation mais aurait pu être plus marquante, tant les films coloniaux comme les burlesques tournés par l’Abbé Cornil autour de 1949 en disent long sur la vision caricaturale et sarcastique de l’époque.
Même déficit de contenu dans Goma, capitale du cinéma ? de Petna Ndaliko Katondolo qui rend compte d’un festival à Goma et de l’engouement des jeunes pour le cinéma alors que c’est davantage la musique qui les mobilise à Kinshasa. Des films se font sans formation, des noms se dégagent. Le documentaire, qui multiplie lui-même les effets d’image, ne nous apprend par contre rien sur la diffusion, le marché, les thèmes abordés, et nous laisse donc sur notre faim.
Réalisé par une Italienne, Barbara Galanti, Kanzaman, une école dans le désert est un reportage où tout le monde est content sur l’école de cinéma ouverte par le cinéaste marocain Mohamed Asli avec des fonds italiens dans une kasbah isolée non loin de Ouarzazate. Contrairement à son intention d’élégie, en devenant une sorte de clip multipliant les accélérés ou les ralentis au rythme de musiques envahissantes, le film dessert terriblement l’école ! Pourtant, « la seule école privée au monde à être gratuite » (ce qui est parfaitement faux : le Média Centre de Dakar l’est aussi) est une expérience intéressante : des experts italiens viennent y donner des cours, dotés d’un matériel conséquent. Mais bon, cela suppose que les élèves apprennent l’italien le matin pour avoir des cours de réalisation, éclairage, montage, maquillage, etc. l’après-midi. Mohamed Asli tient un discours étonnant dans un pays qui produit de façon autonome plus de dix longs métrages par an : « il n’y a pas au Maroc de chef opérateur, de monteur ou de script » ! De fait, l’isolement de la kasbah confère un relent de monastère à cette école italienne en plein désert. Quant au film, non content d’assommer de la pop, il accumule une série hallucinante de poncifs sans rapport avec le sujet : il multiplie les plans de prière avant d’interroger les étudiants sur leur pratique de la religion, le port du voile, etc., va même jusqu’à les filmer dans leur toilette. Comme si on ne pouvait mettre les pieds en terre arabe sans filmer la prière, le voile et le hammam !
Nouri Bouzid, le révolté
Panafricana avait la bonne idée d’inviter le cinéaste tunisien non seulement à présider le jury mais à présenter une rétrospective de ses films. Outre les débats avec le public, il eut l’occasion de donner une véritable leçon de cinéma à l’université (cf. sa retranscription intégrale) et une table-ronde regroupant le critique tunisien Tahar Chikhaoui, le critique italien d’Il Manifesto Roberto Silvestri, le directeur du festival lui-même enseignant de cinéma Leonardo de Franceschi et moi-même. Ce qui suit résume ces interventions.
Avec son nouveau film Kamikaze, attendu pour Cannes, Bouzid ose non seulement une évidente sympathie à l’image avec son personnage de terroriste mais coupe le film de passages où son acteur se rebelle contre le rôle qu’il lui fait jouer. Rien pourtant ne laisse supposer dans son parcours un quelconque penchant pour l’intégrisme, bien au contraire !
S’il refuse ainsi de réduire le terroriste à un être méprisable, c’est pour mieux en montrer les contradictions tant politiques qu’humaines. Le combat politique, Bouzid le connaît bien. Avant de s’enfoncer dans la solitude du créateur dérangeant, il avait milité dans la gauche tunisienne anti-Bourguiba, ce qui lui avait valu la prison et la torture. Son premier film, L’Homme de cendres, remettait en cause la virilité hypocrite d’une société à l’image d’un régime en fin de règne. Nous sommes en 1986 et les valeurs qui ont porté le mouvement national sont épuisées. Bourguiba vieillit et une jeune génération porte des aspirations nouvelles. Bouzid se situe dans un courant intellectuel où l’artiste revendique son identité et ne veut plus être le porte-parole d’une idéologie. Son film se situe sur le terrain de l’intime et est profondément dérangeant : il parle de la pédophilie et d’un traumatisme irréparable. C’est une œuvre d’art qui parle la langue du peuple. Le succès public sera immense. La saveur des dialogues engendre un véritable rapport avec les images.
Avec Les Sabots en or et Bent familia, Bouzid poursuit un cinéma de l’homme qui souffre et de la femme brimée. Il investit la médina et s’ancre dans la vie de tous les jours pour mieux s’insurger contre les pouvoirs qui maltraitent l’individu arabe : patriarcal, politique et religieux. Revendiquant la liberté des corps, il n’hésite pas à représenter la nudité voire la torture, ce qui vaudra aux Sabots en or d’être censurés. Il documente le désarroi de la jeunesse face à au poids de l’autorité et des formes obsolètes de la religion. Son regard de révolté tient compte du désespoir des corps : le vin est souvent un exutoire, les corps sont malades. Ses protagonistes ne sont pas des héros doués de contagion collective : la blessure est profonde et elle atteint l’individu. Bouzid dit lui-même qu’il fait « un cinéma de la défaite des corps ».
Mais il cherche à les remodeler, comme les Poupées d’argile du film du même nom, tout en cassant une image figée de la femme. Ses films engagés trouvent ainsi une forme adaptée, en phase avec les représentations populaires et l’héritage culturel. Leur poésie est nouvelle dans le cinéma arabe dont seul un Youssef Chahine était venu bouleverser les normes. Mais cela n’a rien d’artificiel : c’est lié à la personne. Bouzid est un révolté qui se retrouve seul parce qu’il dérange tout le monde. Son cinéma coup-de-poing dévoile trop ce qui se sait mais ne se dit pas. Le public va voir ses films car ils lui parlent de lui, mais en sortent en colère. Provoquant, Bouzid dit lui-même : « Je suis la fierté et la honte de mon pays ».
Il a entièrement rompu avec sa famille comme avec la religion ou l’engagement politique. A la manière d’un écrivain maudit, il trompe sa solitude par un rapport étroit avec ses personnages, lesquels se mettent à lui ressembler. Comme Pasolini, sa principale influence, il inverse les références. Il autopsie la défaite de l’homme arabe, symboliquement liée à celle de 67. Et dénonce sa recherche de solutions et de valeurs là où elles ne sont pas, avec le secret espoir de transformer ainsi sa défaite en victoire.
Il lui faut pour cela conquérir ses propres images. Lorsque dans Bezness, le photographe français Fred vole sans cesse les images de la belle Khomsa, c’est au nom de sa fascination pour un Orient légendaire : « Derrière chaque regard il y a un mystère, derrière chaque porte fermée il y a une histoire ». Mais lorsqu’une femme parle à Khomsa de son fiancé tunisien Roufa, elle dit de lui qu’il « est beau comme un Français » : l’attirance est dans les deux sens, mais aussi la répulsion. On retrouve la logique des vieux films coloniaux : dans l’Atlantide, la reine Antinéa est, comme le désert qui masque son palais, à la fois séduisante et repoussante. Elle séduit les deux capitaines français qui ont réussi à y pénétrer. Mais alors que Morhange la repousse, elle engage Saint-Avit à le tuer par amour pour elle. Lui aussi mourra en revenant vers elle alors que, saisi d’effroi, il avait réussi à s’enfuir : toute relation est mortifère. On peut posséder mais pas aimer. Les « bezness », ces jeunes Tunisiens qui offrent leurs charmes aux touristes hommes ou femmes, sont eux aussi dans une Atlantide mythique mais ce que, comme Fanon, Bouzid ne cache pas, c’est que la fascination et la répulsion sont dans les deux sens, et que l’exploitation des corps est aussi tunisienne. Après que Khomsa a cédé aux avances de Fred, le « bezness » Roufa lui tourne autour menaçant avec sa moto mais il ne se vengera pas : ils sont semblables, tous deux responsables.
Le film dévalorise aussi bien les Occidentaux qui en vieux colons ne cherchent que le sexe que les Tunisiens à qui Bouzid dévoile une réalité connue mais jamais abordée. Mais l’inégalité reste tragique : alors que l’Occidental continue sa vie et persiste dans ses préjugés sans pouvoir rencontrer l’Autre, les protagonistes des films de Bouzid vivent l’enfermement, la déchéance ou la mort. Il ne remplit pas ses films d’anecdotes comme le font souvent les Occidentaux quand ils filment l’Afrique : il explore de façon sensuelle les manques et les vides. Il ne décrit pas la réalité mais le fait qu’on ne peut la mettre de côté, dans une quête angoissée de sa propre Histoire et non d’une Histoire écrite par l’Autre. En cela, il résonne profondément avec tout le cinéma du Continent.

Le festival offrait également une rétrospective du cinéma colonial italien couverte par notre correspondant Alessio Loreti dans un article à retrouver sur le site.///Article N° : 4387

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Les images de l'article
Le Teatro Palladium, où sont projetés les longs métrages © O.B.
Le Teatro Palladium © O.B.
Les spectateurs prennent place pour la table-ronde sur l'œuvre de Nouri Bouzid au grand salon de la Villa Medici © O.B.
La salle Trevi où sont projettés les documentaires et courts métrages : la salle jouxte un site de ruines, si bien qu'on tire un rideau pour faire le noir durant les projections, ambiance Fellini-Roma ! © O.B.
La salle Michel Piccoli à la Villa Medici © O.B.
Le concert lors de la cérémonie de clôture, avec Noureddine Fatty au luth © O.B.
Le jury jeunes © O.B.
Nouri Bouzid reçoit le prix Leçons de cinéma des mains de la responsable du Groupe des Missions parlementaires francophones à Rome © O.B.
La légendaire fontaine de Trevi où a été tourné la Dolce Vita © O.B.
La Villa Medici © O.B.




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