2002 : 6ème Biennale des Cinémas arabes à Paris

29 juin - 7 juillet 2002 - Institut du Monde arabe

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Les temps changent. Au moment de la guerre du Golfe, c’est CNN qui faisait la pluie et le beau temps de l’information. A l’heure d’Al Qaida, c’est El Djezira qui tient le haut du pavé. Comme le signale Magda Wassef, déléguée générale de la Biennale, dans son introduction au catalogue, « les images n’émanent plus, cette fois, d’une source unique » ! (lire aussi son interview sur la question du public, article n°2333)
C’est tout le sens que prend cette année la 6ème Biennale des Cinémas arabes à Paris. On la sait libre des retenues que pourraient avoir les festivals dans les pays arabes, traversée par le cinéma des diasporas qui manient volontiers l’interrogation directe. La précédente édition avait marqué par ce ton neuf, cette exploration de l’intime pour expliquer les dérives machistes et violentes, la sortie du discours radical obligé.
Mais l’image d’actualité est aussi celle des Palestiniens. La Biennale en fait la rétrospective : de 1993 à 2002, d’Oslo à Jenine. Images d’une réalité que chacun capte selon sa sensibilité et son talent.
Et c’est par un film palestinien qu’a été inauguré cette Biennale : « Un ticket pour Jérusalem », de Rashid Masharawi (2002, 85 min), présenté hors compétition. Le film a l’idée magnifique de suivre les pas d’un projectionniste qui se bat pour que les Palestiniens puissent encore voir leurs images, que les enfants puissent encore voir du cinéma, dans un monde en bouleversement où tout déplacement, de checkpoints en interdictions imprévues, d’occupations subites en menaces multiples, devient une aventure terriblement pénible. Il développe une énergie incroyable pour encore y croire, alors que tous se liguent contre l’urgence de la culture face aux problèmes du quotidien et tandis que sa femme a elle-même du mal à supporter ses absences répétées. La tension est extrême : on vit de l’intérieur ce que subissent ces gens.
Cet exemple de résistance au quotidien est une belle leçon d’espoir : une idée s’impose doucement, malgré tout, celle qu’on ne brime pas un peuple éternellement quand il développe une telle force de résistance, qu’un jour le changement viendra. Il est inéluctable. Mais quand ? Après combien de souffrances, d’affrontements, d’intolérance ?
Ici la culture, là l’amour : on retrouve la même approche que « Le mariage de Rana », déjà vu à Cannes à la Semaine de la Critique (cf critique). Le cinéma prend toute sa force quand il se débarrasse des discours obligés d’un radicalisme de pancarte pour suggérer le possible. Ce n’est pas lui qui refera politiquement le monde : il est simplement là pour rappeler que le possible est de l’ordre de la banalité du quotidien, comme une respiration nécessaire.
Bien sûr, tous ces films documentaires palestiniens en vidéo que la Biennale permet de visionner ont des visées propagandistes, mais au sens d’un peuple qui cherche ses marques culturelles pour s’affirmer. Bien sûr, la confrontation est présente à chaque image – comment l’éviter ? Et on y parle d’ennemis et de martyres, on y confond « Juifs » et « Israéliens », et si on évoque le fait que tous les Israéliens ne veulent pas la guerre, on déplore l’implosion du camp de la paix en Israël… Dans « Nous voulons vivre » (Ghada Terawi, Palestine/Suisse 2001, 28 min), deux adolescents passent leur temps à lancer des pierres sur les soldats israéliens, au risque permanent de leur vie. « Mieux vaut mourir en martyr » : ces gamins du camp de réfugiés de Jalazoun sont trop pris dans la réalité quotidienne de la confrontation pour être conscient tant des risques que des enjeux. Dans « L’Olivier » (Zeitounat, Liana Badr, Palestine 2000, 37 min), les arrachages d’oliviers pour tracer des routes d’accès aux colonies israéliennes sont décrits comme une atteinte à la culture d’un peuple, l’olivier étant comme les pierres une composante physique de l’identité palestinienne. Dans « L’Oiseau vert » (Liana Badr, Palestine 2000, 52 min), on retrouve la belle métaphore du ballon à l’effigie d’Arrafat qui dans le dernier film d’Elia Suleiman, « Intervention divine », franchit les barrages israéliens : des enfants confectionnent des cerfs-volant aux couleurs palestiniennes et les font voler au-dessus des colonies.
Il y a bien sûr aussi le souvenir de la douleur carcérale : « Khiam » est un étonnant exemple de film témoignage sur le célèbre camp de détention du Liban Sud (cf critique) où l’enfermement peut être facteur de liberté…
La confrontation est trop présente : « Nous aimerons la vie demain, quand la vie sera là » dit le poète Mahmoud Darwich. En attendant, poursuit-il, « Nous sommes comme tous les chômeurs : nous cultivons l’espoir » (« Mahmoud Darwich, Ramallah 25 mars 2002 », France, 5 min)
L’espoir. Est-ce en appelant tout mort un martyre qu’on le cultive, poussant ainsi toute une jeune génération à vivre ce conflit comme une guerre sainte ? Et repoussant ainsi aux calendes grecques la disposition des deux peuples aux inévitables compromis qui permettront un jour aux deux communautés opposées de cohabiter comme ce fut le cas autrefois (cf « Paul le charpentier »d’Ibrahim Khill, 1999, présenté à la dernière Biennale) ? Ce n’est que dans les films des Palestiniens israéliens – plus libres de leurs mouvements – ou surtout de la diaspora palestinienne que l’on peut déceler une perspective critique.
Bien sûr, face à la sempiternelle poursuite de l’établissement de nouvelles colonies, le cinéma des territoires autonomes est comme les pierres des enfants un bien dérisoire moyen d’affirmer sa résistance et de rappeler au monde l’injustice que vit ce peuple : il est nécessaire témoignage, rappel identitaire et cri d’existence. Les films privilégient alors dans une urgence que dénote le peu de place attribué à la mise en scène et dans des conditions artisanales que permettent les caméras numériques le témoignage de l’actualité par l’image et la mémoire d’un peuple. On interroge les vieux, comme dans « Le Pays de Blanche » (Maryse Gargour, 28 min., prix IMA du meilleur court métrage), pour appuyer la souffrance de l’exil et l’envie du retour (sans en interroger les conditions). On centre la fiction autour de l’attachement à la terre et ses oliviers comme dans « La Cueillette des olives », long métrage d’Hanna Elias (cf critique). On s’attache au destin des enfants comme dans « News time » (Azza al-Hassan, 52 min.) qui suit quatre adolescents lanceurs de pierre qui voudraient pouvoir être plus longtemps sujet de cinéma.
Voilà une femme qui, comme c’est souvent le cas, prend la caméra et se raconte en filmant, en voix-off. Cette prise de parole individuelle et subjective marque nombre de films.
Logiquement, le Grand Prix IMA du long métrage documentaire est allé à « Les Rêves de l’exil », de Maï Masri (56 min.), film émouvant s’il en est sur des adolescentes palestiniennes du Liban et d’Israël qui se connaissent par internet, s’écrivent et se lisent en pleurant, et pourront se rencontrer en compagnie de leurs camarades d’école à la frontière libano-israélienne, de chaque côté des barbelés, après la libération du Sud-Liban. Le jury a justement noté : « Par-delà les frontières qui lui sont imposées, le film a su exprimer l’attachement d’une nouvelle génération pour la terre de Palestine tout en abordant avec liberté de ton et modernité les douloureuses questions de l’amour des jeunes et de l’exil forcé. La réalisatrice a su montrer à quel point cette nouvelle génération est porteuse d’espoir pour l’avenir. »
Le prix spécial du Jury pour le long métrage documentaire a heureusement récompensé « En direct de Palestine » de Rashid Masharawi (52 min), »pour sa grande maîtrise technique et son efficacité narrative, pour l’excellente radioscopie des médias fonctionnant dans une situation de guerre dévastatrice et ceci grâce à un regard dénué de toute complaisance ». Le film commence dans la tension et cette tension ne nous quittera pas : un journaliste de TF1 reçoit une balle en pleine poitrine. Un journaliste de « La Voix de la Palestine » est sur place, tressautant à chaque nouveau coup de feu, et rapporte en direct avec son portable les faits à la radio palestinienne. Le film est tourné durant la première année de la seconde intifada. Il montre les coulisses de la radio officielle, les réunions éditoriales, les questions sur la façon de travailler. Bien sûr, tout le capital de sympathie que bâtit le film peu à peu dans ce vécu très humain de la difficulté d’être journaliste avec peu de moyens en ces temps d’affrontement explose en émotion lorsque le bâtiment abritant les locaux est bombardé en janvier 2002 : « nous n’avons jamais incité à la violence, nous n’étions pas un instrument de guerre », lâche un journaliste avec la gravité du désespoir.
C’est cette impossibilité de travailler qui fait l’argument de « Défi » (Nizar Hassan, 20 min.) : le réalisateur voudrait faire un film sur l’intifada à partir de la mort du petit Mohammad al-Durra dont l’image a fait le tour du monde. Mais entre routes fermées et couvre-feu, tout déplacement sur les lieux est impossible. Le film se fait réflexion critique sur l’identité palestinienne, jouant avec le flou des dénomination des pays de naissance dans les cartes d’identité israélienne où jamais ne figure le mot Palestine. Ici encore, la question est de savoir comment partir de l’émotion de la mort d’un enfant pour faire un film symbole de la tragédie du peuple palestinien…
De même, « La chambre noire de Jérusalem » de Akram Safadi (52 min) est une belle respiration dans la programmation palestinienne dans la mesure où il pose sans doute de la façon la plus radicale, dans un pays qui voit sans doute la plus grande concentration de caméras au monde sur un conflit, la question de l’image : image de soi livrée au monde et image de soi pour soi-même. Photographe, le réalisateur s’est rendu compte que ses photos renforçaient une identité de victimes. Il arrête de photographier, et filme des gens simples, qui finalement ne se révèlent d’ailleurs pas vraiment différents : des êtres humains. Pourtant, la réalité de l’occupation revient vite. Reen travaille avec une grande sensibilité le chant mais ne sait où se produire dans ce contexte. Ali sort de 17 ans de prison : « nous sommes déformés par l’occupation, à tous niveaux, même dans la façon de faire l’amour à une femme ».
Ainsi marquée par la Palestine, la Biennale n’a réservé qu’un de ses prix documentaires à un film d’un autre pays arabe : le prix spécial du jury pour le court métrage documentaire est allé à « 100 % asphalte » de Carole Mansour (Liban), un film problématique à plus d’un titre : cf critique. Le jury l’a choisi « pour la tendresse et la violence avec lesquelles la réalisatrice a su dévoiler la grande détresse des enfants rejetés à l’asphalte du Caire ».
Côté fiction, il n’est pas neutre que ce soit le film d’un Mauritanien noir qui reçoive le Grand Prix IMA du long métrage (et donc aussi l’aide IMA à la distribution) : Abderrahmane Sissako pour « Heremakono », déjà primé à Cannes par la critique internationale. Nous en avons déjà dit tout le bien que nous en pensons (cf critique et interview du réalisateur).
Le prix Maroun Bagdadi, prix spécial du jury, est allé à « Sacrifices » (Sûndûq al Dunyâ) d’Oussama Mohammad (Syrie, 113 min.), également vu à Cannes. On a reproché au film d’être difficile. Si l’on accepte de rentrer dans son symbolisme exacerbé empreint d’une étonnante force poétique, des thèmes se dégagent nettement : trois enfants naissent sans nom car le vieux patriarche mourant ne sait les reconnaître et leur en attribuer un. Le premier le trouve dans l’effacement et la soumission, le second dans l’amour, le troisième dans le pouvoir, la violence et la cruauté. Dialogue visuel et auditif ouvert à la contemplation et à la méditation, le film fait appel aux sens : chaque image est métaphore d’une réalité autant que du désir. C’est sur le troisième enfant qu’il se concentre finalement, tant on sent que ce sont les conséquences du pouvoir qui intéressent le réalisateur, sans qu’il tombe jamais dans la dénonciation politique
Etonnant cinéma syrien qui, avec « Deux lunes et un olivier » (Abdellatif Abdel Hamid, 90 min.), marque son goût des symboles et des espaces fermés. Les deux lunes sont deux jeunes garçons pris dans l’étau familial et scolaire et dont la manie de l’un de sucer encore son pouce en s’arrachant les cheveux leur causera bien des problèmes. Une jeune fille (l’olivier) sera à la fois leur trait d’union et leur chaleur. Le film se veut « hymne de joie et de tristesse, de privation, d’impuissance et d’espérance ». Résultat limité mais attachant, qui ne laisse en tout cas pas indifférent, pour une coproduction syrano-syrienne entre un producteur indépendant et l’Organisme national du cinéma.
Le prix IMA de la première œuvre est allé à « Rachida » de Yamina Bachir Chouikh, déjà célébré à Cannes (cf critique et interview de la réalisatrice), tandis que Bernadette Hodeib a reçu le prix de la meilleure actrice pour son rôle dans le beau film libanais « Quand Maryam s’est dévoilée » (cf critique) et que le grand acteur égyptien Mahmoud Abdel Aziz a été récompensé par le prix du meilleur acteur pour sa tonique interprétation dans « Le Magicien ou la philosophie du bonheur » (cf critique) du regretté Radwan El Kachef qui nous a quitté le 5 juin dernier et dont on ne peut oublier « La Sueur des palmiers » (cf critique et interview du réalisateur), pas plus d’ailleurs que ce dernier film.
C’est « Jean Farès » de Lyes Salem, un jeune réalisateur de 29 ans de l’immigration algérienne, qui a reçu un bien mérité prix IMA du meilleur court métrage pour un film amusant et tonique où le réalisateur qui interprète son propre rôle téléphone à sa famille pour leur annoncer la naissance de son garçon et que se pose la question du nom, imbroglio entre coutume et adoption des règles culturelles du pays d’accueil.
On trouvera en cliquant sur le bouton rouge clignotant en fin d’article les liens sur les critiques d’autres films de la Biennale :
Longs métrages de fiction :
– Au-delà de Gibraltar (Taylan Barman et Mourad Boucif, Maroc/Turquie/Belgique).
– Le Chant de la Noria (Abdellatif Ben Ammar, Tunisie/France) avec l’interview du réalisateur et de son actrice Houyem Rassaa.
– Le Mariage de Rana (Hany Abu-Ass’ad, Palestine/Pay-Bas), sélectionné à Cannes.
– Mona Saber (Abdelhaï Laraki, Maroc).
– La Queue du poisson (Samir Seif, Egypte).
– Secrets de filles (Magdi Ahmad Ali, Egypte).
– Terra incognita (Ghassan Salhab, Liban), également présent à Cannes.
Courts métrages de fiction :
– Chemin de traverse (Malika Tenfiche, Algérie/France).
– Deux cent dirhams (Leïla Marrakchi, Maroc/France).
– Le Septième ciel (Narjiss Nejjar, Maroc/France).
– La Voie lente (Samia Meskaldji, Algérie/France).
Longs métrages documentaires :
– Des vacances malgré tout (Malek Bensmaïl, Algérie/France).
– Femmes de la Médina – El Batalett (Dalila Ennadre, Maroc/France/Belgique).
– Ouarzazate Movie (Ali Essafi, Maroc/France).
Enfin, un intéressant colloque sur les coproductions euro-arabes s’est tenu durant deux jours à l’IMA, qui a réuni tout le gratin du milieu (lire le compte-rendu détaillé – on le trouve en cliquant sur le point clignotant rouge en fin d’article et en allant sur l’événement « biennale » : le lien est dans la colonne de gauche), avec toutes les questions d’une délicate relation nord-sud qui me faisait penser à ce proverbe africain : « Qui a viande à faire cuire va là où il y a du feu ».
La Biennale fut clôturée en beauté par Yamina Benguigui qui insista sur le fait que le souvenir de cette Biennale sera attaché aux films palestiniens, « témoins d’une nation en devenir » et par Jane Birkin qui, avec des mots simples et beaucoup d’émotion, exprima qu’elle « ne pouvait être plus honorée » d’avoir été choisie comme présidente d’honneur de cette soirée et remercia l’IMA de « l’accueillir dans son monde arabe ». Après avoir évoqué un certain nombre de films, elle dit encore : « merci de m’avoir éclairé, illuminé pour le restant de ma vie ».
On ne saurait mieux dire.

///Article N° : 2312

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Les images de l'article
"Le Pain", de Hiam Abbas




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