Le soleil sans se brûler

De Theo Ananissoh

Print Friendly, PDF & Email

Le soleil sans se brûler de Theo Ananissoh inaugure la nouvelle collection « Vies et demie » de l’éditeur tunisien Elyzad dédiée aux écrivains du continent africain. Il illustre l’allusion au célèbre roman du congolais Sony Labou Tansi La vie et demie avec le portrait romancé, situé au Togo en 1995, d’Améla, un ancien ministre lettré qui fut un temps proche de lui.

Écrit à la première personne par un narrateur qui semble le double de l’auteur (jusqu’à porter son prénom et vivre en Allemagne), cette enquête dans les méandres d’un pouvoir menaçant (le soleil du titre) permet à l’auteur d’évoquer la vulnérabilité des intellectuels en Afrique. Le ministre, personnage principal de cette fiction, agrégé de lettres classiques qui sort de prison épuisée, ruiné et ostracisé, a connu Sony Labou Tansi aux États-Unis lors d’un séjour d’écrivains. Il tente, en présence du narrateur, de convaincre les politiques togolais de le recueillir. Le roman s’attache à rendre compte des diverses étapes de cette entreprise qui permet à l’ancien banni de réapparaître sans rien réclamer pour lui. La fine observation du jeune Théo relève chaque détail, des chaussures usées de l’ancien ministre à la manière vulgaire de manger des frites du gros conseiller du président arrivé flanqué de sa maîtresse. Cet hyper réalisme qui donne un rythme très lent au récit permet, comme dans les précédents romans de Théo Ananissoh situés à Lomé, de traduire les menaces masquées par les jeux de sociabilité. Elles prennent la forme de tensions politiques entre celui qui a ses entrées chez le tout-puissant président-monarque et celui qui risque sa vie s’il paraît s’y opposer et de tensions sociales entre le ministre ruiné et la bonne qu’il considère comme un objet. Les nombreux et minuscules détails qui en sont les signes construisent une atmosphère d’une violence qui l’est d’autant plus qu’elle n’explose jamais. D’autre part, le réel et le fictif se croisent sans cesse puisque l’ancien ministre fait référence à la fois à Kourouma, présent à Lomé en 1995 et à Sony, effectivement en train de mourir du sida à cette date. Le texte forme ainsi un ensemble cohérent où figurent les deux « grands » de la littérature africaine des années 1990 et les deux « cadets » que seraient les deux personnages. Une autre manière pour le vrai Théo de se présenter comme un héritier mais en se démarquant des figures tutélaires puisque les romans de Sony sont qualifiés par le personnage Théo de « bâclés sans queue ni tête », ses pièces de théâtre payées par le festival de Limoges de « manipulation » et la critique universitaire occidentale sur Kourouma de « mensonges » (20). (lire l’interview de l’auteur à ce sujet (lien))
Quand le ministre, intellectuel brisé pour avoir approché le pouvoir, demande au jeune Théo de « les voir de près » (52) et de tout noter, il ajoute « tu témoigneras » (50). Le pathétique de la scène finale sera une réponse partielle au caractère inachevé de sa demande. Améla et Sony, chacun à sa manière, ont tenté une expérience politique et s’y sont brûlé le corps et l’âme (Sony député est qualifié de fou, 28) ; à propos de Kourouma, la question est posée « comment a-t-il fait pour échapper aux pièges ? et la réponse reste suggestive : « y a-t-il échappé ? » (31). C’est donc d’une manière qui évite et le réalisme et l’exubérance « à la Sony » que Théo Ananissoh témoigne de l’état de son pays, le Togo, et du danger couru par ceux qui s’approchent du pouvoir.
Peut-être enfin que la mise en scène de ces déboires justifie le retrait de celui qui a assisté impuissant à leurs drames. Le tout petit roman aux phrases neutres et au scénario sobre devient alors à la fois le témoignage du drame des écrivains africains sous la dictature et du drame personnel de celui qui ne peut rester qu’un observateur muet et horrifié.

Elyzad, collection « Vies et demie », 2015. ISBN 978-9973-58-076-4.///Article N° : 12889

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
© DR




Laisser un commentaire